— Pour combien de millions ?
— Pour rien, c’est-à-dire si, pour un souper offert par E… où chaque convive eut un tonnelet d’huîtres, et au dessert des fraises magnifiques au mois de janvier ! »
Il paraît que ces cas d’un esclave dépassant son maître en richesse et même en notoriété ne sont pas bien rares. On raconte aussi d’autres libérations dues à la simple satisfaction d’un caprice coûteux du souverain. Plus tard j’appris que loin d’avoir exagéré l’importance de M. E., mon ami B. était resté plutôt au-dessous de la vérité.
Les histoires de serfs avaient fait passer le temps, et la revue touchait à sa fin. Déjà, aux masses d’infanterie et aux lourds escadrons de cavalerie avaient succédé les canons de haut calibre, beaux produits de l’humanitaire usine Krupp, noirs de bronze, battant neufs et ornés à la culasse d’inscriptions russes, et suivis de petits caissons verts fort gracieux et parfaitement propres à recevoir la cargaison de gargousses et d’obus nécessaires pour exterminer une petite armée. Ensuite ce sont les voitures du train, les fourgons, les ambulances avec leurs drapeaux clairs et proprets flottant au vent. Pour terminer la fête, l’escadron des Tcherkesses de la garde personnelle de l’empereur s’ébranle, exécutant une farouche fantasia et soulevant un nuage de poussière autour de la voiture de l’impératrice, dans laquelle le tzar vient de monter. Nous retrouverons sur le Danube ces cavaliers qui n’ont de circassien que le nom et le costume. Ils ne quittent jamais la personne de l’empereur et l’accompagneront jusque sous Plewna. Au palais d’Oldenbourg, toute la valetaille est sous les armes et forme la haie des deux côtés de l’escalier. Le suisse a posé dans un coin son immense canne d’or pour ouvrir l’huis à l’approche de la calèche impériale. Mais celle-ci, au lieu de se diriger sur le palais, oblique à droite et file à toute vitesse le long des quais.
Ce départ est le signal d’une débandade générale, qu’une ondée vient encore accélérer et changer en un véritable sauve-qui-peut. En moins de vingt minutes cette place, où s’entassaient soixante mille soldats et plus de deux cent mille spectateurs, est vide. Parmi les retardataires, j’aperçois M. l’ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, le général Le Flô, gai, vif, pétillant, et dont la figure anguleuse, osseuse et très-mobile, éclairée par deux yeux ardents comme des charbons, est de celles qu’on n’oublie pas. Le costume militaire et notamment le chapeau à larges bords dorés incliné légèrement sur l’oreille assaisonnent encore d’une très-forte pointe de crânerie la figure si pittoresque et si vraiment française du diplomate. Très-répandu et très-aimé dans la société de Saint-Pétersbourg, M. Le Flô salue à droite et à gauche avec autant d’aisance que s’il était chez lui et si la revue avait été passée en son honneur.
Comme la voiture de l’ambassadeur s’est arrêtée et qu’elle ne peut avancer à cause d’un embarras, un écrivain français avec qui j’avais déjeuné le matin même, M. de Caston, s’avance jusqu’à la portière de la calèche et raconte avec beaucoup d’émotion et un grand luxe de détails comment on lui avait dérobé, dans la foule, son « porte-roubles » garni d’une somme fort respectable — sinon pour un millionnaire, du moins pour un journaliste. Le lendemain, M. de Caston promettait, par la voix du Journal de Saint-Pétersbourg, 20% au bon larron si celui-ci était saisi de remords et voulait bien rapporter le « porte-roubles » à son propriétaire. Hélas ! les fripons moscovites n’ont pas l’âme plus tendre ni mieux placée que leurs collègues des autres pays. Notre confrère ne récupéra rien ; il est vrai qu’il put se consoler facilement en supposant avec quelques sceptiques que le vol en question et l’existence du portefeuille n’étaient qu’un produit de sa brillante imagination. Le dimanche qui suivit la revue de mai, j’assistai à « la fête du printemps » à Katherinenhof.
Il faisait un froid de loup. Pour se rendre à cette promenade dont le nom indique une des innombrables créations de la grande impératrice, on longe sur un parcours de trois ou quatre kilomètres le canal, principal affluent de la Neva. On traverse ainsi des faubourgs populeux et contenant d’immenses fabriques. Tous les produits industriels nécessaires à la consommation d’une grande ville y sont représentés, mais ce qui domine, et l’odeur l’indique suffisamment, c’est la production du cuir. Du reste en l’honneur du dimanche et de la fête du jour toutes ces usines chôment, nulle part un filet de fumée, et quant aux ouvriers, nous les trouverons dehors s’esbaudissant à la plus grande gloire du prétendu retour du printemps. Katherinenhof est non-seulement le bois de Boulogne de Saint-Pétersbourg, c’est un véritable bois de Boulogne ; en été il doit être encore plus vert, plus frais et plus touffu. Des bouquets de fourrés épais le partagent en deux parties, l’une est l’allée du Corso, et l’autre la prairie, qui a l’air d’être créée exprès pour les divertissements populaires.
Le Corso ne se développe dans toute sa beauté que le soir tandis que l’après-midi est vouée aux jeux. Je retrouve là le mât de cocagne classique avec une clochette au faîte qui remplace la timbale de rigueur. Si l’heureux moujik est parvenu à grimper jusqu’en haut et qu’il ait pu tirer le cordon de ladite clochette, des applaudissements retentissent dans la foule. Le vainqueur monte sur une estrade de bois, où des conseillers municipaux lui donnent d’abord l’accolade, puis lui remettent la prime due à son agilité : tantôt une montre d’argent, tantôt une paire de bottes neuves ou une belle blouse de velours rouge, bleue ou verte avec une toque assortie agrémentée de plumes de faisans qui l’entoure d’une auréole.
L’heureux lauréat agite d’un air triomphal les objets qui viennent de lui être remis, surtout si ce sont des bottes ou des vêtements. Il faut voir avec quelle agilité le vainqueur se débarrasse coram populo de ses vieilles chaussures éculées, de sa vareuse qui montre la corde, pour enfiler les bottes neuves et la blouse flambante gagnée à la force du poignet. Il jette un regard de dédain sur sa vieille défroque, et agite sa toque en poussant un hourrah en l’honneur du tzar, de la famille impériale, du général Trépow et de je ne sais qui encore. Puis d’un bond il quitte l’estrade pour se mêler à ses amis. On va naturellement arroser la victoire.
L’abus des liqueurs fortes est si répandu et si dangereux dans les rangs inférieurs du peuple russe, que la police doit prendre des précautions. Sinon la fête du printemps dégénérerait en orgie avec accompagnement de bagarres, de coups de couteau, de horions et de batteries à mettre sur pied toute la garnison de Saint-Pétersbourg.