Au physique, le ministre est de belle taille, assez élancé, et ne paraît pas la quarantaine, qu’il a dépassée depuis quelques années ; la figure est fine, forte, intelligente et sympathique. Son abord est d’une politesse cordiale très simple et empreint de la dignité naturelle indispensable à ceux qui doivent commander. M. de Kallay fut d’abord élève-consul, et ses talents ayant été remarqués par M. le comte de Beust, cet homme d’État bienveillant, qui aimait à pousser les jeunes gens capables, l’envoya à Belgrade en qualité de consul et agent diplomatique de l’Autriche-Hongrie. M. de Kallay était à son poste depuis quelques mois, lorsque le prince Michel fut assassiné, et la régence par suite de cet événement, fut dévolue aux adversaires de l’Autriche, MM. Ristic et consorts. Par suite de ces événements, la position de l’agent autrichien à Belgrade devint plus délicate, mais aussi plus importante ; les rapports de M. de Kallay furent très remarqués au ministère des affaires étrangères, et il s’acquitta avec une habileté souvent couronnée de succès, des diverses missions qu’il eut à remplir pendant une période très agitée dans cette partie de l’Orient. N’étant pas complètement d’accord avec la politique suivie par le comte Andrassy, à la suite de l’entrevue de Berlin, M. de Kallay donna sa démission en 1874 et se fit élire député à la Diète hongroise. Il se rangea sous la bannière du baron Sennycy, chef des conservateurs libéraux, et il prit fréquemment la parole, surtout dans les discussions concernant la politique de la monarchie en Orient. Dans une de ses allocutions, il pressentit avec beaucoup de justesse les événements qui allaient bientôt se dérouler et prophétisa l’occupation et l’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine. C’est pendant cet intervalle que M. de Kallay, qui avait déjà publié de nombreuses brochures politiques et économiques, et qui collaborait activement aux journaux de son parti, composa, avec les matériaux recueillis pendant son long séjour à Belgrade, le premier volume d’une remarquable histoire de la Serbie. Les circonstances ne lui accordèrent pas le repos nécessaire pour continuer une tâche littéraire si considérable ; l’Autriche s’était décidée, au congrès de Berlin, à jouer un rôle plus actif dans les affaires orientales. M. Andrassy avait besoin de collaborateurs connaissant les pays où l’influence de l’Autriche-Hongrie allait se faire sentir d’une façon plus ou moins directe, plus ou moins prépondérante. M. de Kallay fut invité à reprendre le service actif, et fut nommé tout d’abord délégué de l’Empire à la commission internationale chargée d’établir le statut de la Roumélie orientale. Il passa donc plus d’une année à Philippopoli, et prit une grande part à la confection de cette charte que la révolution de septembre 1885 a mise en lambeaux, mais qui, sincèrement appliquée, peut sérieusement garantir l’indépendance et la sécurité des populations en faveur desquelles on l’a établie.
Lorsque la commission fut dissoute, après l’installation d’Aleco-Pacha comme gouverneur du nouvel État, M. de Kallay entra au ministère des affaires étrangères, à Vienne, dont le titulaire n’était plus M. Andrassy, mais le baron de Haimerlé. Une des plus importantes directions, celle des consulats, fut confiée à M. de Kallay, et il eut ainsi l’occasion de s’initier complètement aux questions économiques et de commerce international. Il signala son passage à cette direction par des réformes très utiles et la suppression de certains abus ; il défendit entre autres aux consuls de servir d’intermédiaires aux négociants, parce que cela compromettait trop souvent le caractère de leur mission et le prestige dont ils devaient être entourés. En 1883, M. de Szlavy, ministre général des finances, s’étant retiré, l’empereur appela M. de Kallay à lui succéder ; mais dès le début on s’aperçut que si le nouveau ministre s’occupait de gérer convenablement les finances austro-hongroises, il consacrerait la plus grande part de son activité et ses meilleures facultés à l’introduction d’institutions utiles et progressistes dans les territoires occupés. Il était certain de l’approbation de son souverain, et quant à celle du parlement, de la presse et du public, il comptait sur les résultats pour l’obtenir.
Lorsque l’Autriche établit son armée et son administration de l’autre côté de la Save, le ministre des finances générales était M. de Hoffmann, qui avait derrière lui une longue carrière politique des mieux fournies. L’empereur avait toujours montré beaucoup de goût pour M. de Hoffmann, et d’ailleurs, des trois ministres généraux, de l’extérieur, de la guerre et des finances, c’était ce dernier, moins occupé que les deux autres, grâce à la répartition de la plupart des services entre les ministres des finances de Vienne et de Pesth, qui pouvait le plus facilement supporter un accroissement d’attributions. M. de Hoffmann fut donc chargé, au moins nominalement, de l’administration supérieure des territoires occupés. Mais ce fort aimable ministre, très recherché de la société viennoise, président d’une foule d’associations littéraires, artistiques et philanthropiques, s’occupant déjà beaucoup des deux théâtres impériaux, dont il fut plus tard, et jusqu’à sa mort, l’intendant général, n’avait pas la vocation d’un pionnier appelé à donner à la civilisation des terres incultes et des populations à demi barbares. D’ailleurs, à cette époque, on était encore trop près du congrès de Berlin, qui donnait au mandat de l’Autriche les limites d’une simple occupation militaire. On se préoccupait avant tout et surtout d’assurer la sécurité du pays et le bien-être du corps d’occupation. Le général qui commandait à Sérajewo devait amplement suffire pour atteindre ce double but. La mission de l’Empire ainsi simplifiée ne valait pas tant d’efforts, et tant de préoccupations. L’avènement de M. Szlavy, lorsque M. de Hoffmann prit l’intendance générale des théâtres, ne changea guère cet état de choses ; s’il faut en croire certaines rumeurs, la situation empira au lieu de s’améliorer. Le ministre eut la main malheureuse dans le choix de certains fonctionnaires, et, comme l’Algérie au début de la conquête, comme l’Inde pour l’Angleterre, la Bosnie fut considérée un peu comme un exutoire pour les fruits secs de l’administration que des protections hautes et impérieuses ordonnaient de caser.
Le premier soin que M. Kallay eut, en prenant possession de son ministère, fut d’épurer le personnel. Il pensait avec raison que dans un pays où il s’agissait d’assurer une domination étrangère, il fallait envoyer des gens qui se fissent non seulement craindre, mais aussi respecter. Son système avait pour base d’assurer les droits de chacun et de ne blesser aucun intérêt particulier ; il lui fallait des fonctionnaires imbus également de ses idées, et capables de les appliquer en renonçant aux avantages illicites, mais que, dans un pays gangrené par cinq siècles de corruption turque, il était trop facile de s’assurer, même sans causer de scandale. Je n’ai pas l’intention d’étudier dès maintenant le système de M. de Kallay, puisque je voulais en connaître les résultats sur place ; mais le fait seul de l’existence de ce système est un progrès marqué sur le passé.
J’eus occasion de retrouver M. de Kallay quelques jours plus tard, à l’hôtel du ministère, qu’il habite dans la Johannisgasse, et qui a été construit, si je ne me trompe, par le célèbre prince Eugène de Savoie. Plusieurs personnages en costume oriental se trouvaient dans le salon d’attente ; c’étaient des fonctionnaires indigènes de la Bosnie que le ministre avait fait venir selon son habitude, chaque fois qu’il a des instructions importantes à leur communiquer. Si l’on tient compte que M. de Kallay se rend au moins deux fois par an en Bosnie, qu’il correspond et qu’il parle avec les indigènes dans leur langue, on comprendra qu’il est en communion assez directe avec le pays qu’il administre, pour apprécier par lui-même et d’une façon juste, tout ce qui s’y passe. M. de Kallay me donna une foule de renseignements précieux sur l’itinéraire que je devais suivre, sur la façon la plus commode de voyager, enfin il me promit une lettre de recommandation circulaire, adressée à toutes les autorités civiles et militaires. Je trouvai ce document, qui me rendit de précieux services, le soir même, en rentrant à l’hôtel.
Deux routes ferrées conduisent aujourd’hui de Vienne au fleuve frontière la Save : l’une, par le chemin de fer du Sud, parcourt l’ouest de la Hongrie et l’Esclavonie ; l’autre commence au débarcadère du chemin de fer de l’État, conduit à Pesth et rejoint la première ligne dans le sud de la Hongrie. Je choisis la seconde, et, après un trajet ayant duré la nuit, je me réveillais à Budapesth. Impossible de ne pas m’arrêter, ne fût-ce que quelques heures, dans cette capitale où les Français conduits par M. de Lesseps ont reçu naguère un accueil si enthousiaste, et dont les plumes d’écrivains de premier ordre, qui se sont faits reporters pour la circonstance, ont décrit le charme et les magnificences. Magnificences, le mot n’est pas exagéré en présence de ce panorama du majestueux Danube, déroulant son large ruban d’eau bleue ou verte au milieu des superbes quais de Pesth et d’Ofen, bordés de palais et dominés par le pont le plus monumental du continent.
En présence de ces rues si larges, si animées, si populeuses, aboutissant à des parcs pleins d’ombre et de fraîcheur ; en présence de tous ces vastes édifices sortis de dessous terre depuis quelques années et qui attestent les immenses progrès de la nation dont le cœur bat ici : gare de chemin de fer monumentale, musée assez vaste pour abriter les collections les plus complètes et les plus riches, bibliothèque royalement logée, clubs politiques et sociétés littéraires installés dans des palais-hôtels offrant au voyageur le plus exigeant tout le luxe et tout le confort auquel il peut prétendre, — voilà ce qui, à première vue, frappe l’étranger lorsqu’il parcourt la métropole magyare. Puis, de l’autre côté du pont, l’ancienne forteresse de Bude, avec ses rues étroites et escarpées, ses maisons qui ont résisté à tant de sièges et à tant d’assauts, avec le château royal qui couronne la hauteur ; c’est l’histoire qui passe devant nos yeux, histoire guerrière et dramatique, s’il en fut. Si Bude n’a guère changé, sauf toutefois dans la partie inférieure qui touche au Danube, Pesth, situé de l’autre côté du fleuve, cette ancienne bourgade de pêcheurs, a triplé son étendue et sa population depuis vingt ans. La conclusion du compromis de 1867, en constituant officiellement la rationalité magyare, a donné au nouvel État une capitale que tout le monde, autorité centrale, municipalité, corporations, se force d’agrandir et d’embellir. Tout se fait ici sous l’impulsion d’un patriotisme militant, se manifestant à chaque pas.
Sur les murailles des édifices publics, sur les frontons des monuments, sur les affiches, sur les enseignes, partout la nationalité magyare et l’autonomie de la Transleithanie s’affirment. Ainsi la gare est, comme l’indique l’inscription frontale, celle du « Chemin de fer Royal Hongrois ». Les administrations, jusqu’à la plus modeste, tiennent à cette double qualification. On repousse avec une ardeur quelquefois ombrageuse tout ce qui pourrait faire naître l’idée même d’une dépendance de Vienne ou de l’autre partie de l’Empire. Sous ce rapport, le fossé s’est encore élargi depuis 1867, et l’on peut en juger chaque fois qu’il est question, comme maintenant, de renouveler le compromis qui règle la situation réciproque de l’Autriche et de la Hongrie. A chaque renouvellement, les Magyars s’efforcent de faire un pas de plus dans la voie de l’indépendance absolue, et c’est après avoir vaincu les plus grandes difficultés, après avoir poussé les choses à l’extrême, jusqu’au point de croire à une rupture complète, que l’entente se fait. Le patriotisme hongrois est communicatif, bruyant, mais très sincère ; il ne va pas sans discours ronflants, sans toasts semés de fleurs de rhétorique, sans coups de trompette et de cymbale, mais sous ces dehors quelquefois enfantins il cache des convictions très loyales, un esprit de sacrifices qui s’est affirmé maintes fois et un amour absolu de la liberté. Certes, il faut peu de chose pour mettre ce peuple en ébullition, pour que les cerveaux prennent feu, pour que les foules s’agitent et que les rues et les places publiques retentissent de hourras et de pereats. J’eus la bonne fortune d’arriver à un moment pareil. L’incident du général Jansky battait son plein ; il est oublié aujourd’hui, on en a à peine connaissance à l’étranger ; mais au mois de juin 1886, le voyageur passant à Pesth pouvait croire que cette belle cité serait remise à feu et à sang. A l’occasion de l’anniversaire de la prise de Bude par les honveds en mai 1849, le général Janski, dont il était si fort question, et d’une façon aussi bruyante, avait fait poser quelques couronnes sur le monument funéraire élevé à la mémoire du général impérial Henzi, qui avait succombé en défendant la forteresse contre les assaillants magyars. Cet acte avait paru être aux patriotes de Pesth une glorification injurieuse de l’armée qui, en 1848-1849, avait lutté contre l’indépendance hongroise, et ils avaient ressenti d’autant plus cruellement l’offense que Henzi était né magyar et passait pour un renégat. Il y eut un vacarme assourdissant, interpellations à la Chambre, articles de journaux, meetings avec discours incendiaires. A Vienne, l’on s’émut également de ce fracas ; des orateurs de la Chambre des seigneurs prirent la défense de l’armée ; des journaux officieux publièrent des articles acerbes contre les députés et écrivains de l’autre côté de la Leitha, et M. Tisza dut se rendre à Vienne pour fournir personnellement et de vive voix des explications à l’empereur. Enfin, fort heureusement, pour apaiser les esprits et calmer les cerveaux surchauffés, le général Jansky, auteur de l’incendie, fut atteint très à propos d’une indisposition et dut réclamer un congé de deux mois pour aller se soigner aux eaux de Baden.
Tout à coup, c’était précisément pendant mon passage à Pesth, le bruit se répand, pareil à une traînée de poudre, que le général a quitté l’établissement thermal et qu’on l’a vu très bien portant en Hongrie, à Stuhlweissenburg, où il doit passer l’inspection d’une brigade.
Tout Budapesth est en l’air. Les étudiants se réunissent, les sociétés de chant, de gymnastique, les groupes d’ouvriers se rassemblent, les uns devant l’université, les autres dans leurs locaux ordinaires. Tout le monde est d’accord pour organiser un charivari monstre en l’honneur du général, qui doit arriver à Pesth le soir même. Effectivement, lorsque la nuit commence à tomber, une animation extraordinaire règne dans l’avenue de Kerepes, large artère qui conduit du centre de la ville à la gare de l’État. Des bandes de cinquante à cent individus se forment ; des gamins, des oisifs, des gens à mine douteuse parcourent la voie en chantant, en sifflant, en criant : A la porte Jansky ! Les fiacres agiles, les omnibus conduits par des cochers en costume de hussards, les tramways circulent au milieu de cette foule qui devient de plus en plus houleuse et de plus en plus grouillante. Le point terminus de cette procession tapageuse, c’est l’immense bâtiment de la gare, dont la façade illuminée rayonne au bout de l’avenue. Mais ici la police a pris ses précautions, des « trabans » à cheval et des gendarmes (dont le costume rappelle aussi un peu celui des hussards) forment un double cordon autour de l’édifice ; on ne laisse pénétrer que les gens pouvant justifier qu’ils ont affaire dans l’intérieur de la gare, soit qu’ils veuillent partir, soit qu’ils attendent un parent ou un ami. Parfois un intrus insiste trop vivement et veut enfreindre la consigne ; deux gendarmes à tunique à brandebourgs et à chapeaux à plumes sortent des rangs, empoignent le contrevenant et le conduisent au poste sans s’inquiéter des clameurs et des menaces de la foule. Si une bousculade se produit, si le cordon est menacé d’être enfoncé, un ou deux trabans font caracoler leurs lourds chevaux à chabraque brodée, et le flot humain recule, mais en redoublant de tapage. Au demeurant, la foule ne paraît pas trop méchante et elle tient à faire plus de bruit que de mal. La marche de Rakocsy alterne avec des chansons de café-concert dont on bisse le refrain ; on dirait presque une émeute parisienne. Mais voici le train qui entre en gare ; les voyageurs sont tout étonnés de sortir au milieu d’une haie de policiers à pied et à cheval, quelques dames se montrent inquiètes de cette foule turbulente qui ondoie sur l’esplanade devant la gare. De tous côtés on cherche le général Jansky ; on le réclame, on l’appelle — il ne se montre pas ; pour une excellente raison, c’est qu’averti à temps de l’accueil qui l’attendait, il a préféré prendre un autre train. N’importe, le programme adapté dans la matinée porte qu’il y aura charivari. — On ne veut pas y manquer, le bruit se prolonge jusque bien avant dans la nuit, et il faut appeler, de la caserne la plus voisine, un détachement d’infanterie qui balaye la place, la baïonnette au bout du fusil.