Les colons durent ensuite pourvoir eux-mêmes à toutes les nécessités de l’existence, se construire des abris, les meubler, apporter tout leur outillage et travailler durement la terre avant de goûter ses produits. Mais cette période des débuts écoulée, les premières difficultés vaincues, les colons du Verbas furent largement récompensés de leurs peines. Ils ont pu aujourd’hui construire de gros villages d’aspect cossu et fort proprement tenus, à la place des masures où ils s’étaient installés à leur arrivée. De belles églises avec des presbytères fort bien installés, confortables même, s’élèvent au centre de ces localités, dont la principale porte le nom du célèbre chef du centre ultramontain au parlement allemand, Windhorst. Les chemins de fer permettent aux cultivateurs de se rendre de loin en loin au pays, pour raconter à leurs parents combien est prospère la colonie allemande en Bosnie, et combien les colons du Verbas sont attachés à leur nouvelle patrie.
D’autres tentatives de colonisation sont à signaler, plus directement favorisées celles-là par l’administration. A la suite des grandes inondations qui eurent lieu dans le Tyrol vers 1882, et qui ruinèrent des centaines de familles, un exode fut organisé ; des paysans du Pusterthal vinrent s’établir en Bosnie et essayèrent d’y fonder une nouvelle patrie. Quelques-uns réussirent ; mais beaucoup regrettèrent trop vivement les glaciers et les vallons du sol natal. Ils furent en proie à la nostalgie du montagnard et restèrent insensibles à la rémunération abondante et certaine de leur labeur ; ils abandonnèrent tout pour suivre la voix du pays. Quelques-uns cependant ont vaincu la nostalgie, et leurs établissements prouvent combien cette terre sait se montrer reconnaissante envers ceux qui la cultivent. Sans aucun doute un grand courant de colonisation se produira un jour vers la Bosnie ; mais il importe de rappeler aux immigrants — comme l’a fait d’ailleurs le gouvernement — qu’il ne faut pas venir dans cette contrée, dénué de toute ressource, car la terre ne s’y donne pas pour rien, pas même à vil prix ; mais sa valeur est d’autant plus grande pour celui qui la traite rationnellement et y consacre tous ses efforts.
CHAPITRE XIII
L’Herzégovine. — La route de Sérajewo à Mostar. — Le service de diligences. — Mostar. — Souvenirs héroïques. — De Mostar à Metkovitch. — La vigne et le tabac.
Tandis que la Bosnie est la partie la plus productive, mais aussi quelque peu prosaïque, des pays occupés, l’Herzégovine, avec ses rochers inaccessibles, ses cimes couvertes d’une neige éternelle, ses forêts infinies dont les lisières se reflètent dans les flots bleus de l’Adriatique, représente le côté romanesque de la nouvelle conquête autrichienne. Si une excursion en Bosnie est fructueuse en renseignements pratiques sous bien des points de vue ; si elle se recommande à tous ceux qui veulent étudier les ressources d’une contrée jusqu’ici à demi barbare, l’Herzégovine offre aux voyageurs d’autres sensations. Ici, la nature lui arrache à chaque étape de nouveaux cris d’admiration, d’étonnement et parfois de terreur.
Le paysage n’a rien de petit ni de banal, il est sauvage et grandiose ; partout ce cadre énorme, ces sites tourmentés, semblent créés pour y laisser mouvoir à l’aise des Titans toujours prêts à soulever des blocs de granit et à se les jeter à la tête. C’est encore le pays béni des Nemrods, non pas des chasseurs et amateurs qui considèrent leur fusil comme un couteau de boucherie et dont le but est atteint dès qu’un certain nombre de bêtes abattues figure au tableau. Je parle de ces chasseurs passionnés dont le prince héritier d’Autriche vient de tracer la silhouette dans son livre Jagden und Beobachtungen[4]. Pour ceux-là leur exercice favori c’est réellement, comme on l’a dit, l’image de la guerre ; il leur faut de nombreux périls, des obstacles accumulés, de longues marches, des privations, la poursuite d’animaux fauves et féroces, qui en se retournant pourraient, d’un coup de dent ou d’un coup de patte, anéantir le chasseur au lieu d’être détruits par lui.
[4] Un fort volume chez Kunast, libraire de la Cour, Hohenmarkt, Vienne.
Des oiseaux de proie planent au-dessus des blocs de rochers ; les aigles se perdent dans les nuages, et les vautours au sinistre battement d’ailes viennent chercher leur proie — lorsque la faim les talonne — jusque parmi les troupeaux qui paissent dans la plaine. On voit alors l’énorme oiseau fondre comme un aérolithe vivant au milieu des brebis ; il a choisi la plus belle et la plus grosse, et il l’emporte dans ses serres avant que les bergers, stupéfaits, aient songé à accourir.
Mais ces rois des airs ont également leurs ennemis, leurs persécuteurs acharnés. Ceux-là se rient de tous les obstacles, des plus hautes montagnes, des aspérités de terrain ; ils grimpent comme s’ils étaient chez eux, dans leur maison, le long des rochers nus, et tout à coup ils apparaissent au-dessus des aires taillées dans les pierres et enlèvent du nid les aiglons, tandis que les parents cherchent au loin la proie et bravent le soleil en regardant ses rayons en face.
Dans cette même Herzégovine, il est d’autres tableaux plus doux et qui vous frappent par des impressions différentes. Dans la vallée, vous vous trouvez en admiration devant un véritable tableau méridional. Vous êtes dans l’antichambre de la belle Italie : les buissons d’oliviers, les figuiers, les oranges et les citrons suspendus aux arbres, la flore colorée et luxuriante, tout vous parle des pays chauds, du Midi béni. Et dans ce décor apparaissent des hommes à tournure fière et martiale, toujours armés, au regard provoquant ; des femmes d’une correction de traits qui rappelle à la fois la pureté grecque et la finesse vénitienne.