Voici cet événement romanesque qui certainement eût causé grand bruit à Paris ; c’est d’ailleurs plutôt un événement parisien que… bosniaque.
Deux fonctionnaires occupant des positions assez élevées étaient liés d’une étroite amitié. L’un, M. de W., le fils d’un des plus opulents banquiers de Vienne, avait eu une jeunesse assez orageuse. Sportsman et grand coureur de ruelles, il avait très fortement écorné son patrimoine sur le turf et dans les coulisses des théâtres. Sa famille le décida, pour se ranger, à accepter un emploi dans l’administration des pays occupés. Très intelligent et ayant l’amour de sa nouvelle profession, il rendit des services et obtint un avancement mérité. C’est alors qu’il fit la connaissance à Tuzla d’un collègue, gentilhomme hongrois et officier de cavalerie du cadre de réserve. M. de B. aimait une fort belle jeune fille appartenant à une famille serbe du Banat.
Les parents s’opposaient absolument au mariage de la demoiselle avec l’officier. Celui-ci conta ses peines à M. de W., son nouvel ami, et lui demanda conseil.
— Il faut enlever ta fiancée, dit résolument M. de W…, en songeant à ses aventures d’autrefois.
L’avis était bon, paraît-il, puisqu’il fut suivi. M. de W. ne se borna pas à conseiller son ami, il l’assista de toutes façons et c’est lui qui conduisit la voiture qui servit aux amoureux fugitifs à franchir la frontière.
Lorsque M. de B. épousa la demoiselle enlevée, dans l’église grecque de Tuzla, W. l’assista encore comme second, puis il devint l’ami de la maison, et enfin l’amant.
M. de B. qui avait des soupçons, mais ne croyait pas que les choses étaient aussi avancées, exposa ses angoisses conjugales à ses chefs hiérarchiques. Il en résulta un déplacement. M. de W. fut envoyé à Banjaluka, tandis que M. et Mme de B. restèrent à Tuzla. Le mari croyait que, la distance aidant, tout péril était écarté. Il se trompait gravement.
Par une belle matinée de juin, Mme de B. sortit de chez elle pour rendre visite à quelques dames turques, c’est du moins le motif qu’elle donna à son mari. En réalité, elle fit le tour de la ville, s’engagea sur la route de Doboy, et courut jusqu’à la briqueterie. Derrière un mur attendait une voiture attelée de quatre chevaux très vifs ; un homme de haute taille, armé jusqu’aux dents et enveloppé d’un grand manteau rouge comme les Turcs en portent en voyage, se tenait à la portière. Trois ou quatre cavaliers également armés semblaient former l’escorte de la voiture. Mme de B. s’élança dans le véhicule à côté de son amant (l’homme au manteau rouge était M. de W.) qui l’enlevait, — cette fois pour son propre compte. Mais un employé de la briqueterie avait assisté à l’équipée et reconnu les fugitifs. M. de B. prévenu se met à leur poursuite, mais les chevaux du ravisseur volaient comme le vent. Des gendarmes, à qui ce véhicule emporté sur des ailes et entouré d’hommes en armes inspire des soupçons, ordonnent que l’on s’arrête. M. de W. excipe de sa qualité de fonctionnaire de l’État ; il montre son sauf-conduit, délivré par lui-même, et les gendarmes se retirent en saluant.
Il ne restait plus à M. de B., le mari outragé, qu’à envoyer par le télégraphe une provocation à son ex-intime qui en effet était rentré à Banjaluka avec sa proie, complaisante d’ailleurs. Le cartel fut accepté par M. de W. C’était, nous l’avons dit, un gentleman accompli, et rendez-vous fut pris à Doboy, chacun des combattants ayant la moitié de la route à faire. M. de W… arriva le premier avec ses témoins. Ces messieurs déjeunèrent au petit buffet de la gare, ils paraissaient fort gais et faisaient des projets pour la soirée. Une heure plus tard le cadavre de M. de W…, percé d’une balle à l’endroit du cœur, gisait au milieu d’une clairière. La balle du mari avait déterminé la mort foudroyante. M. de W… était âgé de trente-trois ans environ.
A cause de la notoriété de la famille et des sympathies personnelles qu’il avait su se concilier, l’affaire fit beaucoup de bruit, même à Vienne. A Tuzla, les uns ou plutôt les unes, c’est-à-dire les dames, prenaient le parti de l’infortuné Don Juan ; les autres considéraient l’issue désastreuse du duel comme un véritable jugement de Dieu. Au milieu de la tourmente, la belle Hélène serbe, qui avait mis aux prises ce Ménélas et ce Pâris, disparut.