Stolojan avait de nouveau mis son arme en joue, et il fallut bien s’exécuter et remettre les trois cents florins. Après quoi Milan demanda respectueusement au curé de le bénir, et se retira suivi de son fidèle compagnon.
C’est pourtant ce même Stolojan qui mit un terme aux exploits de son patron. L’autorité militaire pourchassait activement les brigands ; la bande avait été décimée dans plusieurs rencontres, et quelques bandits capturés avaient été exécutés sommairement. Des peines draconiennes, mais les seules efficaces, avaient été édictées contre ceux qui donneraient asile à Milan et à ses compagnons. L’aubergiste d’un han et ses domestiques furent pendus pour avoir laissé le chef de brigands et plusieurs de ses aides séjourner sous le toit de cette auberge, sans prévenir la gendarmerie. En outre une prime de trois cents ducats — une fortune dans ce pays-là — avait été promise à quiconque s’emparerait du redouté Milan. Ce fut ce gain qui séduisit Stolojan. Un jour que son chef reposait dans une grotte, le lieutenant, après une courte lutte avec ce qu’il appelait sa conscience, lutte très curieuse à étudier pour un psychologue, vainquit ses scrupules ; il tira son handjar et trancha la tête du brigand redouté.
Cette exécution achevée, Stolojan se préoccupa d’en tirer profit. Il mit la tête dans un mouchoir, et la porta toute sanglante au prochain poste de gendarmerie, réclamant le salaire promis.
A la vue de la tête fraîchement coupée du brigand, le chef du poste refusa d’en croire ses yeux. L’on s’était refusé à admettre la possibilité de la capture de l’insaisissable Milan. Stolojan et la tête du brigand furent envoyés sous bonne escorte à Tuzla ; le préfet reconnut l’identité, mais au lieu de payer la prime, il fit coffrer le lieutenant meurtrier de son capitaine. Stolojan ne resta pas longtemps sous les verrous. Employé à une corvée quelconque, il sut escamoter la clef des champs ; on assure que l’autorité autrichienne, esclave de sa promesse, avait singulièrement facilité cette évasion, et que le sous-bandit partit lesté des 300 ducats promis. C’est ainsi que périt le dernier des grands brigands de la Bosnie. Quelque temps auparavant, ce même Milan Nikolitsch, assassiné misérablement et livré par un acolyte, s’était échappé d’une maison en flammes, assiégée par plus de cent soldats.
La route de Tuzla à Bercka est une véritable merveille d’art. Le génie de l’armée austro-hongroise s’est joué de toutes les difficultés, de tous les obstacles accumulés par la nature pour entraver le travail humain. Les vaillants pionniers ont triomphé de tout.
La poste qui dessert cette route, est entièrement militaire ; les voitures sont des fourgons bien suspendus et protégés contre les rafales du vent et les ardeurs du soleil par d’épais rideaux de toile. Un feldwebel qui fait aussi l’office de vaguemestre est assis sur le siège, à côté du cocher ; un chasseur, la baïonnette au fusil, se tient sur un strapontin, à l’arrière du véhicule. Les chevaux, des animaux de la remonte, détalent au grand trot ; on côtoie d’abord la ligne du chemin de fer prolongée jusqu’à la saline de Siminhan. Voici les bâtiments principaux de l’entreprise ; le nom de l’empereur régnant s’y détache en grosses lettres, la principale saline est placée, en effet, sous l’invocation du monarque. Malgré l’heure très matinale, on y travaille activement.
Un officier qui part pour la chasse en Esclavonie, et dont l’attirail de Nemrod occupe la plus grande partie des banquettes, me montre l’emplacement où va bientôt s’élever une verrerie, la première qu’on aura vue en Bosnie. Les pronostics des hommes spéciaux sont très favorables à l’établissement de cette industrie.
A partir de Gorni-Tuzla, village musulman assez considérable, nous entrons dans le paysage alpestre, et la route a un aspect des plus mouvementés et des plus pittoresques. On pénètre de nouveau sous les halliers profonds et mystérieux. Partout dans la forêt se dressent des rochers qui profilent jusqu’au ciel leurs parois gigantesques ; des petits ponts en bois établis d’une façon très rudimentaire, et que la première crue pourrait emporter, nous font enjamber des torrents tout à fait à sec l’été, mais assez impétueux en automne, après les pluies, ou au printemps, à la fonte des neiges. Dans ces forêts, au milieu des taillis, s’élèvent quelques cabanes, des masures basses, d’aspect misérable. Les seules constructions solides et d’une certaine apparence sont les blockhaus où logent les gendarmes, et qui servent à la fois d’habitations et, en cas d’attaque, de fortins abrités de grands murs crénelés. Les gendarmes s’y sont installés en famille (le brigadier est parfois marié), et l’intérieur de ces postes d’enfants perdus ne manque pas d’un certain confort — relatif et tout militaire. Ne faut-il pas que ces braves gens puissent se restaurer et se reposer après de fatigantes patrouilles, après avoir grimpé au sommet des montagnes et traversé des terres vraiment sauvages, n’offrant aucune ressource ? Rassurons le voyageur. Pas plus ici que sur les autres routes de la Bosnie parcourues par la poste impériale, il ne risque de périr d’inanition, ou de coucher à la belle étoile, en cas d’accident ou d’événement imprévu. Il existe à chaque relai des cantiniers, gens actifs et spéculant juste, qui ont installé dans la cabane la plus vaste, ou plutôt la moins petite entre toutes, des restaurants dont le menu sans prétention, servi sur des nappes propres, et arrosé de vin de Hongrie, mérite toute la reconnaissance des voyageurs affamés. Dans une seconde pièce, on trouve des lits convenables auxquels on peut se confier sans crainte. L’autorité veille, du reste, à ce que le passant ne soit pas écorché. C’est dans une de ces cantines que nous déjeunâmes, tandis que l’on changeait les chevaux.
Le fourgon gravit une pente assez raide ; nous sommes toujours en forêt ; des oiseaux de proie variés tournoient autour des grands arbres ; aigles, vautours, cormorans, cherchent leur pâture. La faim aidant, ils s’enhardissent et fondent jusque sur les chevreuils qui gambadent sous bois. On aperçoit le squelette d’un de ces gracieux animaux, dévoré par les oiseaux avec autant d’entrain qu’une réunion de convives banquetant en l’honneur d’un anniversaire quelconque.
A une heure de Bercka environ, la forêt s’écarte, nous voici maintenant sur un plateau ; — des bouquets d’arbres, des bouleaux donnent ici au paysage une teinte bien différente de la nature alpestre de tout à l’heure ; on se croirait presque aux environs de Paris. Le temps est gris et triste ; une pluie persistante et glaciale pourrait faire supposer que nous sommes en novembre et non en juin. Un brouillard opiniâtre indique, là-bas au fond, la présence de la Save. Le grand clocher de l’église de Bercka apparaît lointain et moqueur ; car il semble qu’on l’a à portée de la main, lorsque, au contraire, il se perd comme une fata morgana. Nous roulons plus d’une heure, les yeux fixés sur ce clocher ; puis la route finit comme toutes choses en ce monde, et le fourgon s’engage dans une rue interminable qui descend en pente, mal pavée comme toutes les cités turques, assez large, du reste, et bordée des deux côtés de boutiques où l’on achète toutes sortes de marchandises, mais surtout des cotonnades et des victuailles. Les marchands, même les musulmans, ont ici une apparence plus active et moins fataliste que dans les autres villes orientales. On jurerait qu’ils ont déjà appris quelque chose des occidentaux auxquels ils se frottent ; ils font quelques pas au-devant du client, et n’attendent plus que celui-ci vienne à eux. Turcs et chrétiens semblent du reste s’entendre à merveille.