La saison n’était guère favorable pour apprécier Saint-Pétersbourg à sa juste valeur, comme ville d’hiver endormie sous le vaste et épais manteau de neige, ou comme ville d’été veillant devant les incomparables nuits boréales. La bise vous piquait au visage, tandis que les pieds s’enfonçaient dans la boue produite par la neige immédiatement fondue. Parfois le soleil apparaissait, mais c’était le soleil d’hiver perfide, qui n’a que des rayons sans chaleur. Le temps n’était guère propice aux excursions et aux promenades ; cependant je ne voulus pas me priver du spectacle de deux solennités qui marquent chaque année le retour officiel du printemps, alors même que la réalité serait en retard sur le calendrier. Je veux parler de la revue de mai et de la fête populaire à Katherinenhof.
C’est au « Champ de Mars » qu’a lieu la première de ces solennités. C’est une vaste place à peu près aussi grande que le nôtre. Elle s’ouvre d’un côté sur les quais de granit de la Neva et aboutit dans le sens opposé au vieux-palais-forteresse de Paul Ier. Les fossés, les machicoulis, les ponts-levis qui entourent encore aujourd’hui cette habitation ne préservèrent pas le fantasque souverain du nœud coulant des assassins. Différents bâtiments bordent le « Champ » à droite et à gauche. Les principaux sont la caserne du régiment de Preobrajenski, et le palais du prince d’Oldenbourg, allié de la famille impériale. Pour faire honneur à son nom, le Champ de Mars est orné d’une statue en bronze du dieu de la guerre, coiffé de son casque, une main appuyée sur le bouclier, mais autrement, tout à fait nu. Seulement, en examinant le dieu de bronze de plus près on s’aperçoit que son faciès est agrémenté de moustaches fort peu mythologiques. C’est qu’en effet Mars n’est pas Mars, mais bien Souwaroff, le farouche incendiaire de Praha, le vaincu de Zurich, l’homme aux bottes, que son impératrice, l’auguste Catherine, voulut livrer ainsi dans le plus simple négligé à l’admiration des âges futurs. Les Russes, très-respectueux pour leur dynastie, mais très-sceptiques en ce qui touche les vertus de la « Sémiramis du Nord », font des commentaires rabelaisiens que j’aime mieux ne pas reproduire, sur les origines de cette statue.
Quoi qu’il en soit, grâce au choix de l’emplacement, l’armée russe défile chaque année devant l’homme de guerre qui fut un de ses premiers et principaux organisateurs. Ce jour, la ville est sur pied et en mouvement. 200,000 personnes se portent vers le Champ de Mars. Les heureux, les privilégiés dont les équipages se rangent à la file le long des quais, s’entassent dans les tribunes improvisées, sur les gradins de bois ad hoc adossés au grillage des jardins d’hiver. Au centre, une tribune séparée est destinée à recevoir l’impératrice, sa suite, et les femmes de hauts fonctionnaires. Quant à l’empereur, les princes du sang et leur suite, ils sont tous à cheval et n’en descendent pas tant que dure la revue. Parfois même la suite du tzar ne se compose pas uniquement d’hommes. On cite à la cour de Russie des grandes-duchesses qui ont pris très au sérieux leur titre de « propriétaires » d’un régiment, et qui la taille étroitement emprisonnée dans une casaque brodée de brandebourgs, le shako à plumes coquettement incliné sur l’oreille, un sabre mignon battant la cuisse et la cravache à la main, caracolent à la tête de « leurs » troupes. L’impératrice Feodorowna, femme de Nicolas, se prêtait volontiers à ces travestissements héroïques, et la princesse fille de l’empereur Alexandre, qui est aujourd’hui duchesse d’Edimbourg, n’y manquait jamais le jour de la revue de Mai. C’est là un attrait de plus ; aussi dès midi, les gradins étaient plus que combles et il eût été imprudent d’y laisser monter de nouveaux spectateurs. L’échafaudage de bois se serait certainement écroulé ; aussi les gardiens se montrèrent impitoyables et les retardataires furent condamnés à rebrousser chemin ou à se mêler à la foule houleuse, remuante, et en général d’extérieur peu appétissant, qui se bousculait aux abords de la place refoulée incessamment par les chevaux des dragons de service ou les crosses de fusils des factionnaires.
Me trouvant, par suite d’une confusion d’heures, parmi les retardataires et ne trouvant pas le séjour très-agréable au milieu des moujiks à longue barbe et à la houppelande crasseuse, j’allais rebrousser chemin, quand ma bonne étoile me fit rencontrer M. B…, l’excellent secrétaire du théâtre Michel, dont j’avais pu apprécier, depuis le peu de temps que je le connaissais, l’extrême amabilité et l’empressement à rendre service. M. B… avait des intelligences dans le palais du prince d’Oldenbourg ; grâce à un mot de passe, on lui ouvrit la porte de ce vaste édifice. Cette hospitalité était doublement précieuse ; elle nous permit d’assister sur le pas de la poterne, sans être trop foulés, au défilé des troupes, et nous avions l’espoir de contempler de très près, après la revue, la famille impériale. Car ordinairement, à l’issue de la parade, le tzar et son entourage font honneur à une collation servie dans la grande galerie du palais. Je m’empresse de dire que sous ce rapport notre espoir fut déçu. Il paraît que les graves préoccupations de l’année 1877 avaient enlevé l’appétit aux convives impériaux, car la cavalcade rentra directement au palais, dédaignant les gelinottes truffées et le cliquot de premier choix du prince d’Oldenbourg. Nous dûmes nous contenter de l’aspect du défilé, spectacle imposant en vérité !
La troupe, plus de soixante mille hommes, était littéralement entassée au centre du parallélogramme, présentant à l’œil des files immenses de baïonnettes reluisant au soleil, de casques et de canons ; comme encadrement à cette force imposante et multicolore, aux quatre côtés de la place la foule fourmille, et le fond du tableau est formé par les maisons et les casernes.
Comme ces troupes ont meilleur air avec leurs armes ! Je ne reconnais presque plus les dadais empruntés de l’autre jour, et il semble que le fusil et la cartouchière, le sabre et la cuirasse ont rendu à ces guerriers la tenue et l’élégance qui leur faisaient défaut. Le défilé va commencer. Il débute par les chevaliers-gardes, dont l’approche est annoncée par le bruit sourd et cependant pénétrant du gong qui domine la musique militaire. Les gongs, richement ornés et peints, sont attachés de chaque côté de la selle à la place des arçons. Le cavalier, muni de la courte baguette terminée par un gros pommeau, frappe alternativement à droite et à gauche ; le bruit ne trouble pas d’ailleurs l’harmonie de la musique régimentaire, il rehausse au contraire l’effet produit ordinairement par les différents airs qui égayent et règlent la marche de l’escadron. Quel escadron ! Le luxe est partout, jusque dans les plus petits détails, et ces chevaliers ont l’orgueil de vouloir prouver que dans leurs rangs tout le monde est gentilhomme et un peu millionnaire. La selle, les harnais, les housses, la dorure des cuirasses, sur lesquelles se rehaussent en argent massif les initiales de l’empereur, les épaulettes flamboyantes représentent une fortune ; pour trouver un point de comparaison il faudrait évoquer l’ancien escadron des cent-gardes ; mais les chevaux sont incontestablement d’un plus grand prix. Sous ce rapport la garde impériale russe s’accorde un luxe que l’on trouverait difficilement, je crois, chez d’autres armées d’Europe. Les chevaux de chaque escadron de hussards, de dragons et de lanciers, ont absolument la même robe et le tachetage identique. Ce sont toujours des bêtes superbes. Il n’est pas difficile de juger de l’effet plein d’éclat d’un régiment en marche, en voyant s’avancer d’immenses lignes de chevaux tous blancs ou tous noirs. Le défilé ne dure pas moins de trois heures ; les hurrahs méthodiquement poussés marquent chaque fois l’arrivée d’un escadron ou d’un bataillon devant la tribune de l’impératrice. Les acclamations de la foule y répondent. A quelques modifications près dans le costume, la scène est la même qu’à Longchamps un jour d’exhibition militaire — sauf cependant qu’ici la verdure fait complétement défaut.
Au contraire, l’hiver s’affirme par des giboulées sérieuses qui nous engagent, M. B… et moi, à rentrer dans le palais. Quelques privilégiés y ont pénétré également dans l’intervalle, et parmi ceux-ci se trouve un homme d’une soixantaine d’années, grand, fort, bien planté, avec une belle barbe blanche qui lui descend jusqu’à la poitrine et fait valoir encore davantage la teinte un peu rougeâtre de sa physionomie. Ce monsieur enveloppé dans une grosse pelisse, et tenant à la main un bonnet de loutre valant tous deux quelques milliers de roubles à Nowgorod, tend amicalement la main à B…, et échange avec celui-ci quelques mots en russe. « Je vous demande pardon, fait mon obligeant cicérone ; mais j’avais quelques mots à dire à M. E… » (il désigna le personnage à la pelisse), « au sujet de notre représentation de samedi prochain pour laquelle il a retenu six loges. — C’est donc un Crésus, un prince ? » m’écriai-je.
« Un Crésus oui, un prince non ; c’est tout simplement le premier négociant « importateur » de Saint-Pétersbourg. Tel que vous le voyez, sa fortune est tellement colossale, qu’il serait difficile d’en citer exactement le chiffre. Il possède plusieurs des plus grands immeubles sur la Perspective (il en est qui sont de véritables casernes à loyer) ; il occupe, dans ses comptoirs, plus de trois cents employés…
— Oui, interrompis-je, comme tous les riches négociants ! Du moment qu’il est archi-millionnaire, son train de maison se comprend.
— Attendez, dit mon ami, voilà où E… se distingue de ses confrères en millions : E…, tout premier négociant et tout Crésus qu’il est, a dû rester esclave ou serf, comme vous voudrez, jusqu’au moment de l’émancipation. Son père, simple paysan, était né sur les terres du prince J…; le fils vint à la ville et fit assez rapidement sa fortune. Il établit un comptoir après l’autre, répandit sa signature très-honorée partout, et bientôt devint aussi riche, sinon plus riche que son seigneur. Alors le serf millionnaire offrit des sommes fabuleuses pour obtenir sa liberté, mais le prince J… se refusait, avec la plus grande obstination, à satisfaire ce vœu tout naturel. Non, non, répondait-il à toutes les prières, je suis trop fier de posséder un esclave aussi riche pour m’en dessaisir. Il céda cependant quelques mois avant l’émancipation des serfs.