Mostar, que l’on atteint facilement de Sérajewo par une belle route carrossable qui traverse un paysage très accidenté, n’a pas l’aspect vivant et grouillant de la capitale de la Bosnie : c’est une ville d’un caractère essentiellement oriental, dont les maisons sont de grandes constructions en bois assez irrégulières, au milieu desquelles on voit s’élever quelques tours et plusieurs bâtiments à l’européenne destinés à loger l’administration et les troupes. La garnison est assez nombreuse et supporte avec philosophie et entrain cette sorte d’exil qui lui est imposé et qui cependant est un Eldorado, comparé aux postes d’enfants perdus dans les blockhaus qui bordent la frontière du côté du Monténégro. Le service est là plus dur que n’importe ailleurs ; les soldats, isolés de tout contact avec le monde extérieur, sont sur le perpétuel qui-vive ; s’ils sont envoyés en patrouille dans les montagnes, obligés de parcourir des sentiers qui ne sont faits pour être foulés par aucun pied humain, c’est une distraction, une diversion pénible et périlleuse, il est vrai, à cette claustration à laquelle les soldats enfermés dans les fortins sont condamnés. L’autorité militaire supérieure tient compte de cette situation, et l’on renouvelle le plus souvent possible les petites garnisons des blockhaus ; on transporte ces troupes ailleurs, avant que le spleen et la nostalgie aient causé leurs ravages.

La grande ressource agricole et industrielle à la fois de l’Herzégovine, la seule en quelque sorte, c’est la culture du tabac. Elle existait déjà à l’époque des Turcs, mais à l’état d’embryon, et les procédés en usage étaient tout à fait rudimentaires. L’Herzégovien a toujours eu la passion de fumer, et il a toujours trouvé moyen de suffire à ses appétits de consommateur de tabac, mais rien au delà. Aujourd’hui, il ne s’agit pas seulement de planter du tabac pour la consommation, mais pour gagner quelque argent. Depuis l’établissement du régime austro-hongrois, l’État s’est réservé le monopole de la vente du tabac. Pour la culture il a introduit d’abord un système de primes pour ceux qui obtiennent les meilleurs résultats et qui apportent le plus de soin à ce travail ; ensuite le tabac à l’état brut est payé un très bon prix et comptant au cultivateur par la régie, qui, après avoir pris livraison des feuilles, les expédie, convenablement séchées et protégées contre les intempéries, aux deux fabriques de Sérajewo et de Mostar, qui, créées depuis peu d’années seulement, sont en pleine activité. L’organisation de ces manufactures est conforme à celle des meilleurs établissements du même genre que possède l’Europe. Les machines ont été commandées d’après les derniers modèles, les directeurs sont des gens du métier et les contremaîtres ont fait un stage dans les premières manufactures. La discipline la plus parfaite règne parmi les ouvriers et même parmi les cigarières, dont l’aspect, le costume, sont aussi pittoresques que ceux des figurantes dans Carmen, mais fort heureusement on n’a pas eu jusqu’à présent de scandales ni de rixes à signaler, causés par un brigadier don José. Ces jeunes filles (il n’y a guère que des ouvrières de quinze à vingt ans) n’appartiennent pas à des familles misérables, elles pourraient à la rigueur se passer de leur salaire. Lorsqu’elles touchent leur semaine, elles se hâtent de convertir les billets de banque de l’administration en pièces d’argent ou en pièces d’or trouées des deux côtés ; elles les enfilent comme des grains de chapelet et en forment de cette façon un collier à deux, trois ou quatre rangs, qu’elles portent autour du cou par-dessus leur robe. Ce sera là leur dot lorsqu’elles se marieront. Aussi ces jeunes filles sont roses et gaies — même lorsqu’elles ne sont pas jolies, ce qui est pourtant le cas bien souvent. Elles chantent des mélopées un peu monotones et d’une poésie sauvage, qui célèbrent les hauts faits des héros de la montagne ou quelques douces prouesses amoureuses. Mais ces chants sont dits à demi-voix ; ils s’élèvent dans l’air des vastes ateliers comme un susurrement, car les surveillantes sont là et ne toléreraient ni scandale, ni bruit troublant l’ordre qui doit régner partout dans les manufactures de l’État.

C’est un plaisir pour tout fumeur que de contempler les différentes sortes de tabac que les fabriques de Mostar et de Sérajewo vous livrent avec le produit des feuilles recueillies en Herzégovine. Il y en a une dizaine d’espèces, depuis le tabac couleur thé de Chine jusqu’au « Kallay », qui est du plus beau blond, d’un blond vénitien ; on dirait des chevelures empruntées à un portrait de patricienne signé par le Titien. La régie autrichienne et la régie hongroise commencent déjà à s’approvisionner de tabac herzégovien. C’est en ce moment la plus forte recette du budget des provinces occupées, et le chiffre grossira encore certainement lorsque les tabacs de cette nouvelle régie seront exportés et qu’ils seront appréciés comme ils le méritent par les fumeurs de l’Europe entière.

L’Herzégovine offre aussi des vestiges de la domination romaine, que l’on peut comparer aux travaux que vient d’élever partout le génie autrichien.

Il y a notamment deux ponts sur la Narenta, le principal fleuve : l’un à Mostar même, et l’autre à Balja. Le premier de ces ponts présente un aspect des plus animés les jours de foire, parce que les populations si diverses, si bariolées de l’Herzégovine envoient leurs représentants en grand costume, armés jusqu’aux dents, qui viennent pour acheter et vendre des chevaux, des bœufs, des moutons, ou même pour parader sur la place publique et se montrer.

Puis, au trot de leurs petits chevaux secs et maigres, mais qui connaissent si bien les sentiers montagneux, ils regagneront leurs aires voisines de celles des aigles, ou les cabanes de pierre qui leur servent de logement. Il en est qui chevaucheront jusque sur la frontière du Monténégro, où ils vivent dans l’éternelle espérance du cri de guerre qui doit les appeler à la bataille soit contre les musulmans, soit contre les chrétiens. Tout adversaire leur est bon, pourvu que la poudre parle et que leurs instincts de bravoure puissent briller.

CHAPITRE XIV

La question des Kmètes. — Les difficultés religieuses. — Hostilité des ultramontains. — La retraite de M. de Nikolich. — La famille impériale et la Bosnie. — L’annexion en vue. — Conclusion.

Lorsque l’administration austro-hongroise a pris la succession des valis et des pachas turcs, elle a trouvé à résoudre plusieurs problèmes très arides, fort compliqués, et devant lesquels d’autres moins résolus au travail auraient peut-être reculé ou hésité. La question agraire était la principale de toutes, la plus grave, celle qu’il importait de régler avant toute autre dans un pays où l’agriculture doit être la base de la prospérité générale.

Comme cela a été dit plus haut, le régime féodal existe depuis plusieurs siècles en Bosnie ; ce système a été atténué dans le cours des temps, il s’est affaibli à l’user, mais il n’a jamais complètement disparu.