Hadji-Loja, en effet, n’eut d’autre préoccupation, en ce moment, que d’aller se montrer à ses acolytes, aussi superbement attifé. Il prit congé de son hôte, qui l’accompagna jusqu’à la porte de la rue, avec force salamalecs, et en versant des torrents de louanges sur la tête de son interlocuteur, qui se jucha sur son cheval et partit, désireux de montrer son manteau dans tout Sérajewo, ayant complètement oublié l’objet de sa visite, la grosse contribution de guerre !
Cependant Hadji-Loja qui depuis ne quitta plus le manteau rouge donné par le négociant grec, n’était pas d’accord avec tous les membres du comité de salut public. Quelques-uns lui reprochaient avec violence des actes de brigandage qu’il aurait commis, bien que les ordres de l’autorité supérieure défendissent toute exaction. Hadji demanda à présenter sa justification devant le comité assemblé. Mais en montant l’escalier de la maison communale, le fusil tout chargé que le dictateur portait selon son habitude en bandoulière, partit tout à coup, et Hadji eut la jambe droite trouée. Il dut être transféré à l’hôpital. — Il s’y trouvait encore lorsque les Autrichiens pénétrèrent dans la ville.
En présence du gouvernement insurrectionnel, les notables — chrétiens et musulmans, également inquiets, tremblant tous pour leur existence et leurs biens, avaient essayé de constituer un contre-poids : un comité conservateur qui s’efforçait d’apaiser les esprits. Une délégation était partie pour le quartier général autrichien, afin d’engager le feldzeugmeister à presser le mouvement de ses troupes, lui promettant l’appui des classes aisées de la population de Sérajewo. Le 18 août, à la suite des revers essuyés par les Bosniaques à Han-Belovac et à Kanïa, la terreur s’empara d’une grande partie des gens armés qui, naguère encore, juraient de se faire tailler en pièces.
Il était permis de supposer que tous les projets de résistance avaient été abandonnés, et que les Autrichiens prendraient possession paisiblement de la ville. C’était là l’opinion générale des négociants aisés, et comme des patrouilles de hussards s’étaient montrées dans les environs, le 18, on pouvait attendre le reste de la garnison pour le lendemain 19. Mais les paisibles habitants de Sérajewo avaient compté sans le clergé musulman, sans les prédications enflammées des derviches et des imans qui avaient réveillé les courages abattus, surexcité les sentiments fanatiques et remis les armes entre les mains de ceux qui les avaient laissé échapper.
C’est pourquoi, à la très grande surprise des bons bourgeois qui se croyaient au bout de leurs peines, après trois semaines de tribulations, ils furent réveillés, le 19, dès l’aube, par la fusillade à laquelle se mêlait la basse-taille grondante du canon.
Le général Kaiffel, après avoir passé la Bosna, à la hauteur du village de Poppovic, se dirigea en ligne droite sur le monticule que couronne la citadelle, et il mit en position son artillerie pour battre la place en brèche. La canonnade dura de sept heures à dix heures du matin ; on ne se fit pas grand mal ni d’un côté, ni de l’autre, mais les murailles de la citadelle furent réduites en miettes.
Pendant ce duel d’artillerie, le centre de l’armée, ayant à sa tête le général en chef, s’était emparé d’une des collines qui encadrent la ville, le Debelo Brdo, en face de la citadelle. Maintenant l’artillerie autrichienne put rectifier son tir très utilement. A onze heures, les canons bosniaques, dans la citadelle, sont démontés, et les servants tués. Le castel est au pouvoir des troupes impériales, qui dévalent vers la ville, où le général Tegetthoff, qui a toujours suivi la route de plaine, vient de pénétrer également par un autre point.
Mais la lutte n’est pas finie, loin de là. Les Turcs fanatisés se sont retranchés dans leurs maisons. Les ruelles étroites sont barricadées, plusieurs édifices, notamment l’hôpital militaire, sont transformés en redoutes. Derrière les murs, près des meurtrières, dans l’embrasure des fenêtres grillées, sous la voûte des portes, partout des hommes armés, des femmes même couchent en joue les assaillants. Un feu de file très nourri ravage les premiers rangs des Autrichiens qui pénètrent dans les rues. Les ennemis sont invisibles ; il est impossible de les atteindre dans leurs cachettes. Les assaillants sont livrés au plomb meurtrier sans pouvoir se défendre, il faut emporter chaque maison, chaque masure, il faut acheter au prix de torrents de sang le moindre progrès que l’armée fait dans cette nouvelle Saragosse. Le fusil devient inutile, c’est à coups de baïonnette et à coups de crosse de fusil que les soldats, en proie à une fureur facile à comprendre, frappent et tuent tous ceux qui leur tombent sous la main pendant ce furieux assaut.
A l’hôpital militaire, les blessés se lèvent de leurs lits ; leurs mains amaigries et tremblantes s’emparent des fusils et ils les déchargent par les fenêtres. Quelques maisons avoisinant l’hôpital sont incendiées, alors on voit, pareils à de sinistres gnomes, des enfants turcs de dix à douze ans s’élancer du sein des flammes munis du redoutable kandjar dont ils essayent de frapper les soldats.
La griserie de la mort s’est emparée de tous ces musulmans. Voyant qu’en dépit de leur résistance si opiniâtre, de leur fusillade si retentissante, les Autrichiens se rendent peu à peu maîtres de la ville et qu’ils ne peuvent écarter l’étranger, ils se précipitent au-devant des troupes, découvrant leur poitrine et appelant le trépas. Le massacre par lequel se terminent toujours les batailles des rues, dura jusqu’à trois heures de l’après-midi. Alors les troupes impériales occupaient toute la ville, et les coups de feu avaient cessé. Le général Philippovic, qui est resté sur un monticule d’où il pouvait suivre la lutte très exactement et jusque dans ses moindres détails, fit son entrée dans la cour-jardin du Konak. Il y trouva Hafiz-Pacha et quelques officiers supérieurs turcs. Le vali dut engager sa parole d’honneur de ne pas quitter la ville. Une enquête sommaire révéla des circonstances assez compromettantes pour le général turc. C’est ainsi que l’on apprit qu’il avait reçu du sultan une proclamation ordonnant aux musulmans de se soumettre à l’occupation. Cette pièce n’avait pas été publiée. Cette découverte amena l’arrestation provisoire du vali qui fut dirigé dès le lendemain sur Brood ; on ne tarda pas du reste à le relâcher. A cinq heures du soir, le drapeau jaune et noir fut planté sur la citadelle et salué de 101 coups de canon. Les musiques militaires jouèrent l’hymne national. Bosnaï-Séraï était désormais une ville autrichienne.