C’est alors que le patriotisme se donne carrière et que l’éloquence indignée des orateurs de la gauche déborde ; les frères et amis de l’orateur se chargent de la claque, et ils ponctuent chaque phrase et chaque période de leur vigoureuse et très bruyante approbation. Assis sur son fauteuil ministériel, faisant face à l’orateur, le président du conseil interpellé semble écouter à peine. Au physique, M. Tisza rappelle tout à fait feu Raspail, le chimiste socialiste, avec sa grande taille de père noble, sa longue barbe blanche, son œil paterne et clignotant qu’abritent de grandes lunettes bleues. Seulement M. Tisza a dans toute sa physionomie quelque chose de narquois que Raspail, qui croyait que tout était arrivé, n’avait pas, ou qu’il cachait soigneusement.

De temps en temps, le ministre semble sortir de son indifférence pour noter d’un crayon rapide quelques mots qui vont lui servir tout à l’heure ; puis il retombe dans son apathie, indifférent à toutes les apostrophes, et souvent aux invectives que lui adresse son adversaire, répondant en hochant la tête à ceux des députés qui viennent lui serrer la main pour faire leur cour. Mais dès que l’orateur, souvent prolixe, a fini, le président du conseil se dresse de toute la hauteur de sa taille ; il commence à parler, et aussitôt toutes les rumeurs s’éteignent pour que ses paroles soient entendues sans perdre une syllabe. Au début, c’est un susurrement à peine perceptible ; pour l’écouter, les députés quittent leurs places et se groupent autour du fauteuil ministériel ; au moindre bruit dans la salle ou dans les tribunes, des chut énergiques se font entendre. On dirait, non pas un homme politique parlant dans une assemblée, mais un apôtre prêchant à ses disciples. Tout à coup ceux qui sont le plus près de l’orateur font entendre de petits rires étouffés qui se propagent de rang en rang. C’est le président du conseil qui vient d’aborder la lutte par un bon mot, une allusion mordante pour son adversaire. A partir de ce moment, c’est un feu roulant qui ne s’arrête plus jusqu’à ce que la dialectique ministérielle ait désarmé, terrassé et renversé l’opposant ; tout cela dans le plus grand calme, avec une pointe de dédain ; c’est à peine si la voix, presque imperceptible au début, s’est haussée quelque peu au point d’être entendue dans toutes les parties de la salle. On ne compte plus aujourd’hui les succès parlementaires de M. Tisza, remportés non seulement parce qu’il est assuré de la supériorité numérique et de la parfaite discipline de son parti, mais dus également à son génie politique et à son habileté oratoire. Un instant, à propos de l’incident du général Jansky, signalé plus haut, on put voir le président du conseil chanceler sur sa base. Il avait encouru à la fois les colères de l’opposition et la disgrâce de l’empereur ; pour les premiers, il n’avait pas assez violemment attaqué l’armée ; son souverain lui en voulait, disaient les seconds, de n’avoir pas assez énergiquement défendu l’armée conspuée par l’opposition ; de cette crise, M. Tisza sortit grandi et plus influent que jamais ; il obtint de François-Joseph une lettre patente qui donnait pleinement satisfaction aux susceptibilités de la nation hongroise et qui désarmait l’opposition.

M. Tisza est de ceux qui, après avoir vu avec regret et appréhension l’Autriche intervenir militairement en Bosnie, désirent que les sacrifices exigés par cette occupation ne restent pas stériles et que la Hongrie particulièrement en retire quelques profits. Tel est aussi l’avis des autres ministres, ses collaborateurs, et lorsque, à l’occasion d’un fait quelconque, la question est mise sur le tapis, les journaux de Pesth abondent tous dans le même sens. Tous désirent, d’une façon plus ou moins directe, l’annexion des territoires occupés, puisqu’il ne saurait être question de les rendre à la Turquie. Comme dans tous les pays de libre discussion et de régime parlementaire, la voix des journaux est très écoutée ; d’ailleurs, les directeurs et rédacteurs en chef des principaux journaux sont membres du parlement ; je citerai entre autres pour le Lloyd de Pesth : MM. Max Falk, le rapporteur-né du budget des affaires étrangères aux délégations ; Nernenyi, qui débuta à Paris comme correspondant de journaux ; pour le Napelo, M. Jokai, à la fois politique très actif et romancier d’une fécondité aussi prodigieuse que son imagination. On l’appelle volontiers l’Alexandre Dumas de la Hongrie ; enfin, pour le nouveau journal de Pesth, M. Francz Pulzki. C’est ce dernier qui conduisit à Paris, il y a quelques années, une délégation d’écrivains et d’artistes magyars désireux d’affirmer leur sympathie pour la France. M. Pulzki a été une des figures les plus originales de la période révolutionnaire de 1848 et 1849. Issu d’une famille de gentilshommes originaires du midi de la France, mais émigrés depuis la réformation, d’abord en Pologne, puis en Hongrie, il était membre de la diète de Presbourg, lorsque la révolution éclata, et en outre il venait de se marier avec la fille d’un riche financier de Vienne, mariage dont il raconte l’amusante histoire dans ses Souvenirs. Il s’était rendu à une soirée chez ce banquier, pour y être présenté à un diplomate qui s’occupait d’ethnographie. Après avoir conféré avec ce savant, il fit selon son habitude la cour à quelques-unes des belles dames réunies chez le financier ; ce dernier avait deux filles, l’une mariée à un comte ; la seconde, encore demoiselle, vivait chez son père. Le mari de la première écrivit le lendemain de cette soirée à un de ses parents : « Ce fou de Pulzki a parlé à tout le monde, sauf à Hélène — c’était le nom de la jeune fille ; — celle-ci n’a pas paru également faire attention à lui ; ils se conviennent très bien. Je crois pouvoir t’annoncer leur mariage comme prochain. » En effet, le mariage ne se fit pas longtemps attendre. Mme Pulzki était une femme remarquable qui s’intéressait à tous les problèmes, à toutes les luttes auxquelles son mari devait être mêlé plus tard en exil. Lorsque les biens de la famille furent confisqués, elle contribua par sa plume à subvenir à l’éducation de ses enfants, et mourut bien malheureusement, lorsque l’amnistie de 1866 venait de rouvrir à son mari les portes de la patrie. Pendant la tourmente, M. Pulzki remplit différentes fonctions qui témoignèrent toutes de la confiance extraordinaire que mettait en lui le chef du mouvement. Kossuth le prit d’abord comme sous-secrétaire d’État au ministère des finances, puis il l’envoya à Vienne pour représenter et défendre les intérêts de la Hongrie à la cour, auprès des ministres et dans les journaux. Pulzki déploya une ardeur fébrile et se montra animé d’une ardeur révolutionnaire conforme aux traditions les plus authentiques de l’époque de 92. Un jour, un ministre viennois se plaignit de ce que le délégué de Kossuth fomentait des émeutes et organisait des charivaris. M. Pulzki fut fort irrité parce qu’on le supposait capable de s’occuper de semblables bagatelles. « Quand je m’en mêlerai, s’écria-t-il, ça ne se bornera pas à quelques carreaux brisés et à du tapage nocturne ; lorsque tout Vienne sera brûlé et saccagé, lorsque vos cadavres se balanceront aux réverbères, vous pourrez dire : Voilà une révolution ! Francz Pulzki fecit ! » Tout ce fracas n’a pas empêché M. Pulzki d’être un excellent homme, et si l’effrayante menace qu’il adressa au ministre reçut, quelque temps après, une sanction partielle par le meurtre du comte Latour, pendu à un réverbère sous les fenêtres de son ministère de la guerre, il est permis de douter fortement que M. Pulzki y ait contribué. Pendant les journées d’octobre 1848, Pulzki promit aux Viennois que l’armée hongroise viendrait les rejoindre, à la condition qu’ils l’appelleraient formellement à leur secours ; les chefs du mouvement hésitèrent ; ils craignaient de trop se compromettre, malgré l’objection parfaitement fondée que leur fit Pulzki, qu’au point où ils en étaient, ils étaient sûrs d’être fusillés s’ils tombaient entre les mains de l’armée impériale. Après la prise de Vienne, le gouvernement révolutionnaire chargea Pulzki de se rendre à Londres pour y faire reconnaître l’indépendance de la Hongrie. Le comte Teleki, qui se suicida plus tard, était déjà à Paris, chargé d’une mission semblable. Le nouvel ambassadeur en Angleterre, au contraire, était obligé de traverser les lignes de l’armée impériale et une partie du territoire autrichien pour se rendre à son poste. Ce voyage fut un véritable roman d’aventures digne d’être raconté par la plume d’un Ponson du Terrail. Après cent traverses et cent déguisements, le voyageur arrive dans une ville de la Galicie ; il se rend dans un restaurant fréquenté par des officiers. La première chose qui attire ses regards, c’est un placard qui promet mille florins de récompense à quiconque le livrera mort ou vif ; un signalement très détaillé accompagne cette promesse ; aucun détail n’a été oublié. On fait remarquer, entre autres signes distinctifs, que Pulzki est mis avec recherche, mais d’une façon négligée, et qu’il a l’habitude de tenir sa main droite dans la poche de derrière de sa redingote. Instinctivement le lecteur de l’affiche retire sa main, comme si elle le brûlait ; il venait de la mettre dans la poche tout à fait de la façon désignée dans l’affiche. Il continue sa route par chemin de fer ; au moment de franchir la dernière station, un homme de police lui demande son passeport ; il se croit déjà pris, saute du wagon et s’enfuit au milieu de la neige. Un curé de village lui donne un homme sûr pour franchir la frontière. En prenant congé de son guide, Pulzki lui remet un porte-crayon en or ; il lui donne l’adresse du château où réside sa femme : « Si vous remettez, dit-il, cet objet à la châtelaine, elle vous donnera en échange 50 ducats d’or. » Plus tard, en Angleterre et en Italie, Pulzki ne cessa d’agiter en faveur de la liberté de la Hongrie ; il fut un des agents les plus actifs et les plus dévoués de Kossuth, dans cette partie de la carrière de l’ancien gouverneur, qui, banni, condamné à mort dans son pays, n’ayant aucune situation officielle, concluait des traités d’alliance avec Napoléon III, Victor-Emmanuel et les princes régnants de la Serbie et de la Roumanie. En 1860, Kossuth et Pulzki se brouillèrent. Ce dernier attendait le salut d’un soulèvement dont Garibaldi devait donner le signal en débarquant sur le littoral de la Dalmatie. Kossuth, au contraire, qui avait conclu un pacte régulier avec Cavour, ne voulait rien faire en dehors de l’Italie officielle et gouvernementale. C’est à l’occasion du voyage à Paris des artistes et écrivains hongrois qui s’arrêtèrent à Turin, afin de porter leurs hommages à l’ex-gouverneur, que les deux antagonistes se réconcilièrent et redevinrent amis comme autrefois. Aujourd’hui, M. Pulzki, amateur passionné, s’occupe peut-être plus de ses collections que de politique. Cependant ce fut lui encore qui présida le comité qui reçut M. de Lesseps et ses compagnons de voyage ; c’est à lui que revient en bonne partie l’honneur de la brillante et plantureuse réception faite à nos compatriotes.

Il serait injuste de ne pas citer parmi ceux qui ont secondé le mieux M. Pulzki, et qui se sont acquis des titres à la reconnaissance des touristes, l’intelligent directeur de l’Office télégraphique des journaux, l’aimable M. Eggyesi. Un seul tout petit nuage s’est élevé pendant cette excursion. Il y avait alors à Pesth la grande exposition nationale hongroise, si remarquable à tant de points de vue ; un des protecteurs de l’œuvre s’adressa au rédacteur d’un journal parisien très répandu, le priant de consacrer un article à cette exposition. Le rédacteur, qui faisait partie de la caravane et qui avait rendu compte avec enthousiasme de la réception faite aux Français, déclara cette fois que ce n’était pas de sa compétence et qu’il fallait s’adresser à l’administration, qui certainement ferait des concessions de tarifs. Cet incident n’eut aucune suite et ne jeta aucun froid ; il est même oublié aujourd’hui.

On est fier à Pesth, et à bon droit, du développement qu’a pris, au milieu de la résurrection nationale, l’art dramatique. Le Grand-Opéra de Pesth est un des plus beaux édifices et une des académies musicales les plus complètes qui existent en Europe. Elle exige de grands sacrifices de la part de l’État et de l’aristocratie. On s’y intéresse volontiers, et lorsqu’il fut question, il y a quelque temps, de réduire la forte subvention qui permet à l’Opéra de tenir son rang, le comte Andrassy, ancien premier ministre, s’opposa avec chaleur à toutes réductions, déclarant que l’honneur de la ville de Pesth exigeait impérieusement de laisser l’Opéra à la hauteur où il se trouvait. Au Théâtre national, la troupe de comédie ne laisse rien à désirer, et les meilleures pièces du répertoire des Français et du Gymnase y trouvent des interprètes dignes de nos grands auteurs. L’opérette et la comédie locale sont jouées avec beaucoup d’entrain, un entrain souvent infernal. Au Théâtre populaire, enfin, il y a en été une arène à ciel découvert située au bas de la ville, où j’ai vu représenter un drame militaire dont le héros était le légendaire général Bem, qui lutta en 1831 en Pologne, en 1848 à Vienne, d’où il sortit dans un cercueil, et en 1849 en Transylvanie, pour se faire Turc après la capitulation de Vilagos, et mourir pacha dans une ville de l’Asie Mineure. La pièce était bien construite et rondement menée ; elle ne le cédait en rien aux meilleurs drames de ce genre qui firent les délices de l’ancien Cirque Olympique. L’acteur chargé de remplir le rôle du général avait exactement copié le masque de son modèle, il traînait la jambe et s’exprimait avec un fort accent Polonais, comme Bem avait coutume de parler.

Adieu Pesth, ou plutôt, au revoir Pesth ! La préposée, très séduisante, ma foi, la taille bien pincée dans sa vareuse, dont le col est brodé et orné d’une roue ailée, vient de me remettre mon billet. Le train bondit avec une vitesse furieuse à travers la Pousta. Rien de remarquable à voir jusqu’à Szabadka, où il faut quitter l’express, qui file sur Belgrade, et attendre le train omnibus, qui, à travers le Danube, que l’on passe sur un gué à vapeur, nous conduira par l’Esclavonie au bord de la Save.

CHAPITRE II

De Brood à Sérajewo. — Voyageurs et incidents de route.

La locomotive franchit lentement, avec la gravité qui sied quand on passe d’un monde dans un autre, le pont jeté sur la Save entre les deux villages de Brood. Le fleuve, en effet, séparait jadis non seulement deux contrées, deux États, mais deux systèmes tout à fait différents, deux mondes, comme je disais : le monde chrétien et le monde musulman.

Le Brood hongrois est un gros bourg d’aspect aisé, avec des maisons assez solidement bâties, qui ne diffèrent pas très sensiblement des constructions que l’on trouve dans les provinces du Nord de la France. L’agglomération de ces maisons est entourée, et au besoin pourrait être défendue par une enceinte fortifiée qui date du prince Eugène, le grand organisateur de la frontière militaire, le conquérant de Belgrade, qu’il prit trois fois. Cette muraille bastionnée, couverte d’un épais gazon, a été assez bien entretenue depuis un siècle et demi pour offrir aujourd’hui encore un aspect militaire respectable. Peut-être ces remparts tiendraient-ils médiocrement contre les canons Krupp ; mais, tels qu’ils sont, ils prêteraient un abri suffisant à une garnison bien commandée et brave, comme le sont les troupes autrichiennes, pour retenir pendant un temps voulu une armée de siège assez nombreuse. Si l’annexion de la Bosnie est proclamée, la frontière autrichienne étant reportée à quatre cents kilomètres plus loin, la forteresse de Brood sera sans doute déclassée et ses vieux remparts tomberont.