Dès que la chaleur se fait sentir, ce qui souvent arrive beaucoup plus tard que la prétendue fête du printemps, toute la capitale émigre. Les uns vont dans les bains d’Allemagne, à Trouville, à Étretat ou à Ostende, mais ceux qui par leurs occupations ou par leur situation de fortune ne peuvent quitter le pays se transportent aux « îles », magnifiques oasis où l’on trouve réunis toutes les beautés de la nature et les raffinements du confort. Ces îles sont formées par les confluents de la Néva et de la mer ; elles sont reliées par une foule de petits ponts en bois d’une construction rustique très-élégante. Les terrains sont couverts de parcs, de jardins ou de forêts de pins qui commencent à verdir seulement vers le milieu de juin de sorte qu’elles ont gardé toute leur fraîcheur, quand dans nos climats les bocages commencent à jaunir. Tout cela aboutit à une plage couverte d’un beau sable jaune très-fin et d’où l’on aperçoit se révélant brusquement, comme derrière un rideau tiré tout à coup, les flots bleus du golfe de Finlande. Au milieu de cette verdure, poussent de tous les côtés de belles constructions de tout genre et de toute dimension, mais frappées toutes au coin d’une certaine gaieté architecturale, comme si elles ne devaient réellement recéler que des plaisirs ; on dirait des petites villas d’Asnières ou de Bougival, et pour que l’illusion soit plus complète encore, les nacelles se balancent à « l’ancre » attendant avec patience et sérénité l’arrivée des canotiers et des canotières.

Parfois, dans les nuits d’hiver, comme Théophile Gautier le raconte dans son Voyage en Russie, quand la neige couvre de plusieurs pieds de hauteur les allées sablées, quand les blocs de glace ornent d’une couche cristalline la baie du golfe, quand les étoiles brillent par millions au ciel, des grelots retentissent dans les avenues que l’on jugerait désertes. Emportés comme le vent par un simple attelage, deux, trois, quatre traîneaux glissent comme des ombres sur le blanc tapis. La fumée qui s’échappe du naseau des bêtes et de la bouche des passagers étroitement encapuchonnés dans leurs fourrures trouble par endroits la sérénité bleue de l’atmosphère.

Les traîneaux glissent toujours, puis tout à coup ils s’arrêtent dans leur course furieuse. Au milieu des pins dont les branches décharnées ploient sous la neige on aperçoit une maison. La toiture brille, des glaçons gigantesques pendent aux frises, à travers les volets fermés filtre un mince filet de lumière. L’istvolichik du premier traîneau fait claquer trois fois son fouet. A ce signal la porte de la maison s’ouvre, un maître d’hôtel en habit noir, la serviette sous le bras, s’incline devant les arrivants. Cavaliers et dames sautent à bas du traîneau, ils retirent les fourrures qui cachent des costumes de bal et d’apparat ; on vient de l’Opéra ou d’une soirée officielle. En sortant, le stimulant de la bise, la poésie de la nuit claire et lumineuse ont fait naître le regret d’aller se coucher prosaïquement. Le plus résolu des élégants aura crié : Aux îles, aux îles ! et ce cri répété par tous sera devenu un mot d’ordre. Quelle volupté aussi de se sentir ainsi emporté à travers les faubourgs muets, déserts, morts, de traverser le large fleuve glacé, et de trouver ensuite en plein paysage d’hiver, en pleine steppe, un restaurant bien ordonné, bien pourvu, de passer de la plaine neigeuse dans les salons capitonnés, chauffés au calorifère, resplendissants de bougies, où nous attendent des tables couvertes de linge luxueux et de fine argenterie avec des seaux où le cliquot se frappe, tandis que le thé bout et chante dans le samovar ! Des musiciens tsiganes, graves et de noir vêtus, accompagnés de quelques femmes de leur tribu, viennent égayer le médianoche par leurs accords étrangement mélodieux. Les convives versent à flot le champagne à ces musiciens et leur jettent à la tête des paquets de roubles. Ces libations et ces cadeaux stimulent l’ardeur des virtuoses, ils s’excitent, ils s’animent réciproquement ; leur musique, leur chant s’élèvent crescendo au diapason d’un infernal sabbat ; c’est une danse macabre à faire trémousser les chandelles dans les lustres et les chaises sur le plancher.

Puis, à la fin de la fête, — qui a tourné un peu à l’orgie, — les cochers, qui pendant que les maîtres s’amusaient là-haut, se chauffaient autour d’énormes bûches de bois allumées sur le pas de la porte, remontent sur leurs siéges, et, aussi vite qu’elle est venue, la caravane reprend le chemin de la ville. Le temps passe vite dans les fêtes, car le jour naissant montre déjà, dans un brouillard grisâtre, les hautes cheminées des fabriques, les toits des maisons et la coupole de Saint-Isaac. Sur la Perspective, au moment où les traîneaux bifurquent, le soleil teint de reflets sanglants les immenses maisons, les ponts qui hardiment enjambent les canaux, les monuments, les hôtels ; et, ses rayons, semblables à une colonne de feu mat, désignent la route aux noctambules embarrassés qui ont au moins l’excuse d’avoir vécu un véritable conte féerique d’hiver.

On touchait, à Saint-Pétersbourg, au déclin de la saison théâtrale. Les artistes français du théâtre Michel en étaient aux représentations à bénéfice des coryphées de la troupe. C’est le signal infaillible de la débandade prochaine. Ces « bénéfices » sont de véritables solennités, grâce à la faveur devenue proverbiale dont la société russe entoure les interprètes de l’art dramatique français.

L’artiste dont le bénéfice est annoncé, place lui-même ses billets, et il est de bon goût de les payer beaucoup plus cher qu’au bureau. L’habitué qui, ce jour-là, ne paierait sa stalle ou sa loge qu’au prix officiellement coté, passerait infailliblement pour un élève d’Harpagon.

Chez les artistes femmes, des cadeaux en bijoux viennent toujours s’ajouter à ces primes qui grossissent la recette. Les parures sont tout à la fois des témoignages d’admiration et d’estime, elles n’ont rien de commun avec la rafle de bijoux opérée aux dépens de naïfs adorateurs par certaines divas de la chope ou par certaines artistes dramatiques chez lesquelles ce beau titre est simplement une alléchante enseigne.

L’empereur, un des plus assidus habitués du théâtre Michel, ne manque jamais de faire son présent au bénéficiaire : c’est, pour les dames, une paire de boucles d’oreille, une broche, un bracelet ou tout autre objet de parure, pour les hommes, une tabatière. Mais ces messieurs ont le droit de se faire compter la valeur du bijou en espèces. Il existe même, pour cela, une taxe des plus curieuses.

La familiarité bienveillante du tzar pour le personnel du théâtre Michel est connue ; l’empereur a hérité, sous ce rapport, de son père, le farouche Nicolas, qui s’apprivoisait si bien avec les comédiens et les comédiennes. Sa Majesté est aussi assidue dans les coulisses que dans la salle. On a ménagé un escalier spécial qui fait communiquer sa loge avec les coulisses, dont l’entrée est interdite à tout profane au théâtre Michel. Sous ce rapport, la consigne est formelle : on ne fait d’exception pour personne.

L’empereur est très-prodigue de compliments ; et surtout quand une nouvelle pièce vient d’être jouée, il distribue à chaque interprète sa part d’encouragements. Avec les dames il se montre poli, aimable, — mais rien de plus. Pour que César ne puisse même pas être soupçonné, il n’adresse jamais la parole aux dames artistes qu’à plusieurs à la fois, c’est de l’étiquette rigoureuse. D’autres membres de la famille impériale, il est vrai, vivent sur un tout autre pied d’intimité avec les interprètes de l’art dramatique français. Certaine liaison entre une séduisante comédienne pleine d’entrain et d’esprit et un jeune grand-duc, est même vue d’un bon œil à la cour. Le prince en question montrait des penchants très-marqués, très-fâcheux, à la mélancolie. On craignait sérieusement de le voir devenir hypocondriaque. Les voyages, les fêtes, les amusements les plus variés, rien ne parvint à le distraire ; il était trop jeune pour que l’on songeât à le marier, et d’ailleurs son caractère aurait fait fuir à tire d’ailes la fiancée la moins exigeante. Par hasard, il se trouva un soir en société avec Mlle M…, du théâtre Michel. Le brio endiablé de la Parisienne pur-sang parvint à dérider le Prince-Sombre. Il sourit comme un Prince-Charmant, et, au lieu de se tenir immobile et rêveur dans un coin, il causa. Le remède tant cherché était trouvé. Loin de contrarier le rapprochement des deux jeunes gens, on leur fournit des occasions de se rencontrer. Aujourd’hui, le grand-duc est gai, il parle, il vit, puisqu’il aime. Peut-être aura-t-il de l’esprit un jour, sa maîtresse en a tant !