Vers le milieu d’octobre, il ne restait plus à faire reconnaître la bannière autrichienne que dans quelques districts montagneux de l’Herzégovine et dans le Sandschak de Novi-Bazar où 20,000 Albanais, envoyés par la redoutable ligue, dont les séides venaient justement de massacrer le muchir Mehemet-Ali, étaient attendus.
Dans le courant du mois d’octobre, une partie des réservistes rentra dans ses foyers et l’administration militaire put songer sérieusement à préparer l’hivernage de l’armée. La première condition était d’assurer l’approvisionnement des troupes, en créant des routes et autant que possible, des chemins de fer. Les propositions ne manquaient pas à ce sujet et on n’avait à Sérajewo que l’embarras du choix.
Hadji-Loja, le chef des insurgés, après avoir échappé une première fois aux troupes impériales, traqué par toute la contrée, fut appréhendé au corps pour la seconde fois. On le découvrit dans une cabane isolée. Sa blessure à la jambe se rouvrit, il ne put marcher, il fallut le hisser sur une voiture remplie de paille. C’est ainsi qu’il fut transporté à Brood, et qu’il traversa toute la Hongrie et une grande partie des pays héréditaires de l’Autriche. Partout dans les gares où le train devait passer, la foule des curieux se porta sur les quais, pour regarder de près ce grand musulman, haut de six pieds, qui avait l’air d’un superbe bandit, vêtu d’un long caftan et coiffé d’un gros turban, trompant la douleur que lui occasionnait sa blessure en fumant avec volupté les blondes cigarettes d’Orient. Hadji-Loja, chef avéré de l’insurrection, s’en tira à meilleur compte que ses compagnons pris sur le fait à Sérajewo et envoyés devant la cour martiale. Le conseil de guerre le condamna à mort, il est vrai, mais la clémence impériale réduisit cette peine à cinq années de prison.
Il subit cette peine avec l’indifférence des Orientaux, dans la forteresse de Josefstadt en Bohême. Quand il fut libéré, il partit pour La Mecque où l’ex-insurgé passe son temps en adoration devant le tombeau du Prophète. Hadji-Loja a reconnu que dans la Bosnie complètement pacifiée, vivant calme et heureuse sous l’égide d’une administration forte et paternelle, il n’y avait plus de place pour un homme de sa trempe.
CHAPITRE XII
De Solvay à Gorni-Tuzla. — Une ville industrielle à ses débuts. — Mines de charbon. — Briqueteries et salines. — La population de Tuzla. — Les Tziganes à demeure fixe. — Un enlèvement suivi de duel à mort. — La poste de Tuzla à Bercka. — Le commerce des prunes. — Voyage de Briska à Belgrade. — Visites diplomatiques.
On ne se lasse pas d’admirer la belle, la superbe nature en Bosnie. On éprouve un plaisir d’autant plus vif à l’aspect de ces sites si pittoresques, que la jouissance est inattendue et que le voyageur ne croyait pas retrouver ici, en Orient, les magnifiques vues alpestres de la Suisse. Lorsque la Bosnie sera mieux connue, lorsque l’administration actuelle aura complété son œuvre de civilisation, nul doute que les touristes n’affluent dans ces belles contrées, et avec les touristes, membres de clubs alpins et autres, les chasseurs et les baigneurs. Les eaux thermales, en effet, abondent dans le pays, et grâce à la sollicitude du ministre, M. de Kallay, elles ont été examinées par des hommes de l’art, qui tous se sont prononcés dans le sens le plus favorable.
Il s’agit maintenant d’organiser l’exploitation de ces thermes afin d’attirer la clientèle. Le gouvernement, qui sait fort bien que dans un pays aussi neuf tout doit émaner de son initiative, a pris sagement les devants et il procède en ce moment à l’installation des bains d’Illitz, à quelques kilomètres de Sérajewo et à peu de distance des sources de la Bosna. Le site est des plus charmants et la promenade de Sérajewo à Illitz est, par les belles soirées ou les matinées, mouillées de rosée du printemps et de l’automne, tout simplement délicieuse. On suit d’abord la belle route de Sérajewo à Mostar dont l’administration austro-hongroise a doté le pays. Elle court vers les hautes montagnes dont les crêtes verdoyantes, couronnées de neige, ferment l’horizon au milieu des champs qu’une colonie d’agriculteurs serbes et bulgares cultivent à souhait. Des maisons villageoises, bâties en pierre et très cossues, ornent le paysage. Une villa d’une construction tout à fait originale, bâtie tout en vitres comme la maison de verre de l’antiquité, attire les regards du voyageur. — Cette belle maison manque d’habitants. Il y a plus de dix ans que les propriétaires sont partis et l’on ne sait à qui s’adresser pour louer. Des groupes de paysans serbes en costume de gala très pittoresque — si c’est un dimanche — passent en chantant. Les filles sont fort jolies et folâtrent d’une façon câline et gracieuse avec leurs cavaliers champêtres qui portent des costumes également fort pittoresques. Puis on quitte la grande route de Mostar pour gagner, par un chemin de traverse, le pont de bois jeté sur la Bosna, toute mince, ressemblant à un maigre filet d’eau, mais arrosant déjà de fort belles prairies et des rivages plantés d’arbres qui invitent à la méditation et à la pêche à la ligne.
Un cafetier turc a installé son établissement sur le bord de l’eau, tout comme à Asnières ou à Meudon. Cette installation se compose d’un kiosque avec parois vitrées et de tables et bancs placés en plein air sur l’herbe. Les clients n’y manquent point en été ; ils seront certainement encore plus nombreux lorsque l’hôtel de l’établissement balnéaire d’Illitz aura été inauguré. Cela ne saurait tarder, car, lorsque je visitai les travaux de construction en compagnie du très actif et très spirituel baron Kutschera, haut fonctionnaire de l’administration civile, ces ouvrages étaient très avancés. Il était permis de supposer que l’hôtel et les bains qui existaient déjà à l’état rudimentaire seraient installés avec tout le confort désirable.
A six kilomètres d’Illitz, nous trouverons les sources de la Bosna qui s’échappe d’un lit de rocailles pour commencer sa course capricieuse et vagabonde. La promenade jusqu’à ces sources est le complément obligé et très agréable d’une visite aux bains d’Illitz.