Le chemin de fer, qui par un embranchement se dirige de Doboy sur Siminhan, a été construit en moins d’une année. Commencée en mai 1885, la ligne a été inaugurée au mois d’avril 1886 en présence de M. de Kallay et de nombreux invités dont beaucoup appartenaient à la presse viennoise et magyare. Le parcours comprend soixante-sept kilomètres dans un pays tout à fait montagneux. La principale ville desservie par cet embranchement est la cité industrieuse de Gorni-Tuzla. Durant l’occupation, Tuzla fut très souvent citée comme étant le centre de la résistance des Bosniaques dans le nord du pays. Aujourd’hui, grâce aux établissements manufacturiers qui s’y trouvent, Tuzla jouit d’une renommée plus pacifique et plus enviable.
Le paysage au départ de Doboy est des plus pittoresques. Voici d’un côté des rochers calcaires très élevés, très crevassés et d’un aspect assez effrayant. Les rochers s’entr’ouvrent pourtant : il faut qu’ils laissent le passage libre à la belle route carrossable de Doboy à Tuzla, que le génie autrichien a creusée — un travail digne des Romains. Sur la droite, une petite rivière aux eaux très vivaces, la Spreca, déroule ses flots argentés. Le cours de cette rivière la conduit au milieu des plus hauts escarpements de rochers, elle disparaît dans des défilés pour reparaître encore plus tumultueuse et disparaître de nouveau.
Puis à Supolhoje le décor change : aux montagnes d’aspect romanesque succèdent des vallons bien cultivés et pouvant nourrir largement la population environnante des chrétiens et des musulmans qui habitent les maisons bâties en amphithéâtre de Supolhoje, de Stephanpolje et de Gracanica. Cette dernière localité, dont l’importance a considérablement augmenté depuis l’occupation, se trouve à une demi-heure environ de la voie ferrée. On y parvient par une route bien construite qui conduit directement de Maglay à Gracanica.
Ici nous entrons dans la forêt, la forêt profonde et magnifique dont les chênes trois fois séculaires ne tarderont pas sans doute à tomber sous la hache du bûcheron, car le développement de l’industrie manufacturière dont Gorni-Tuzla est le centre exigera des bois de construction et de fortes quantités de combustible. Après avoir été l’embellissement du paysage, les forêts de cette région, les chênes de Tuzla contribueront à la prospérité du pays.
A une vingtaine de kilomètres de Gorni-Tuzla, le chemin de fer cesse de suivre le cours capricieux de la Spreca, mais il ne tarde pas à côtoyer la Jala dont les eaux ont une couleur verte des plus réjouissantes à l’œil. C’est une rivière de Virgile, celle-là, et non un torrent impétueux. Son susurrement pourrait inspirer des églogues et des odes à la nature. Les monts Ozren et les monts Majeciva se profilent au loin.
Nous entrons dans la région industrielle. Voici une halte qui porte le nom significatif de « Kohlen Grube » (mine à charbon). Pas de village, un baraquement servant de gare et quelques huttes. Mais on aperçoit au loin les hauts-fourneaux de la mine, qu’un petit embranchement réunit à la voie ferrée. Ces mines de charbon, très productives et qui entre autres approvisionnent de combustible le chemin de fer de la Bosna, sont exploitées par le gouvernement qui y a installé les procédés les plus modernes et les plus rationnels. On vante beaucoup la qualité des produits ; quant à la quantité, elle est déjà considérable, mais elle ne saurait que gagner encore et devenir plus tard un objet d’exportation.
Encore quelques tours de roue et la locomotive s’arrête devant un autre établissement également gouvernemental : une grande briqueterie. De là à Gorni-Tuzla il n’y a plus que quelques minutes. On arrive ainsi au terme d’un voyage qui offre tous les agréments d’une promenade à travers un paysage aussi splendide que varié.
Tuzla, qui doit son nom aux gisements de sel (en turc, tuz), est une ville dont la population offre un mélange très bigarré de races. Il y a des Turcs, des Grecs, des Serbes, des Monténégrins, des Croates, des Bulgares et des Tziganes. Chaque nationalité habite des constructions élevées à sa guise, selon des règles particulières, conformément aux convenances, aux conditions, aux instincts des individus, sans se préoccuper de l’ensemble architectural. Ce n’est pas tout à fait un tort, au moins au point de vue pittoresque. Le contraste est très vif, par exemple, entre quelques grandes et belles maisons construites par des Serbes riches ou par la municipalité (je citerai entre autres l’école commerciale, qui ne déparerait pas le groupe scolaire d’un chef-lieu de département), et les misérables huttes qu’habitent les Tziganes. Les maisons des Bulgares et des Serbes moins aisés offrent cette particularité que les étables sont situées sur le devant, aussi en arrivant on est salué par les mugissements des vaches, les gloussements des dindes et surtout le grognement des porcs. La légende de saint Antoine doit être fort répandue et très en honneur dans les pays slaves, car l’animal nourricier y est réellement le compagnon de l’homme. En pénétrant dans ces maisons — par l’écurie — on est réellement surpris de la propreté et de la bonne tenue qui y règnent. C’est que les femmes serbes sont d’excellentes ménagères qui mettent leur amour-propre, comme les Hollandaises, à avoir un intérieur d’aspect réjouissant. Les pieds nus, la chevelure dissimulée sous un serre-tête, vêtue d’une étoffe de cotonnade un peu criarde, la femme serbe va et vient toute la journée, lavant, fourbissant, astiquant son modeste mobilier — quelquefois la cigarette à la bouche. Le premier luxe des Serbes aisés, c’est d’avoir un jardin de roses devant leur maisonnette ; dans la saison, on en offre aux visiteurs, en même temps que le café noir et le tabac blond.
Les Tziganes de Tuzla offrent une particularité, c’est-à-dire une exception : ce ne sont pas des nomades, comme leurs congénères, et ils n’habitent pas sous la tente. Il est vrai que les cabanes du quartier de ces bohémiens ne valent guère mieux, mais ils constituent un domicile fixe. L’administration autrichienne est très fière d’avoir obtenu ce résultat en domptant les habitudes invétérées de ces vagabonds. Il s’agit seulement de les préserver du mauvais contact du dehors et d’empêcher que les masures du quartier tzigane ne servent de refuge aux vagabonds et de lieu de recel pour les objets dérobés. Aussi la police se fait très sévèrement à Tuzla. Nul ne peut franchir le seuil de la gare pour entrer dans la ville s’il n’a exhibé ses papiers parfaitement en règle.
Le commissaire de police chargé de cette surveillance m’expliqua que les Tziganes n’étaient pas à redouter seuls : l’ouverture récente du railway avait attiré à Tuzla une foule de gens sans aveu arrivant de Hongrie et du Banat. Beaucoup avaient maille à partir avec les autorités du pays. D’autre part, les nombreux ouvriers étrangers, attirés par les travaux des charbonnages et des mines de sel, demandaient aussi à être contrôlés.