Il y a quelques années, les habitants de Tuzla avaient d’autres préoccupations que les duels entre amants et maris, et d’autres sujets de récits pendant la veillée. La lutte fut, comme nous l’avons vu, des plus vives dans ces parages, et ils ne furent conquis qu’au prix de grands efforts et de sacrifices meurtriers. La vigilance des Muftis eut pour épilogue, pendant quelques années, un brigandaggio organisé par d’anciens chefs de bandes, qui n’avaient pu se décider à poser les armes.

Ils préféraient continuer la campagne pour leur compte. La route de Tuzla à Bercka, ville très commerçante sur les bords de la Save, n’était alors rien moins que sûre, et les voyageurs ne s’y hasardaient qu’en troupes, et la plupart du temps sous l’escorte d’une patrouille. Les forêts très profondes que l’on traverse pour aller d’une ville à l’autre servaient d’excellents repaires aux brigands.

L’un de ces héros de grand chemin est resté légendaire, et on racontera encore pendant longtemps ses exploits. Ce Fra-Diavolo bosniaque était non pas un Turc, mais un Serbe de la principauté, connu sous le nom de Milan. Il avait, paraît-il, guerroyé contre les Turcs, sous le général Tschernayeff, en 1876, mais le métier ne lui disait guère ; il avait déserté avec armes et bagages sur le territoire bosniaque, et, à la faveur de l’anarchie qui y régnait alors, il avait pu tenter quelques détroussements avec plein succès.

Il volait obscurément, jusqu’après l’occupation. Il réunit alors une cinquantaine de « mauvais garçons », résolus à tout et ne craignant ni Dieu ni diable, ni la fusillade ni la potence.

La bande était on ne peut mieux organisée. Il ne passait pas un convoi quelque peu important sur la route de Bercka, pas un voyageur susceptible d’avoir dans sa ceinture un viatique monnayé assez rond, sans que Milan le sût, et prît ses mesures en conséquence. Il ne tuait pas, du moins quand on s’exécutait de bonne volonté ; mais l’argent, les bijoux, les valeurs de tous ceux qui s’aventuraient alors sur cette route couraient bien des risques. Parfois cependant il se laissait attendrir ; quand ses informateurs s’étaient trompés, et que les gens dépouillés étaient vraiment de pauvres diables, il leur faisait restituer les quelques écus que ses hommes avaient pris. On m’a montré à Tuzla un ouvrier horloger qui, complètement dépouillé d’abord, avait exposé au brigand en chef dans quelle position il allait se trouver, ne pouvant sans un sou vaillant aller à Bercka, et retourner à Tuzla. « Combien t’a-t-on pris, demanda Milan. — Une douzaine de florins, répondit l’ouvrier. — Qu’est-ce que tu aurais fait de cela, fit Milan ? Je vais te faire donner trente florins. » L’ouvrier voulut protester contre ce cadeau venant d’une telle origine, mais un regard lui indiqua que toute opposition, étant donné les circonstances, serait intempestive. Mais cela c’étaient les fioritures, les hors-d’œuvre du métier. La vérité est que Milan et ses acolytes ravageaient la contrée, et rendaient tout commerce impossible.

La nature du terrain, le voisinage de la Serbie, la complicité forcée des habitants, qui tremblaient de payer de leur vie la moindre indication aux autorités, assurèrent pendant assez longtemps l’impunité aux brigands. Ils s’enhardissaient de plus en plus, et Milan exécutait de véritables bravades. Un jour, il s’en vint avec son lieutenant Stolojan « le Bègue » tout bonnement à Bercka. Ils étaient vêtus tous deux comme des chasseurs, et avaient la carabine sur l’épaule. Ils s’en allèrent droit au presbytère, et montèrent jusqu’à la chambre du curé, qui allait se mettre à table. Stolojan resta sur le seuil de la porte, la main sur la gâchette du fusil. Le chef-brigand s’avança vers le curé : « Je suis Milan, fit-il, et je viens dîner avec toi. »

Le curé voulut faire un mouvement, mais sur un signe du Capitaine, Stolojan le mit en joue. « Voyons, pas de cérémonies, mon révérend ! reprit le bandit, je me contenterai de ton ordinaire ; vous autres ecclésiastiques, vous vous nourrissez bien le dimanche, sans oublier les jours de la semaine ; à une condition cependant, c’est que tu enverras ta cuisinière chercher quelques flacons de derrière les fagots, pour ton cousin Ignace, qui est venu te voir avec un pays. Toute autre explication donnée à ta servante, ou à qui que ce soit pouvant survenir, aurait des conséquences fâcheuses. Donne tes ordres et dis ton bénédicité, mon ami abaissera son arme. »

Avec tout l’opportunisme que les serviteurs du Seigneur savent pratiquer dans les circonstances décisives de la vie, le curé se soumit, la servante apporta des bouteilles auxquelles le cousin Ignace fit largement honneur, tandis que l’ami, en sentinelle à la même place, ne lâchait pas un instant son arme menaçante. Le repas terminé, le brigand pria le curé de lui livrer les clefs de la caisse ; l’ecclésiastique remit à Milan une vingtaine de florins, en jurant que c’était tout ce qu’il possédait.

— C’est possible, fit froidement Milan, mais tu as eu depuis hier trois cents florins appartenant à la communauté des franciscains. — Y penses-tu, avisa le révérend, de l’argent qui m’a été confié, qui ne m’appartient pas, que je serai forcé de rendre !

— Ah ! voilà qui m’est égal ! s’écria Milan, donne cet argent ou je brise toutes tes armoires pour voir où tu l’as caché, et si je ne le trouve pas je te casse la tête par-dessus le marché.