Mais le lendemain le tapage recommence ; il y a évidemment un mot d’ordre donné à ces milices vagues que l’on est sûr de voir apparaître à l’heure des troubles dans toutes les grandes villes. Cette fois ce ne sont plus les étudiants qui tiennent la corde de la manifestation ; les vagabonds, les gens sans aveu, les récidivistes dominent ; on ne se borne pas à crier, à chanter et à hourvariser, on lance des pierres et des pavés arrachés à la rue, des gendarmes sont blessés, la troupe intervient de nouveau, accourant au pas de course, au son du clairon ; quelques manifestants ou simples curieux sont blessés ; un inconnu percé d’un coup de baïonnette expire dans la pharmacie où il a été transporté. Ces événements, grossis par la polémique des journaux, sèment la colère et l’épouvante par la ville ; on parle d’un soulèvement général, de barricades projetées, de bombes à dynamite lancées contre les troupes. En effet, les attroupements recommencent, mais cette fois la police a pris ses mesures pour en finir promptement. Le chef de la sûreté, M. le baron Blaha, qui est l’époux de la première chanteuse d’opérette de Pesth, a recours à un coup de théâtre dont on avait déjà usé avec succès à Paris en 1848 et lors des émeutes de mai 1869. Lorsque tous les manifestants furent réunis, bien en train de vociférer et de hurler, les rues latérales, aboutissant à l’avenue de Kerepes, furent occupées sans bruit par des forts détachements de troupes qui, sur un signal, avancèrent à la fois et cernèrent les émeutiers dans une vaste souricière. Rien ne peut donner une idée de la terreur et du désarroi des braillards, en se voyant ainsi pris ! Il y avait une foule de femmes et beaucoup d’enfants au-dessous de dix ans. Les uns et les autres recevaient l’autorisation de se retirer. Mais tout ce qui appartenait au sexe fort fut impitoyablement ramassé et conduit entre deux rangs de troupiers à la caserne voisine, où siégeaient déjà tous les commissaires de police et juges d’instruction de la capitale chargés de statuer sur le sort de plus de trois mille prisonniers.
Pendant ce trajet, il y eut des scènes tragi-comiques.
Les uns se traînaient aux pieds des soldats, les suppliant de les laisser libres ; d’autres appelaient les troupiers des plus doux noms d’amitié, de petits animaux même, naturellement sans produire d’effet si ce n’est d’être caressés avec les crosses de fusil s’ils restaient trop en arrière. Ce coup de filet avait mis plus de trois mille prisonniers dans la nasse ; dans la cour de la caserne, on procéda au triage. Tous ceux qui purent justifier de leur domicile furent relâchés ; quant aux autres (600 à 700 individus), ils furent gardés à la disposition de la justice, qui expulsa tous ceux qui n’étaient pas originaires de la capitale ; la leçon fut profitable, et désormais les tumultes cessèrent.
Après avoir assisté à une émeute quasi nocturne, je fus témoin, le lendemain de l’échauffourée, d’une fête de nuit sur les bords du Danube. Les quais qui dominent et côtoient le grand fleuve étaient illuminés. Les façades des maisons, — de véritables palais — resplendissaient du flamboiement de mille lanternes vénitiennes. Sur la grande place où se trouvent le bâtiment de la Redoute et le Musée littéraire, la lumière électrique versait ses rayons sur la foule des promeneurs qui, moyennant deux florins destinés aux pauvres, avaient acheté le droit d’user de l’espace réservé pour la fête. Des drapeaux immenses, des bannières flottaient aux fenêtres, qui étaient garnies de spectateurs comme les loges d’un théâtre. Et, de fait, le spectacle en valait la peine. Sur le fleuve, des bateaux à vapeur, des barques, des yachts tout illuminés, tout ruisselants de lumière, glissaient sur l’eau au son des musiques. Vingt mille spectateurs étaient entassés sur la rive opposée, présentant une masse énorme et confuse dont on devinait seulement la présence, mais que des jets de lumière électrique venaient trahir par intervalles. La hauteur qui couronne Bude, le Schwabenberg, où les Autrichiens établirent une citadelle après la révolution de 1848-1849, était également éclairée, et l’effet de ce coteau, surgissant dans la nuit calme et tiède au milieu des lueurs multicolores, était fantastique. Un feu d’artifice magnifique, des danses en plein air au son de la musique tzigane, des flirtages prolongés à l’ombre des platanes ou autour des petites tables des cafés, une bataille de fleurs que l’on essaya d’esquisser, telles furent les principales distractions de cette nuit hongroise-vénitienne. La fête avait été organisée par les dames patronnesses de l’aristocratie, qui parurent toutes dans des toilettes d’été les plus séduisantes, mais qui étaient éblouissantes surtout par leur fière beauté et leur grâce.
Quelques dames avaient profité de l’autorisation et même de l’invitation du comité pour venir costumées ; il y eut quelques intrigues ébauchées sous le masque et le domino. Naturellement le czardas, la danse nationale si vivante, si pleine d’animation, et qui exige le diable au corps chez le cavalier comme chez la danseuse, eut les honneurs de la nuit. On ne se lassait pas de réclamer aux tziganes l’exécution des mélodies traînantes au début, puis endiablées, qui règlent les mouvements du czardas. Je n’avais jamais vu exécuter cette danse en habit noir et en domino ; l’effet est des plus étranges et des plus — expressifs. Le côté chahut, la partie épileptique du czardas, ressortent encore davantage, et comme naturalisme, c’est tout ce que l’on peut souhaiter de plus réussi. Il est vrai que le fourreau très étroit d’un domino dessine, sans en laisser rien perdre, tous les déhanchements et toutes les trépidations auxquelles les danseuses se livrent avec l’étonnante souplesse des couleuvres. Ce n’est presque plus de la danse, mais de l’acrobatie.
Budapesth, qui a aujourd’hui plus de 300,000 habitants (il n’y en avait guère que 100,000 avant 1867), est devenu, depuis l’occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine, le grand entrepôt pour l’exportation dans les territoires occupés, et la tête de ligne des voies de communication. L’importance commerciale de la capitale hongroise s’est encore accrue, et tandis qu’au début les politiques magyars voyaient avec peu de faveur l’intervention active de l’Autriche dans cette partie des Balkans, ils se sont complètement réconciliés avec l’occupation et considèrent même assez volontiers la réunion définitive de ces territoires à la monarchie comme la résultante pratique et logique de la situation créée par le congrès de Berlin. C’est dans un salon politique de Budapesth que j’ai entendu prononcer, pour la première fois et nettement, le mot d’annexion.
Le cabinet hongrois est présidé depuis onze ans par M. Koloman Tisza, et le seul fait d’avoir su depuis si longtemps se maintenir au pouvoir au milieu des orages parlementaires, des intrigues de clubs et de couloirs, est une preuve incontestable d’habileté et d’aptitude particulière au gouvernement des peuples. Homme de gouvernement, M. Tisza l’est comme personne.
Il connaît par cœur et sur le bout du doigt tous ceux avec qui il est forcé de compter ; les éléments de la vie publique, le parlement, la presse et surtout le tempérament de ce peuple lui sont extrêmement familiers. Ses partisans sont enthousiastes de lui, et chantent ses louanges sur tous les modes, et quelque chauds que soient les dithyrambes, ils sont toujours sincères. Quant aux adversaires de M. Tisza, il n’en est pas un qui ne reconnaisse ses talents, sa haute honorabilité et son patriotisme. Signe particulier, ce chef modèle d’un gouvernement a été pendant longtemps à la tête d’une opposition farouche et implacable ; mais ce n’est pas lui qui a couru après le pouvoir, c’est le pouvoir qui s’est offert à lui comme à l’homme de la situation, après la mort du grand patriote Deak, qui fut tout dans la coulisse et se refusa à être rien officiellement.
Pour se rendre compte de l’influence réelle de M. Tisza, et pour le voir manœuvrer sur son véritable terrain, c’est à la Chambre des députés qu’il faut se rendre un jour d’interpellations ou de discussions orageuses. Le parlement siège dans un édifice qui ne présente pas une façade très monumentale, mais dont l’agencement intérieur répond complètement à sa destination.
Dès le vestibule, l’inévitable hussard-portier vous souhaite la bienvenue. S’il s’agit d’un personnage considérable, le digne suisse, qui a fort belle prestance, retire son bonnet de loutre orné d’une aigrette et s’incline jusqu’à terre. La salle des séances est claire sans trop d’ornements. On remarque que la tribune des journalistes est presque de plain-pied avec les sièges des députés. Les rédacteurs parlementaires peuvent causer avec les honorables assis au dernier gradin. Rien de ce qui se passe dans la salle, aucune parole prononcée à la tribune ne peut leur échapper. A la bonne heure ! Dans l’espace réservé au public et formant une galerie circulaire, se trouve une loge réservée, comme l’indiquent des fauteuils de velours rouge, à cadre en bois doré, aux archiducs ou plutôt aux princes de la famille royale, car, comme me le disait un Hongrois pur sang, « nous ne connaissons pas d’archiducs. » Parmi les députés, qui forment des groupes très animés, très vivants et toujours en mouvement, quelques-uns portent le costume ecclésiastique, qui, d’ailleurs, consiste non pas dans la soutane et le tricorne, mais qui se distingue à peine des vêtements habituels par la coupe allongée de la lévite et la cravate-col montant toute noire. Un de ces députés révérends attire immédiatement l’attention par son air épanoui et sa figure joyeuse de Gorenflot intelligent. La mode de venir aux séances en costume national, avec l’attila à brandebourgs, le pantalon collant et les bottes à l’écuyère, a complètement passé ; c’est à peine si quelques représentants de districts éloignés se présentent dans cet attirail, qui était considéré naguère comme le palladium de la nationalité. C’est dommage, au point de vue pittoresque. Mais si les costumes se sont modifiés, rien n’a été changé à la vivacité passionnée des débats, et à la moindre occasion, le ministère est mis sur la sellette ; toutes les raisons, tous les prétextes sont bons, surtout lorsque la suprématie magyare est en cause.