Si toutefois l’auteur s’était trompé, il invoquerait, comme excuse valable et légitime, sa position personnelle.
Autrichien de naissance, élevé en France et citoyen français par sa naturalisation, il n’a pu résister à la tentation de constater, non sans fierté, devant un public français, les services que l’Autriche-Hongrie a rendus et rend encore à la cause du progrès dans la péninsule des Balkans.
Paris — Vienne, février 1887.
UN PRINTEMPS EN BOSNIE
CHAPITRE PREMIER
A l’ambassade de France à Vienne. — M. de Kallay. — Résumé de sa carrière. — Les précédents administrateurs de la Bosnie : MM. de Hoffmann et Szlavy. — Départ pour Pesth. — La capitale de la Hongrie en 1886. — Le parlement, les journaux, les théâtres. — Réminiscences de l’expédition française. — Voyage de Budapesth à Brod.
Pendant l’hiver de 1885-1886, la République française était représentée, à Vienne, par un ambassadeur fin lettré, qui tout en rendant de grands services politiques à son pays, en entretenant les excellentes relations qui nous sont nécessaires, maintenait avec éclat les traditions d’élégante et de brillante hospitalité de la diplomatie française. Tout Vienne, à commencer par les membres de la famille impériale, se pressait dans les salons du palais Lobkowitz, pour entendre des chanteurs de l’Académie nationale de musique et des artistes de la Comédie française, qui avaient répondu avec empressement à l’appel de M. Foucher de Careil, pour faire apprécier leur talent par un auditoire d’élite qui, quoique étranger, est tout à fait familier avec le génie de la littérature française, et qui s’enthousiasme volontiers pour toutes ses manifestations. En dehors de ces fêtes, auxquelles assistait une véritable foule armoriée et dorée, M. de Careil avait coutume de réunir, une fois par semaine, des hommes politiques et des personnages avec lesquels il était plus particulièrement lié. C’est dans les salons de l’ambassade, à l’occasion d’un de ces dîners quasi intimes, que je fus présenté par l’ambassadeur au ministre des finances générales, chargé en même temps de l’administration complète de la Bosnie et de l’Herzégovine, M. Benjamin de Kallay. Lorsque, quelques jours auparavant, j’avais manifesté à M. le comte Foucher l’intention de me rendre dans ces provinces, il m’avait engagé à m’adresser tout d’abord au ministre qui, selon l’excellente métaphore de l’ambassadeur, avait dans sa poche les clefs de la Bosnie ; j’avais, en tout cas, le désir de me faire présenter à l’homme d’État qui, comme je le savais, s’était identifié depuis trois ans avec la tâche ardue, mais nullement ingrate, que son Impérial Maître lui avait confiée, de transformer les territoires occupés par l’armée autrichienne en contrées civilisées, et de rendre profitable pour l’Empire une charge qui, jusque-là, avait été fort onéreuse. Je fus donc fort reconnaissant à M. le comte Foucher de l’occasion qu’il me fournit de connaître sur un terrain aussi favorable que l’ambassade de France, et en dehors des audiences officielles, le régent effectif de la Bosnie et de l’Herzégovine. Les convives étaient peu nombreux : un amiral autrichien, un voyageur français revenant de la Chine et de l’Annam, le directeur des chemins de fer autrichiens, l’ancien collaborateur de Gambetta et de M. de Freycinet à la Défense nationale, M. de Serre et sa femme, deux dames françaises, parentes de l’ambassadeur, le colonel de Sesmaisons, attaché militaire, et deux secrétaires d’ambassade. M. de Kallay était placé en face de l’amphitryon, qui avait à sa droite la gracieuse Mme de Kallay, que M. Foucher remercia, ainsi que les autres dames, d’avoir bien voulu se rendre à l’invitation d’un garçon, Mme de Careil étant en France, aux eaux. Après le repas, pendant que Mme de Serre faisait admirer, dans le grand salon de l’ambassade, son rare talent de pianiste, un petit cercle se groupa dans le fumoir, autour de M. de Kallay, qui, à propos d’une boîte de cigarettes turques, donnait à ses auditeurs une foule de détails sur l’organisation de la culture du tabac qu’il avait introduite en Herzégovine, sur les fabriques établies à Sérajewo et à Mostar, ainsi que sur les progrès nouveaux obtenus chaque année.
Il était impossible de ne pas être frappé de l’assurance avec laquelle ce ministre, cet homme politique, parlait des détails les plus techniques de la plantation, de la confection des cigares et cigarettes, etc.
Tout lui était familier ; on eût pu supposer qu’il était né pour être directeur d’une manufacture de tabac ; mais passant à un autre ordre d’idées, il s’exprima avec la même entente sur l’industrie minière introduite en Bosnie, sur les colonies agricoles qu’il y avait fondées.
On reconnaissait l’homme qui, doué de la faculté de s’assimiler les questions, même les plus étrangères à ses occupations ordinaires, avait dû faire fructifier ce don par son énergique âpreté au travail. C’est alors que je m’expliquai la grande réputation d’administrateur que M. de Kallay a su acquérir, lui qui, avant de régir les territoires occupés, était surtout connu comme écrivain politique et comme orateur. M. de Kallay s’exprimait en français ; son accent, s’il peut en être question, n’a rien d’étranger ; il rappelle tout au plus la cantilène des Suisses romans de Lausanne ; il parle avec la même aisance l’allemand, l’anglais et cinq ou six langues jugo-slaves ou orientales ; je ne parle pas du hongrois, son idiome maternel ; il est classé parmi les meilleurs stylistes de la littérature magyare.