Les begs et les aghas sont encore aujourd’hui les propriétaires titulaires d’une partie du sol, d’une partie seulement, car beaucoup de paysans ont pu se racheter sans de trop grands sacrifices, et ils sont libres, disposant de leurs propriétés comme les cultivateurs français ou allemands.

Mais là où les traditions séculaires ont été conservées, le Khmète (c’est le nom du pays en bosniaque) n’est que le fermier de la terre qu’il cultive, fermier perpétuel et héréditaire, que le beg ou agha n’a pas le droit de renvoyer, tant qu’il paye régulièrement sa redevance. On voit que le système féodal a beaucoup perdu de sa rigueur et que la condition des Khmètes n’offre que peu d’analogie avec celle des serfs russes avant l’émancipation, ou avec les vassaux du moyen âge attachés à la glèbe sans aucun atermoiement. Les charges du Khmète se bornent au payement de la dîme de dix pour cent, à titre d’impôt à l’État, et de la Trentina, c’est-à-dire du tiers du produit annuel de sa terre au beg. Autrefois le suzerain avait le droit de s’installer à sa guise chez le Khmète et de se faire nourrir ad libitum. Le cellier, les greniers, les étables, toutes les réserves du paysan étaient à la disposition du seigneur, qui restait en subsistance jusqu’au complet épuisement des provisions. Cette charge indirecte pesait d’autant plus lourdement sur le Khmète que dans les derniers temps, par suite de la déchéance des begs et de la perte de leurs propriétés, il arrivait qu’au lieu d’être le suzerain de plusieurs khmètes, le beg partageait avec un ou deux collègues la propriété d’un seul et unique paysan. Ce n’était pas un seul, mais deux ou trois dévorants que le vassal était obligé d’héberger.

L’administration autrichienne s’est empressée de mettre un terme à cet abus criant, et en le supprimant elle a rendu la position du paysan plus tolérable, car en somme l’impôt (qu’il peut acquitter en nature) existe partout, et la Trentina représente les intérêts de la terre, qui est par le droit et par l’usage la propriété, c’est-à-dire le capital du seigneur. Il ne faut pas du reste prendre ce titre absolument au pied de la lettre : beaucoup de ces begs sont bien déchus de leur ancienne splendeur, qui, dans ce pays, n’a été que relative. Souvent le Khmète est plus à son aise que le maître lui-même ; le Khmète ne doit en effet de redevance que pour la terre cultivée en vue de la production des grains et céréales, il ne doit rien pour l’élevage des bestiaux ; aussi ne se gêne-t-il nullement pour transformer en pâturages la plus grande partie de ses lopins, surtout depuis que la consommation de la viande de boucherie a augmenté dans des proportions considérables.

Depuis 1879 on a écrit beaucoup d’articles, d’essais et même de brochures sur cette question agraire ; on l’a présentée comme insoluble, et des âmes sensibles du dehors se sont apitoyées sur le sort des malheureux serfs qu’on se représentait courbés sous le bâton et mourant de faim, à côté des produits de leurs terres que le seigneur enlevait à leur barbe.

Mais en réalité la situation n’est pas si mauvaise. Elle serait même supportable en fait, si la question de droit n’était pas en jeu et si l’Autriche-Hongrie n’avait pas l’obligation morale de faire cesser un état de choses qui est contraire à toutes les théories et à la législation en vigueur dans le reste de l’empire.

L’État est intervenu paternellement dans les éternelles et interminables discussions entre les Khmètes et leurs suzerains, qui se vidaient autrefois à coups de fusil ou à coups de handjar. D’une part, l’autorité assure au beg la rentrée exacte et régulière de la Trentina, que certains Khmètes se croyaient dispensés de payer après l’occupation autrichienne, et, de l’autre côté, elle protège le Khmète contre tous les abus que le régime turc tolérait. Mais cette intervention avec ses incidents administratifs et judiciaires n’est qu’un palliatif ; le remède consiste dans l’affranchissement complet du Khmète par voie de rachat des terres dont il est le fermier. L’administration encourage de son mieux ces transactions, et ses efforts ont été couronnés de succès. On commence à former en Bosnie une classe nombreuse et forte d’agriculteurs propriétaires, qui sont attachés à leurs terres et les cultivent avec assiduité, sachant bien qu’aucune spoliation, aucun abus ne viendra les priver du produit de leur travail. Quant aux begs, ils prendront leur argent et iront le porter avec leur personne à Constantinople et à la Mecque, où ils se trouveront, en fin de compte, très heureux et tout à fait à leur place en qualité de musulmans du passé.

La difficulté à laquelle se heurte la plupart du temps le rachat des terres est commune à toutes les contrées musulmanes où l’état civil n’existe pas ; il s’agissait de délimiter la propriété exacte de chacun pour éviter à l’avenir les contestations et les procès. Il fut décidé d’introduire en Bosnie une institution qui a rendu de grands services dans les pays de la monarchie autrichienne, le Livre foncier (Grundbuch), qui contient le nom des propriétaires, la limite exacte des propriétés, et qui fait foi pour toutes les ventes et pour tous les prêts hypothécaires. Des employés experts furent envoyés sur les lieux et le travail commença. Mais les habitants, auxquels il fallait s’adresser pour être renseigné, pour obtenir les déclarations et les attestations destinées à établir les droits de propriété, de quelle façon accueilleraient-ils les commissaires ? Faciliteraient-ils ou entraveraient-ils l’œuvre indispensable que l’autorité avait prescrite ?

Les inquiétudes disparurent bientôt : les commissaires rencontrèrent partout le meilleur accueil, et même, en cas de besoin, le concours le plus empressé ; les travaux avancèrent rapidement sous la direction habile et l’impulsion active de M. le baron de Kutschera, et aujourd’hui la plus grande partie des registres est mise à jour. Les contrats d’achat et de vente peuvent être dressés avec la plus grande exactitude, et les titres de propriété, une fois acquis, sont incontestables.

L’Autriche-Hongrie veut faire régner en Bosnie et en Herzégovine la paix religieuse la plus complète. On n’admet pas la prédominance d’un culte sur un autre, ni la suprématie d’un clergé au détriment des croyants d’un culte différent. La tolérance envers les musulmans est poussée jusqu’aux dernières limites ; la démonstration est faite aujourd’hui que le culte de Mahomet peut être librement pratiqué et jouir de tous les respects sous le sceptre catholique d’un Habsbourg. Ce n’est pas seulement la religion qui est respectée, mais les mœurs, les usages et les coutumes. Par exemple, une femme musulmane citée en justice ne pourra être contrainte à ôter son voile, sauf le cas de nécessité absolue, s’il y a doute sur son identité. Même dans ce cas, les juges doivent procéder avec la plus grande circonspection, et ils risquent gros, si la dérogation aux usages n’est pas justifiée d’une façon impérieuse. On m’a cité le cas d’un jeune fonctionnaire judiciaire qui a eu à subir une enquête disciplinaire des plus rigoureuses, parce qu’il avait ordonné à une femme turque d’enlever l’enveloppe épaisse qui dérobe aux profanes le mystère de ses charmes ou les secrets de sa laideur. Les biens religieux, les fonds du Vacouf consacrés à des fondations pieuses ou à des œuvres d’utilité publique, sont employés conformément aux vœux des donateurs ; le commissaire du gouvernement faisant partie de la commission n’a pas d’autre tâche que de veiller à la régularité des comptes ; la tutelle qu’il exerce est tout à fait conforme à l’esprit musulman.

Cette tolérance de l’administration pour la religion mahométane n’a pas été du goût de tout le monde. Des zélateurs ultramontains, des échappés du séminaire de Diakovas se sont imaginé maladroitement que l’administration austro-hongroise allait travailler pour le pape et faire avant tout, des pays occupés, une province romaine. Dans l’idée de ces messieurs, ce n’était pas seulement l’islamisme qu’il fallait opprimer, et, si possible, faire disparaître, en poussant l’élément turc à l’émigration ; ils en voulaient également au culte grec, dédaigneusement traité de schisme. L’évêque catholique de Sérajewo, M. Stadler, voulut agir en prélat tout à fait militant. Les façons de prédicant et de convertisseur contrastaient fort vivement avec la bonhomie et la rondeur indifférente des franciscains qui parcourent le pays, bottés, vêtus de la houppelande à brandebourgs, si commode pour aller à cheval, trinquant volontiers avec leurs ouailles et menant joyeuse vie après avoir dit la messe et écouté la confession. L’ardeur de M. Stadler l’entraîna même à attaquer dans des lettres pastorales le métropolitain grec. Celui-ci riposta ; il se plaignit de ce que l’évêque cherchait à lui enlever ses ouailles, et une véritable polémique s’engagea sous les regards malicieux des musulmans, flattés intérieurement de voir les chrétiens se déchirer entre eux. Le gouvernement laissa les lutteurs s’injurier et échanger les propos des héros d’Homère ; mais lorsque le scandale fut devenu trop grand, un rescrit de M. de Kallay enjoignit aux deux pasteurs de cesser ces hostilités peu édifiantes.