Aussi défense absolue est faite aux innombrables marchands ambulants qui s’établissent le jour de la fête du printemps à Katherinenhof de servir à leurs clients des boissons alcooliques. En effet, sur les éventaires, une planche posée sur deux soliveaux, on ne voit que des liquides inoffensifs, parmi lesquels figure au premier rang une boisson noire comme de l’encre, d’un goût prodigieusement fade, et dont les conséquences ne sont pas précisément des plus réjouissantes pour un estomac occidental. Mais si les marchands observent, plus ou moins scrupuleusement, il est vrai, l’ordonnance sanitaire de la préfecture de police, l’ouvrier, le moujik, s’arrange pour tourner la loi en emportant dans une des vastes poches de sa longue houppelande la redondante amie, la consolatrice, la dame-jeanne pleine de wutky. Plus d’un avait succombé sur le champ d’honneur et après avoir titubé d’arbre en arbre il étalait ses grâces sur l’herbe, bien mince et bien peu fournie cependant…
Voici au pied d’un arbre un groupe compacte, des sons lents et plaintifs s’élèvent du centre. Deux pauvres diables en haillons psalmodient, tandis qu’un troisième les accompagne sur la petite flûte. Ce sont des bateliers du Volga qui, en attendant qu’ils reprennent leur service sur ce roi des fleuves, consacrent à l’art leurs loisirs forcés. Les litanies qui forment le répertoire de ces pauvres gens sont très-populaires en Russie.
Chacun considère comme un devoir de jeter quelques copeks dans les casquettes de loutre de ces chanteurs qui, pendant l’hiver et au printemps, alors que la navigation sur le Volga est forcément suspendue, n’ont pas d’autre ressource pour vivre.
Le thème sur lequel les bateliers troubadours brodent leurs variations est toujours le même : ils chantent les merveilles du grand fleuve, le charme de ses rives, et répètent les centaines de légendes qui, depuis des siècles, défrayent les veillées russes. Voici pour en donner l’idée une de ces légendes. C’est Stenka Razin, le célèbre pirate, l’implacable écumeur du grand fleuve, qui parle :
« O Volga fleuve-roi, chacune de tes vagues vertes est une émeraude du plus grand prix, chaque susurrement de tes eaux est un cantique. Tu es pavé d’or et les poissons qui fendent le tissu de tes eaux se nourrissent de sucs aussi savoureux que le vin.
» Volga, fleuve-nourricier, aussi nombreuses que les étoiles au ciel sont les barques qui se balancent sur ton lit humide. Jusqu’aux confins des pays mystérieux où nul œil humain n’a pas encore pénétré tu les portes. Malheur à ceux qui ont encouru ta colère, les vents fougueux les brisent, tes flots les absorbent ou tu les livres à Stenka ton bien-aimé. Que de trésors, que de richesses il te doit !
» O fleuve-mère, Volga superbe, Stenka ton serviteur n’est pas un ingrat. Depuis longtemps il cherchait un cadeau digne de toi, digne de lui. Vois cette jeune vierge, blanche comme le lys et pure comme lui. La flamme rayonne dans ses yeux noirs. C’est la fille d’un roi persan. Je la lui ai prise et je te la donne. Ouvre tes eaux, ô fleuve magnifique, et reçois ce présent. »
Voilà un échantillon de la poésie des bateliers. En énumérant les réjouissances publiques de Katherinenhof, il ne faut pas oublier les « chanteurs » des régiments de la garde. Ces soldats, choisis exprès, exercés au solfége, précèdent pendant la marche les détachements en chantant aussi bien des hymnes patriotiques que des fantaisies grivoises. De petits fifres accentuent d’une façon aiguë la mélopée des chanteurs régimentaires. On entoure aussi les virtuoses militaires, mais pas autant cependant que leurs collègues en vocalisation, les bateliers du Volga. Mais plus entourées que les uns et les autres sont les promeneuses solitaires, qu’il ne faudrait point confondre cependant avec les Junons non accompagnées de nos boulevards, mais ne demandant qu’à l’être. Le jour de la fête de Katherinenhof et le lundi de Pâques sont pour une certaine catégorie de la société de Saint-Pétersbourg des jours d’émancipation et de licence. Les péchés commis ces jours-là ne comptent pas et les coups de canif donnés dans ces deux occasions n’entament point le contrat. C’est du moins ce que m’ont affirmé plusieurs Russes, venus à la fête en quête de bonnes aventures et pour nul autre motif. Que sur eux retombent les malédictions des femmes qui se croiraient calomniées. Je dois ajouter cependant que les apparences sont contre les belles et blondes filles du Nord, si je dois en juger par les allures libres et dégagées de ces dames, et par le vif commerce de regards qui s’établit et se maintient entre les promeneurs des deux sexes.
Vers le soir les équipages commencent à se montrer dans les contre-allées, et bientôt les files se déroulent comme d’interminables serpents. Tout Saint-Pétersbourg est là, le grand seigneur, le riche marchand, le fabricant de cuirs, le pope, l’officier de tout grade et l’étranger venu pour voir, et l’étrangère, la Française surtout, venue pour être vue.
Mais ne vous représentez pas ce Corso sous des couleurs aussi brillantes que les promenades au Prater, au bois de Boulogne et à Hyde Park. Il faudrait pour cela retrouver à Katherinenhof le chatoiement des livrées et des carrosses merveilleusement construits. L’équipage est beaucoup plus simple ici. C’est toujours et encore le petit panier ouvert à un seul siége, le droski, et comme livrée la longue houppelande brune ou verte du cocher, complétée par la toque entourée de plumes d’oiseau fantastiques, comme le crâne de quelque sauvage. Pas de valet de pied, pas de chasseur ; la place manque, le siége de devant suffit à peine pour recevoir les formes massives du cocher. Beaucoup de paniers sont conduits par leurs propriétaires. Quant aux toilettes, on fait aussi bien peu de frais. Les dandys de l’aristocratie et les étrangers sont habillés comme tout le monde, mais les riches négociants sont coiffés de casquettes de loutre, et les femmes vont au Corso le mouchoir complétement noué autour de la tête. Chez la femme russe la chevelure est du domaine intime, son mari seul doit en jouir ; dès qu’elle paraît en public, la bourgeoise russe orthodoxe est tenue de dissimuler ses cheveux comme la femme turque doit cacher sa figure. La coutume peut être très-touchante, — mais elle ne rehausse pas l’élégance féminine. Le luxe réel d’un Corso à la russe consiste uniquement dans les chevaux ; dans ces magnifiques bêtes de race Orloff à la fière allure, à la croupe élégante et flexible, et qui hennissent d’impatience lorsqu’elles se sentent tenues en bride, n’étant dans leur élément que lorsqu’elles peuvent lutter de vitesse avec le vent. La nuit vient lentement et cependant la file des droskis ne diminue pas, elle se meut à petits pas dans les deux sens aller et retour, au milieu d’un silence solennel, grave et glacial. De l’autre côté de la promenade, au contraire, derrière le rideau d’arbres, tout est plein de vie et d’animation, les appels rauques des marchands de kirass et d’œufs durs redoublent ; les ménestrels du Volga qui piaillaient tout à l’heure, hurlent maintenant, les ivrognes geignent ; dans les restaurants qui viennent de s’illuminer s’agitent les verres, les cristaux, les porcelaines et tous ces bruits sont dominés par le sifflement aigu des fifres et les ra fla du tambour de basque qui forment l’accompagnement des chanteurs militaires dont le ramage nous assourdit encore sur la route de Saint-Pétersbourg.