Les ultramontains en prirent de l’humeur, et ils bombardèrent l’administration de pamphlets imprimés en Allemagne, auxquels un Turc de l’Herzégovine, M. Capitanowitsch, a répondu de la plus belle encre. Mais la meilleure réponse à ces pamphlets vient d’être faite par le ministre aux dernières délégations : il a démontré que son administration tant attaquée avait eu pour résultat un excédent de plus de cinquante mille florins, qui augmentera certainement dès que les ressources du pays se seront améliorées, ce qui maintenant est très aisé. La production du tabac, qui augmente toujours et prendra un fort développement, contribuera encore à grossir le budget des recettes, tandis que toutes les dépenses sont réglées par une sage économie qui ne prend jamais cependant les proportions d’une malencontreuse parcimonie. C’est ainsi que l’on a pu réconcilier avec la politique d’occupation ceux-là qui s’y étaient opposés, non pas pour des raisons politiques, mais pour des considérations financières. Un membre éminent de la Chambre haute de Vienne et des délégations, M. Nicolas Dunka, qui a parcouru les pays occupés pendant l’été de 1886, a pu rendre compte de visu à ses collègues de ce qu’il avait vu, de l’ordre administratif qui régnait dans ces provinces et de la calme satisfaction des habitants, qui goûtent enfin le repos et la sécurité.
Au moment d’achever ce livre, j’apprends que M. de Nikolich, le gouverneur civil adjoint au commandant général, a donné sa démission, définitivement cette fois, exécutant de la sorte un projet conçu depuis longtemps. M. de Nikolich, qui est un proche parent du roi de Serbie, possède des propriétés très vastes dans le Banat et en Roumanie. Le soin de ses intérêts particuliers exigeait depuis longtemps sa présence sur ses terres ; mais les services qu’il a rendus en qualité de gouverneur civil et sa qualité de gentleman employant au service de l’État sa fortune de magnat hongrois ont déterminé le ministre à refuser la démission du gouverneur civil chaque fois qu’elle était offerte ; et M. de Nikolich, obéissant aux amicales objurgations de son chef, consentait à reprendre le collier. Cette fois, il n’y a plus rien à y changer. Cette maison hospitalière, qui était le centre du mouvement mondain de Sérajewo, ne se rouvrira plus cet hiver, et c’est M. le baron de Kutschera qui est chargé de l’administration civile. Il la connaît à fond, car depuis deux ou trois ans il est considéré à bon droit comme la cheville ouvrière de la machine gouvernementale. La popularité de l’empereur François-Joseph est très répandue en Bosnie, et la population entoure son nom d’une vénération dont aucun sultan n’avait joui précédemment. A plusieurs reprises, des députations ont exprimé le vœu des populations d’acclamer l’empereur sur son passage à travers les contrées placées à présent sous son sceptre.
Au mois d’août dernier, la nouvelle de la prochaine arrivée du « Tsar de Vienne » s’était propagée, et elle avait trouvé crédit jusque dans les hameaux les plus éloignés, sous les toits de chaume des plus misérables masures. Chacun faisait des préparatifs pour la réception du souverain, et dans les localités visitées au mois de mai par l’archiduc Albert, on avait laissé debout les arcs de triomphe de verdure et de feuillage avec les inscriptions, pensant que tout cela pourrait servir plus tard pour l’empereur. Lorsqu’un fonctionnaire ou un officier se montrait dans les coins reculés de la montagne bosniaque ou dans les cabanes enfouies au plus profond des forêts, ils étaient interrogés avec la plus grande anxiété sur l’arrivée prochaine du souverain. On eût dit qu’on l’attendait comme le Messie, comme le grand dispensateur de la manne céleste destinée à se répandre sur la terre.
Mais l’espoir des naïfs Bosniaques fut déçu. Esclave de la correction absolue en toute chose, François-Joseph a craint de blesser les susceptibilités de la Russie en entreprenant un voyage qui eût été une longue suite d’ovations et de triomphes, dans un pays dont la possession définitive est contestée à l’Autriche par les hommes d’État de Saint-Pétersbourg. Il ne voulait pas non plus que cette excursion fût regardée, à tort ou à raison, comme le prologue de l’annexion ; et déjà on l’avait annoncée comme telle.
Le voyage n’eut pas lieu. François-Joseph n’a pas dépassé le pont de Brood, où une députation de Bosniaques, conduite par le bourgmestre de Sérajewo et M. le conseiller de gouvernement Herrmann, vint lui souhaiter la bienvenue. En revanche, lorsque le prince héréditaire, l’archiduc Rodolphe, franchit assez inopinément la frontière de l’Herzégovine et parcourut le pays jusqu’à Mostar, des feux de joie s’allumèrent sur les montagnes, des coups de fusil retentirent en signe d’allégresse, et de toutes parts on accourut pour contempler la figure si intelligente et si sympathique du prince héritier et écouter les paroles simples et cordiales qu’il trouvait pour chacun. Le prince venait d’achever sa convalescence dans la magnifique île de Lacroma, au climat si doux, aux forêts toujours vertes, entourée d’une mer bleue inaltérable. Le rejeton des Habsbourg rayonnait de joie et de santé recouvrée. Ce court séjour en Herzégovine fut pour son cœur, très sensible à la grandeur de sa patrie et à l’éclat de sa maison, un délicieux épisode. Il en emporta les meilleurs souvenirs, et depuis cette époque on retrouve partout dans les pays occupés sa photographie et celle de sa gracieuse épouse, Stéphanie, faisant face aux portraits de l’empereur et de l’impératrice. L’archiduc Albert a également charmé les populations par sa bonhomie militaire et par les cadeaux princiers qui signalèrent partout ses visites.
Sous ce rapport, tout est prêt pour l’annexion définitive de la Bosnie et de l’Herzégovine à l’empire austro-hongrois. L’empereur serait, comme pour tous les peuples de ses vastes États, le lien vivant qui rattacherait les Bosniaques aux autres races de l’empire. Peut-être faudrait-il faire une exception pour quelques familles de vieille souche mahométane, qui retourneraient en Asie, mais toutes les populations musulmanes et chrétiennes accepteraient l’annexion définitive, car l’illusion d’une Bosnie réunie au royaume serbe s’est complètement évanouie, et serait d’ailleurs énergiquement désavouée à Belgrade même.
Quant à rendre le pays au Sultan après l’avoir ouvert à la civilisation, après l’avoir couvert de routes et de chemins de fer, après y avoir fait des sacrifices considérables, quel homme d’État songerait à commettre une telle faute et un semblable non-sens ? Il est certain que l’administration turque ne tarderait pas, fidèle à ses incorrigibles errements, à gâter, à ruiner, à perdre tout ce qui aurait été créé de bon et d’utile ; elle rendrait ces contrées à la barbarie et au désordre, jusqu’à ce qu’une nouvelle intervention soit devenue nécessaire comme celle de 1878.
L’état provisoire actuel semble incompatible avec la situation politique d’une grande puissance, et il entrave à chaque pas le développement intérieur, la prospérité économique et industrielle du pays lui-même… Beaucoup d’entreprises sont ajournées — jusqu’à quand ? On vous répondra là-bas : jusqu’à l’annexion. L’initiative privée est arrêtée ; les capitaux qui voudraient chercher leur emploi dans ces pays nouveaux, et qui le trouveraient, n’osent pas s’aventurer. Qu’attendent-ils pour se lancer et pour vivifier ce terrain improductif jusqu’ici, et qui donnerait de si beaux dividendes agricoles et industriels ?
Évidemment on arrivera à l’annexion dans un délai que les événements d’Orient tendent à rapprocher. N’a-t-on pas cru, au lendemain de la chute d’Alexandre de Bulgarie, que l’Autriche répondrait à ce coup de dés de la Russie par l’annexion ? Le bruit en a couru à Vienne et à Pesth. Mais ce n’était qu’une nouvelle non pas fausse, mais prématurée. La modération l’a emporté encore une fois dans les conseils de François-Joseph, et cette modération ressort encore davantage en présence de l’attitude de la Russie.
La diplomatie brutale et provocatrice du général Kaulhars, la prétention de ce proconsul de gouverner à coups d’ukases un pays qui veut régler lui-même ses destinées a fait apprécier à tous les Bosniaques quelque peu intelligents les avantages de la politique de ménagement et de tolérance de l’Autriche-Hongrie.