La journée du 19 avait coûté environ trois ou quatre cents morts et blessés à l’armée impériale ; on estime à plus du double les pertes subies par les Bosniaques. En outre, ceux-ci avaient laissé entre les mains de l’ennemi plus de cinquante canons, un million de cartouches, des provisions considérables de linges et de vêtements. Une proclamation du général en chef prescrivant de livrer sans délai et sous peine de mort toutes les armes détenues par les particuliers, fit affluer les fusils de tout calibre, les carabines de prix, les canardières et des armes de luxe aux crosses incrustées et aux canons ornés d’images gravées.

Le général Philippovic reçut plusieurs députations ; à tous il parla un langage très franc et très ferme, appuyant surtout sur son intention de pacifier le pays dans le plus bref délai possible. C’était là un engagement qui tirait à conséquence, car les bandes organisées qui avaient terrorisé Sérajewo, du 27 juillet au 19 août, n’avaient pas été détruites ; elles constituaient une petite armée de douze à quinze mille hommes qui campait à quelques lieues seulement de la capitale. La route d’étapes de Sérajewo à Brood était si peu sûre, que le feldzeugmeister crut devoir refuser à l’attaché militaire français à Constantinople, qui avait suivi tous ces événements, un laisser-passer pour rentrer seul à Brood. Notre compatriote a dû faire route avec un convoi militaire. A Doboy, la situation était la même et les musulmans fanatiques de la Croatie turque s’agitaient à la voix des muftis qui établirent leur siège dans la ville de Livno.

En Autriche-Hongrie les mesures prescrites par le ministère de la guerre reçurent leur exécution. La rapidité avec laquelle les corps furent mobilisés, témoigna de l’excellence de la nouvelle organisation militaire de la monarchie ; de toutes parts les réservistes accouraient au rendez-vous qui leur avait été assigné, pour être dirigés par wagon ou par bateau à vapeur sur la frontière croate, afin de faire partie de ce qui s’appellera désormais la seconde occupation.

Les premières troupes de renfort durent se joindre à celles du général Szapary ; elles arrivèrent juste à point, car l’insurrection, dans ces parages, prenait toutes les proportions d’une véritable campagne organisée selon toutes les lois de la guerre. L’ardeur du fanatisme était servie ici par des officiers expérimentés et des munitions en quantité suffisante.

Le problème du général Szapary consistait dans ceci : ne pas laisser les insurgés s’emparer du village de Doboy, dont la prise aurait entraîné la perte des lignes de communications. Aussi, pendant que le général en chef entrait victorieusement à Sérajewo, M. de Szapary luttait en véritable désespéré, pendant quatre jours, contre les masses venant à la fois de Tuzla et de Livno et dont l’audace fut stimulée par des succès partiels. Mais, dans la vingtième division, chaque soldat se rendait compte de l’importance de la tâche commune et tous secondèrent leur général. Les hauteurs environnant Doboy, Doboy même, furent transformées en redoutes, fortifiées avec art et défendues à outrance[3]. Les Bosniaques furent tenus à distance jusqu’à l’arrivée des renforts et alors les choses changèrent de face.

[3] Voir sur ces luttes, l’excellent ouvrage publié sur l’occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine par l’état-major austro-hongrois.

On se battait également dans les environs de l’antique et pittoresque capitale de la Bosnie, à Travnik où le général duc de Wurtemberg s’était enfermé avec une garnison assez faible, la majeure partie de ses troupes étant partie pour le quartier général. Le duc soutint plusieurs combats heureux ; il fit même un assez grand nombre de prisonniers qui furent envoyés à Gradiska, en Croatie. Il allait se ressentir également d’une façon très heureuse des secours qu’on lui destinait.

CHAPITRE XI

La seconde occupation. — Échecs partiels des Autrichiens à Bihac. — Les combats autour de Dolovy. — La situation à Sérajewo. — La Romanja Planina. — Passage de la Save. — Marche sur Tuzla. — Occupation de Livno et de Zevornik. — La fin des hostilités.

La prise de la capitale n’avait nullement produit sur les Bosniaques l’effet qu’on était en droit d’espérer. Hadji-Loja, d’abord capturé à l’hôpital, avait réussi à s’échapper et il se trouvait à la tête de plus de 13,000 insurgés, qui campaient à proximité de Sérajewo dans des défilés inaccessibles. Obligé d’échelonner ses troupes sur le parcours de Brood à Sérajewo et d’en détacher un grand nombre pour accompagner et couvrir les convois, c’est à peine si le général en chef avait sous la main des forces assez nombreuses pour se maintenir dans la ville prise d’assaut et où couvait encore l’hostilité de toute la population musulmane. Il fallait payer d’audace et terrifier les insurgés qui seraient tentés de recourir de nouveau aux armes. La cour martiale siégeait en permanence ; un grand nombre de sentences de mort furent prononcées et exécutées séance tenante, avec toute la rapidité nécessaire pour frapper l’esprit des populations. La Turquie n’étant pas en guerre avec l’Autriche, et celle-ci occupant la Bosnie en vertu d’un mandat délivré par un congrès où la Porte était régulièrement représentée et dont elle devait accepter les décisions, les combattants bosniaques n’étaient pas considérés comme des belligérants ; ils étaient, aux yeux du général en chef, des rebelles qui, en commettant des actes d’hostilité, alors que l’état de guerre n’avait pas été proclamé, se plaçaient eux-mêmes hors du droit des gens. C’est là-dessus que se basait l’autorité militaire pour faire rechercher tous les chefs de la résistance armée et les individus coupables de meurtre et de pillage. Parmi les personnes arrêtées, il y avait aussi un iman, Hadji-Hafna, qui passait pour avoir organisé la résistance et poussé au combat tous ceux qui eussent préféré se rendre sans bataille.