« Qu’est-ce que ces messieurs viennent chercher chez nous ? Nous n’avons pas besoin de réclame et les attaques nous importent fort peu. Nous ne cherchons pas non plus à influencer la Bourse ; cela nous est complétement égal, et nous n’avons aucun intérêt à lancer des nouvelles à sensation… Allez chez les Turcs, messieurs ! on vous y recevra à merveille. Là-bas, tous les pachas sont sensibles aux compliments et tripotent sur les cours. Pour nous, je le répète, il nous est parfaitement égal d’avoir tous les journaux contre nous ; nous nous soucions de la presse entière comme de la fumée d’une cigarette. On aura beau dire et écrire tout ce que l’on voudra, le résultat est certain, nous vaincrons, et c’est la seule chose qui nous importe. »
Je laissai le sanglier donner tout à son aise des coups de boutoir à droite et à gauche, sans sourciller. Je répondis seulement que la tâche d’un journaliste n’était pas toujours d’envoyer des nouvelles à sensation ou d’influencer les marchés. J’ajoutai qu’en ce qui me concernait, mon but était purement et simplement de raconter de la façon la plus intéressante possible et la plus pittoresque les hauts faits de l’armée russe.
Cette assurance parut calmer un peu l’irritable ministre. « Puisque vous écrivez en France, me dit-il, rassurez donc nos bons amis (ces mots furent soulignés d’un rire ironique) de là-bas au sujet de la révolution en Pologne. Ils peuvent se tenir pour sûrs et certains qu’il n’y en aura pas. Si vous voulez, fit Son Excellence en prenant une plume et du papier, si vous voulez, je vous le donnerai par écrit, il n’y aura pas plus d’émeute en Pologne qu’au Caucase. »
Cette assurance venait fort mal à propos, car ce jour-là même de mauvaises nouvelles étaient arrivées des possessions d’Asie. J’en avais eu connaissance et j’y fis quelques allusions. « Bah ! répondit M. Timacheff, ce sont des histoires sans importance ; il y a toujours des fanatiques qui se laissent entraîner, mais ce mouvement n’a aucune racine dans la population. Au contraire, les musulmans, dans nos possessions d’Asie, sont attachés au régime russe ; j’ai moi-même des propriétés dans le gouvernement d’Orenbourg, qui est peuplé en grande partie de mahométans. Eh bien, tous ces gens me sont très-dévoués ; il en est de même chez les autres propriétaires mes voisins. Les ecclésiastiques, les défenseurs attitrés de la foi mahométane, sont pour nous. Un de leurs prêtres, dont le grade correspond à celui d’un de nos évêques, a envoyé un mandement où il déclare que la guerre actuelle n’a pas un caractère religieux, que l’empereur de Russie combat pour réprimer des abus que le Koran lui-même condamne ; par conséquent, qu’il n’y avait aucune raison de prendre fait et cause pour le sultan. » (En effet, des mandements pareils ont été lancés et ils n’ont pas manqué leur effet sur la population musulmane.)
Il est inutile de fatiguer le lecteur par la reproduction intégrale de cet entretien qui eut lieu pour ainsi dire à l’ombre du buste ricanant de Voltaire, et qui se termina pour moi d’une façon plus engageante que ne le promettait le début. M. Timacheff était devenu presque aimable, et il s’offrit de faire tout ce qu’il pourrait pour faciliter ma tâche. Cependant, ses pouvoirs n’allaient pas jusqu’à obtenir ou même recommander mon admission. J’appris plus tard pourquoi, et je me félicitai de ne pas me présenter à l’état-major avec une lettre d’introduction signée Timacheff, c’eût été le meilleur moyen de me faire renvoyer tout droit d’où je venais.
Le grand-duc et son entourage étaient très-jaloux de leur autorité ; ils n’auraient voulu à aucun prix avoir l’air de céder à une pression du dehors, quand même cette pression aurait revêtu les formes d’une humble recommandation officielle. Cette conviction fut assurée de plus en plus dans mon esprit, surtout après une visite au général Miliutine, ministre de la guerre. Cet important fonctionnaire qui de son cabinet de Saint-Pétersbourg faisait mouvoir alors, à cinq cents lieues de là, des centaines de mille hommes avec leur attirail, leurs munitions, leurs provisions et tout ce qu’il faut pour faire une conquête, reçut le journaliste sur la simple présentation de sa carte. Le général, type de l’officier supérieur russe, d’aspect à la fois aimable et énergique, était enfoncé jusqu’au cou dans les rapports, les paperasses, les comptes. Il travaillait au milieu des cartons, des plans et des cartes qui tapissaient la chambre.
L’entrevue ne put durer que peu de minutes, le journaliste ayant garde de faire preuve d’indiscrétion, le ministre ne pouvant que regretter de ne pouvoir rien accorder.
Charbonnier est maître chez soi, le grand-duc Nicolas entendait l’être chez lui. Il n’y avait donc qu’une seule chose à faire : franchir au plus vite la distance entre la Neva et le Pruth, ce qui représentait quatre jours et quatre nuits de wagon continu. Mais avant que le lecteur suive l’auteur dans ce trajet, qu’il lui soit permis de jeter encore un coup d’œil sur certains détails de son séjour dans la capitale de l’empire russe.
CHAPITRE IV
Autres Zig-zags dans la capitale russe. — La revue de mai. — Le Champ de Mars de Saint-Pétersbourg. — Une collation dédaignée. — Les gongs à cheval. — Un escadron de millionnaires. — Dans l’hôtel d’Oldenbourg. — Un ex-esclave vingt fois millionnaire. — Un ambassadeur populaire. — Le porte-roubles de M. de Caston. — Autre fête de mai. — Changement de chaussures coram populo. — L’eau-de-vie proscrite. — Les bateliers troubadours. — La légende de Stenka Razin le pirate. — Les grenadiers chanteurs. — Un corso de droskis. — Les cheveux sont pour le mari seul. — Promenade aux Iles. — Un conte de nuit d’hiver. — Les théâtres. — L’art à Saint-Pétersbourg.