Bercka est la métropole des pruneaux. Ce que l’on y débite de ces fruits secs est incalculable. On parle de 200,000 quintaux par an. Les courtiers des maisons de Bercka parcourent le pays en tout sens, achetant sur pied les récoltes entières. On calcule le prix de la vente sur les probabilités de la moisson future dans les autres pays à prunes. Si l’année se présente bien dans le midi de la France, il y a baisse sur les pruneaux de Bosnie ; au contraire, si les pronostics sont mauvais pour la récolte dans les environs d’Agen et dans les clos du Tourangeau, les propriétaires bosniaques sont maîtres de leur prix, la concurrence n’est pas à craindre. En septembre et octobre, Bercka présente une animation tout à fait extraordinaire. Il vient des acheteurs même d’Amérique ! La Save, qui baigne la ville d’un côté, et de l’autre arrose les bords broussailleux du pays slavon, est chargée de barques, de bateaux, de chalands de toute espèce, et tous sont remplis du fruit savoureux, mais laxatif, qui fait la richesse de la région. On cite des fortunes colossales, pour le pays, qui ont été fondées et qui sont alimentées par ce commerce.
Bercka doit à la présence de ces capitalistes un air de prospérité et de propreté qui réjouit le voyageur ; les mœurs y sont cordiales et on possède le culte des relations mondaines. C’est du moins ce que j’étais en droit de conclure quand je vis toute la population distinguée se porter au débarcadère des bateaux à vapeur de la compagnie de navigation autrichienne, pour saluer un fonctionnaire nouvellement marié et qui ramenait sa femme. La bande des amis était précédée d’un orchestre qui fit entendre, fort bien ma foi, des airs de circonstance — et autres. Après avoir fait ainsi la conduite aux nouveaux époux, les musiciens organisèrent une sérénade dont les accords s’entendaient encore à l’aube.
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La Save met Bercka en communication directe et permanente avec Belgrade d’une part et Gradiska de l’autre. Le trajet n’est pas des plus pittoresques ; il s’effectue rapidement et l’on n’est pas trop mal à bord des steamboats de la compagnie de la Save. De Gradiska, on gagne facilement Banjaluka, une des villes turques les plus curieuses. C’était autrefois un repaire de fanatiques musulmans dont les actes de foi, assez semblables à ceux de l’inquisition espagnole, ont souvent retenti dans l’histoire du pays. Pendant la première période de l’occupation, les Turcs de Banjaluka nécessitèrent, de la part du général commandant les troupes impériales, une surveillance active et incessante qui n’empêcha nullement, d’ailleurs, un soulèvement assez vif qui dura deux jours, comme nous l’avons dit. Aujourd’hui, l’ardeur belliqueuse des begs de Banjaluka et de leurs satellites s’est calmée ; ils sont devenus des négociants qui joignent une forte activité à leur finesse native. Les officiers de la garnison, vis-à-vis desquels les habitants musulmans avaient cru devoir adopter d’abord une attitude hostile et même hargneuse, sont très bien vus à présent et vivent en harmonie parfaite avec la population.
Rien de plus simple, de plus correct, d’ailleurs, que l’attitude des officiers austro-hongrois dans les pays occupés. On chercherait en vain la moindre trace de morgue ou d’orgueil dédaigneux pour une race inférieure. Pas d’abandon de dignité non plus, par exemple. On dirait d’honnêtes et laborieux fonctionnaires coiffés du képi et ayant l’épée au côté. L’officier autrichien qui est envoyé en Bosnie doit travailler beaucoup, il le sait, mais ses peines ne sont pas perdues, puisque son labeur contribue à la fois à la grandeur de son pays et à l’avancement de la civilisation.
La conscience de ce devoir accompli se reflète dans l’attitude entière des officiers ; ils ont de la satisfaction évidemment — et à bon droit, mais ils n’exultent pas et ne se croient pas tenus d’arborer des airs fanfarons pour attirer sur eux et sur leur importance l’attention des passants ou des voisins. Il n’y a parmi eux ni fendants, ni matamores, et les hussards hongrois, ces centaures qui adorent leur métier, ne se distinguent de leurs frères d’armes de la Cisleithanie — plus calmes et d’un sang plus froid — que par leur rondeur et une pétulance qui fait plaisir à voir. Au restaurant et dans les cafés, les officiers, en prenant leur repas, causent des dernières manœuvres, des théories, d’un article paru dans la « Vedette » ou dans quelque autre recueil militaire spécial. La préoccupation sérieuse du métier domine en tout. Quelle différence avec les officiers de l’armée allemande, si entichés d’eux-mêmes, se croyant de plusieurs coudées au-dessus des simples mortels — non coiffés du casque et n’ayant pas le droit de traîner la latte sur les pavés !
Comme pour bien montrer jusqu’à quel point les velléités insurrectionnelles des fanatiques musulmans de Banjaluka ont disparu et combien cette population s’est modifiée, c’est dans ces parages si inhospitaliers jadis aux giaours que se sont établies des colonies prospères de paysans allemands.
Les Franciscains — on retrouve presque partout leur influence dans le développement intellectuel du pays — ont attiré en Bosnie des cultivateurs de la Westphalie, tous catholiques, très convaincus et très pratiquants, que le Kulturkampf poussait vers l’émigration. Un moine franciscain se mit en route, il parcourut ces contrées germaniques, et, avec l’éloquence enflammée d’un Pierre l’Ermite, il décrivit le tableau des belles récoltes obtenues sans trop de peine, de l’étable garnie, du culte catholique célébré sans entraves et des prêtres administrant paisiblement la communauté.
Ces prédications eurent leur effet. Une centaine de familles émigrèrent avec enfants, armes et bagages. C’est sur la rivière le Verbas, à proximité de Banjaluka, qu’ils transportèrent leurs pénates. Le commencement de cette colonisation fut difficile, il y eut des épreuves et surtout des déceptions. Plus d’un Westphalien s’aperçut avec surprise qu’il fallait d’abord gagner, et à la sueur du front, le beurre que le prédicateur franciscain avait montré étendu sur le pain bis de la nouvelle Terre promise. Tout d’abord les propriétaires n’entendaient pas se défaire de leurs terres à trop vil prix, et ceux qui avaient cru opérer en Bosnie sans quelques capitaux, avec leurs bras et leur bonne volonté, virent qu’ils s’étaient trompés.
Il fallut ensuite recourir à des précautions légales pour éviter les contestations ultérieures au sujet des actes de vente ; l’administration fit son possible pour assurer aux acheteurs la jouissance paisible de leur propriété. Ce n’était pas chose si aisée avec les us tortueux de la légalité musulmane, et à cause de la difficulté de délimiter exactement le bien dont chacun pouvait disposer.