Il est vrai que, grâce à ces précautions, la sécurité dont on jouit dans cette nouvelle cité est parfaite.
Les Tziganes de Tuzla sont musulmans, ils portent le costume turc, la plupart du temps, il est vrai, en loques, et ils observent rigoureusement aussi les préceptes de la loi de Mahomet, sauf, disons-le, certaines infractions au chapitre des spiritueux. Ils aiment la société et se réunissent, pendant de longues heures, jusque bien avant dans la soirée, dans des petits cafés, grands comme une chambrette d’étudiant, dont le luxe consiste en nattes étendues par terre, mais où les consommateurs paraissent goûter avec plaisir la bouillie noire qu’on leur sert et s’amusent beaucoup à différents jeux. Dans un coin, un bohémien mélomane pince de la tamboura, la guitare nationale, en chantant quelque étrange mélopée, chant de guerre ou chant d’amour.
Parfois, pendant le Ramazan surtout, des danses s’organisent le soir dans les rues étroites, mais les hommes seuls y prennent part. C’est une danse qui tient à la fois du kolo serbe (sorte de farandole) et du tsardas des Hongrois.
Les Tziganes y mettent un entrain épileptique ; les sauts en l’air, les contorsions, les déhanchements auxquels ils se livrent sont dignes d’acrobates les plus délurés. C’est la véritable sarabande macabre, et on dirait que les membres des danseurs vont craquer et que leurs os s’entre-choquent sous leur peau. Assurément un bal en plein air, que se donnent à eux-mêmes les Tziganes de Tuzla, est un spectacle digne de tenter la palette d’un peintre de genre, comme tant de tableaux que l’on voit en Bosnie et qui mériteraient d’être fixés par le pinceau.
Tuzla n’est pas seulement important par les charbonnages et les briqueteries. Les salines, auxquelles la ville doit son nom, sont exploitées aujourd’hui selon toutes les règles, par le gouvernement ; le produit augmente dans des proportions très considérables et entre pour un chiffre important dans le budget des recettes des pays occupés.
L’installation des « salines » qui se trouvent à Siminhan a été commencée en 1884 et achevée en 1885 ; il est déjà question d’exploiter deux nouveaux gisements découverts tout récemment.
En outre Gorni-Tuzla est le centre du commerce des bestiaux de toute la contrée ; les foires qui ont lieu, surtout en hiver, y sont très animées, et l’on y vient de fort loin pour acheter de beaux chevaux et du gros bétail qui se distingue très avantageusement, par sa performance, des bœufs et vaches par trop amaigris et mal soignés que l’on rencontre dans l’intérieur du pays.
Tous ces éléments donnent à Tuzla un attrait particulier ; on y sent, sous des dehors assez tranquilles et conformes à la passivité musulmane, une activité qui permet de concevoir les meilleures espérances pour l’avenir. Les fonctionnaires chargés de l’administration de Tuzla s’efforcent d’ailleurs de stimuler ce développement, et l’initiateur de l’industrie tuzlienne, M. de Kallay, compte ici des collaborateurs dévoués qui ont, comme leur chef, foi dans leur œuvre. Le président du district, M. Vukovitsch, administre la contrée et surveille avec compétence les différentes industries. Ses occupations ne l’empêchent pas de recevoir avec beaucoup de bonne grâce les voyageurs désireux de connaître le pays et de se rendre compte de ses ressources.
Le bourgmestre de Tuzla est un Serbe qui n’a pas quitté le costume pittoresque de sa nationalité, il conduit les affaires de la ville avec beaucoup de rondeur et de bonne humeur. J’ai dit que la ville avait construit une école supérieure de commerce — le plus coquet bâtiment de Tuzla. Il y a plus de quarante élèves turcs et chrétiens qui y reçoivent la même éducation que dans les meilleures Realschulen de Vienne ou de Pesth. Dans cette partie de la Bosnie, la cause de l’instruction est tout à fait populaire ; les municipalités, les corporations, les particuliers, tous s’y intéressent et sont disposés à faire des sacrifices pour la jeune génération.
Les distractions font encore défaut à Tuzla ; ce n’est aujourd’hui qu’une cité du travail. Les fonctionnaires et officiers non mariés se réunissent le soir dans un hôtel décoré du nom de « Casino » qui, sous des apparences extérieures fort modestes, offre cependant au voyageur un gîte convenable et propre, et aux consommateurs une nourriture très suffisante de qualité. Ces causeries qui délassent des labeurs de la journée, se prolongent bien avant dans la nuit, surtout lorsqu’un événement quelconque y donne matière. Pendant mon séjour, toute la ville venait d’être bouleversée par une tragédie dont les auteurs étaient connus de tout le monde.