Au bout du pont de bois, solidement étayé, s’élève le Brood turc ou bosniaque. Ce n’est plus un bourg, mais un village ; à la place de maisons, on ne voit que des cahutes, des cabanes, qu’un coup de vent emporterait si elles n’étaient calées par de grosses pierres ; d’autres maisons semblent bâties sur pilotis ; tout cela donne l’idée d’une misère profonde. Heureusement, la verdure qui règne tout autour réjouit la vue, et l’aspect du premier minaret, qui dresse sa flèche aiguë entourée du balcon de fer du muezzin, évoque toutes les splendeurs et toutes les curiosités de l’Orient, dont voici la première étape.
La gare de Brood bosniaque est neuve, comme toute cette ligne de la Bosna, qui date de six ans à peine. L’occupation militaire se montre partout ; le chef de gare est un lieutenant ; il a revêtu, nous saurons tout à l’heure pourquoi, son uniforme de parade ; le sous-chef est un sous-lieutenant ; le préposé aux bagages est un sergent-fourrier à la mine fleurie et au ventre bedonnant sous sa tunique ; c’est un sous-officier qui, au guichet, reçoit votre argent et vous remet le ticket, de même qu’un caporal, décoré de la médaille de bravoure, fait les fonctions de chef de train.
Le convoi ne part que dans une demi-heure ; on a le temps de prendre le café dans une auberge qu’un pont en bois relie à la gare. Une petite terrasse s’étend, selon la mode autrichienne, devant la salle commune de l’auberge, qui s’intitule pompeusement Hôtel de l’Empereur d’Autriche. Une société militaire assez nombreuse est assise autour de deux tables, savourant le frühstück, l’appétit aiguisé par l’air frais du matin. L’un des convives porte le pantalon gris à large ganse d’or, et sur le col de sa tunique bleu-de-ciel sont brodées les trois étoiles d’or indiquant le grade de feldzeugmeister, ou général de cavalerie, la plus haute dignité militaire après le maréchalat. La physionomie du général est énergique, mais elle n’est pas précisément martiale ; elle indique plutôt la rondeur et l’entrain. Une barbe en collier de couleur grisonnante donnerait presque à cette physionomie un caractère bourgeois, mais l’œil droit est couvert d’un bandeau, ou plutôt d’une sorte de visière destinée à le protéger de tout contact et de tout frottement. En buvant son thé, le général cause avec animation et sur un ton de parfaite camaraderie avec les officiers qui l’entourent. Deux de ces messieurs, à la figure bien martiale, ceux-là, un lieutenant de hussards et un sous-lieutenant d’infanterie, portent en bandoulière l’écharpe jaune et noire qui fait reconnaître les aides de camp de service. Tous deux sont attachés à la personne du général, qui n’est autre — je ne tarde pas à l’apprendre — que le baron Appel, gouverneur général de la Bosnie et de l’Herzégovine, commandant des troupes du 15e corps, qui forme la garnison des territoires occupés.
Le général Appel vient de faire les honneurs de son gouvernement à l’inspecteur général de l’armée autrichienne, l’archiduc Albert, le fils du redoutable adversaire de Napoléon Ier, du vainqueur d’Aspern, l’archiduc Charles. En présence de certaines surprises menaçantes que les événements d’Orient peuvent ménager à l’Autriche, l’archiduc Albert avait cru devoir se rendre compte par lui-même si la défense des territoires occupés était suffisamment organisée pour parer à toutes les éventualités. L’archiduc, qui pendant les journées de mars 1848 commandait déjà la garnison de Vienne, est âgé de soixante-dix ans, et sa santé laisse parfois à désirer. Néanmoins, il avait tenu à entreprendre cette tournée et à l’exécuter d’une façon complète, ne négligeant aucun détail, ne se faisant grâce ni d’une redoute, ni d’un blockhaus, visitant même les postes de la gendarmerie indigène établis au faîte des montagnes les plus élevées de l’Herzégovine, dans des aires d’aigles qui semblent inaccessibles. Ce voyage avait duré cinq semaines sous l’œil vigilant et parfois inquiet du médecin de Son Altesse, un chirurgien de régiment qui ne quittait pas son client d’une semelle, surveillant le menu, réglant, sans trouver de résistance, les heures de repas et de sommeil, dosant la nourriture et les boissons, enlevant le verre des mains de l’archiduc lorsqu’il craignait un léger excès ou une simple contravention à la diète sévère qu’il avait prescrite.
Le général Appel avait accompagné son chef par monts et par vaux, et il avait recueilli partout les compliments que méritaient pleinement le zèle et l’activité par lui déployés depuis les débuts de son commandement, afin de mettre la Bosnie et l’Herzégovine en état de défense, ainsi que sa sollicitude paternelle pour le bien-être des soldats, qu’il n’est pas toujours facile d’assurer dans ces contrées à demi sauvages.
Comme tout a une fin, l’archiduc Albert était retourné au château de Reichenberg en Styrie, sa résidence d’été, et le général Appel, après l’avoir reconduit jusqu’à Sissek, en Esclavonie, se disposait à regagner ses pénates, c’est-à-dire le Konak, ou palais gouvernemental de Sérajewo.
Le train était assez long ; il y avait foule aux guichets, foule bariolée de Turcs et de Serbes en costume national mêlés aux uniformes, et le sergent préposé aux bagages était débordé. L’aspect de la locomotive et des wagons est tout à fait différent des nôtres. La machine est de petite dimension, svelte de construction, la cheminée élancée, une très grosse lanterne placée à l’avant. Ces machines ont été construites spécialement d’après un système inventé par un ingénieur suisse, et exécutées pour le compte de l’administration militaire autrichienne, par une fabrique de Bohême. L’avantage du système est de permettre à la locomotive de grimper allégrement les pentes les plus raides et de décrire gracieusement et avec toute la facilité voulue les courbes les plus capricieuses. Les wagons, proportionnés à la largeur des rails sur lesquels ils circulent, sont nécessairement étroits ; les voyageurs à embonpoint n’y sont pas à leur aise. Depuis un ou deux ans, on a ajouté aux trois classes normales une quatrième classe à prix considérablement réduits. Ces fourgons, munis de lucarnes grillées, et sans banquettes, ont valu à la compagnie des recettes considérables. Beaucoup d’indigènes, qui auparavant circulaient à pied ou sur leurs petits chevaux quand ils se rendaient de leur village à une localité peu éloignée, se sont laissé séduire par l’extrême modicité du prix de ces quatrièmes. Aujourd’hui ils ménagent leurs jambes (je ne dis pas leurs chaussures, car beaucoup n’en ont pas), laissent la monture à l’écurie et s’étendent philosophiquement sur le plancher des wagons.
Mais des gens que leur situation de fortune ne condamne pas cependant à voyager dans ces véhicules rudimentaires en usent par esprit d’économie. J’ai vu une famille de spagnioles (descendants des juifs chassés d’Espagne et réfugiés en Turquie) empilée dans un de ces fourgons de quatrième. Les femmes étaient vêtues d’étoffes brodées d’un grand prix, et portaient autour du cou ou comme garniture de leur coiffe des colliers de cinquante à soixante ducats ou demi-livres turques (12 fr. 50) avec de larges pièces autrichiennes de cent vingt francs en guise de croix.
Outre les voitures réglementaires, on a attelé à notre train une petite voiture-salon et un break avec verandah, deux véritables joujoux destinés au général et à sa suite. Un instant, je me demande si je ne dois pas présenter sans retard, en profitant de l’occasion, les lettres de recommandation dont je suis porteur pour le gouverneur. J’eus tort d’hésiter, car la suite me prouva que j’aurais été bien accueilli ; mais, d’autre part, je ne regrette pas d’avoir laissé dormir les lettres dans leurs enveloppes jusqu’à Sérajewo, puisque mon incognito m’a permis des « études de mœurs » pendant une partie de la route. Les premières sont vides, les secondes sont occupées à peine par quelques officiers ; mais tandis que les indigènes s’empilent dans les quatrièmes, voici dans un coupé de troisième une société qui vaut peut-être qu’on s’occupe d’elle.
C’est d’abord une dame toute jeune, toute blonde et toute mignonne, très délicate et fort langoureuse ; on devine à la voir qu’elle sort à peine de maladie. Elle a l’air encore souffrant, mais cela ne lui messied point. Voici sept ans qu’elle est au « pays béni des prunes », et depuis trois ans elle est mariée au gérant d’un mess d’officiers. Le casino est situé tout à fait là-bas, sur la hauteur, dans une contrée isolée où le chemin de fer ne pénètre pas, et qui communique deux fois par semaine avec le monde par une carriole de la poste militaire. La jeune femme déclare qu’elle se trouve heureuse dans cette solitude, peuplée de gentils et galants officiers, et quand elle va à Pesth pour voir ses parents, elle se sent tout à fait dépaysée. C’est une Bosniaque de sentiment et de conviction.