» Dépassant rapidement ses supérieurs immédiats qui traitaient en bien petit garçon à Varsovie le simple capitaine de gendarmes, coup sur coup on apprit avec stupeur et non sans jalousie, assurément, les différentes phases de cette élévation qui rappelle la fortune de Potemkin, de Menschikof et autres favoris des tsars. Trépow sautait par-dessus les échelons de la hiérarchie comme un cheval de course par-dessus une banquette irlandaise. En très-peu de temps, il était devenu général de division, aide de camp de l’empereur et gouverneur de Saint-Pétersbourg. Ces fonctions donnent à celui qui les occupe un pouvoir absolu sur tous les habitants de la capitale. Tous les aubergistes, hôteliers, restaurateurs, loueurs de voitures, etc., etc., et, dans un autre ordre d’idées, les auteurs, les artistes sont dans sa main. Il peut d’un trait de plume les priver de leurs ressources.

» Aucun étranger n’arrive à Saint-Pétersbourg sans qu’immédiatement le gouverneur ne sache qui il est et ce qu’il cherche sur les bords de la Neva. D’un trait de plume aussi, M. Trépow peut faire reconduire l’étranger à la frontière. Comme nous l’avons dit, il n’a de comptes à rendre à personne, hors l’empereur, et les ministres ne pourraient même pas soustraire un protégé à la vindicte du gouverneur.

» Au point de vue administratif, les attributions du gouverneur sont aussi étendues que celles du préfet de la Seine, du conseil municipal et du conseil général réunies ; sous ce rapport, au reste, Trépow n’a pas fait mauvais usage de sa dictature. Grâce à son inexorable sévérité agrémentée de coups de bâton appliqués au besoin aux balayeurs, les rues de Saint-Pétersbourg sont aussi propres que la température le permet. Le pavé et l’éclairage sont régulièrement entretenus ; enfin on se sent dans une ville européenne, tandis qu’il y a une quinzaine d’années, malgré les magnifiques palais de Catherine, malgré les quais de granit, la capitale de la Russie laissait beaucoup à désirer sous le rapport de la voirie. Ces petites réformes ont valu, dans le peuple surtout, une certaine popularité au général. Celui-ci sait, d’ailleurs, soigner la mise en scène. Il se montre beaucoup dans sa troïka, filant rapidement comme le vent ; aussi dit-on de lui comme du fameux solitaire, « qu’il est partout, qu’il sait tout et voit tout ». Pour plus d’un moujik, c’est par l’œil, toujours aux aguets, du gouverneur, que le bon Dieu apprend tout ce qui se passe. Dans les classes plus élevées de la société, au contraire, Trépow compte beaucoup de contempteurs mêlés à des envieux. Beaucoup se comporteraient aussi brutalement que le général s’ils avaient sa place, qui critiquent ses procédés. Peut-être ce sentiment n’a-t-il pas été tout à fait étranger au verdict du jury.

» Nous ne croyons pas que cette décision ébranle la situation du gouverneur. Il faudrait que l’empereur renonçât subitement à une affection qui ne s’est pas démentie depuis douze années, et que l’impératrice Marie consentît à sacrifier le repos de ses nuits, puisqu’elle a déclaré « que si Trépow ne veillait pas sur la ville, elle ne dormirait pas tranquille ». Ajoutons, en passant, que l’affection du tzar pour ce général n’est pas seulement honorifique ; elle a valu au gouverneur des présents superbes et entre autres une magnifique maison qui vaut plus de 600,000 francs.

» Mais, dira-t-on, le tzar est un prince humanitaire ; il a aboli la bastonnade et ne saurait tolérer davantage un homme qui, en dépit de ses ordres, frappe les prisonniers. Alexandre II a bien aboli la peine de mort, et cependant on a fusillé et pendu en Pologne et à Khiva. Alexandre II a proclamé la nécessité de la paix, et cependant son gouvernement sort d’une guerre pour se précipiter dans une autre. On peut bien alors supprimer la bastonnade et garder Trépow. »

Le lendemain je devais me rencontrer avec un autre général, le ministre de l’intérieur, général Timacheff. C’est un autre genre de croquemitaine. Il jouit auprès de la population de Saint-Pétersbourg, mais particulièrement dans les hautes sphères, de la réputation d’être le plus grincheux et le plus désagréable que le ciel ait pu dans sa colère susciter aux administrés du vaste empire. Quand j’appris à différents personnages que j’allais voir M. le général Timacheff, on me regarda d’un air de commisération comme un Daniel qui veut affronter la fosse aux lions. On me plaignait sincèrement. Pourtant la tanière n’avait rien de bien effrayant. Le ministère est situé dans la rue qui continue sur la gauche de l’église Saint-Isaac, et dont l’entrée donne sur le quai d’un canal. Le salon d’attente dans lequel on vous introduit est meublé avec ce luxe banal que l’on retrouve à peu près chez tous les dignitaires. On s’y ennuierait si la station d’attente était longue, mais fort heureusement il n’y a qu’une seule personne chez Son Excellence — l’ours, c’est un conseiller d’État vêtu de ce frac bleu barbeau à boutons d’or, que la mode a proscrit chez nous, mais qui n’en est pas moins un des vêtements les plus élégants et les plus avantageux pour quiconque a un beau torse et les jambes fines et nerveuses ; c’était le cas du conseiller.

Cet important fonctionnaire congédié, un aide-de-camp m’appela dans le salon de réception de Son Excellence. Ici le banal cessait ; on se sentait chez une individualité qui imprime un caractère particulier à tout ce qui l’entoure et à tout ce qui la touche. Les portières et les bois des fenêtres étaient encadrés de plantes exotiques ; le mobilier avait évidemment été fait sur commande expresse et d’après des dessins capricieux. La cheminée et la grande table-pupitre du ministre étaient encombrées de potiches et de curiosités ; et sur un poêle de stuc, au fond de la pièce, j’aperçus, non sans quelque étonnement, le buste de Voltaire « grimaçant son hideux sourire ». Quant au ministre, il se balançait avec nonchalance devant son pupitre dans un de ces fauteuils cannelés, à bascule, qui semblent fabriqués à l’usage des grands enfants qui ne se sont pas déshabitués de jouer, quand la moustache leur a déjà poussé. Disons tout de suite que le ministre ne révélait rien du porc-épic dans ses traits. Bel homme blond élancé ; le trait dominant de la physionomie du personnage était le scepticisme à l’égard d’autrui et une satisfaction complète pour sa propre personne. Ne croire à personne, être toujours content de soi, telle doit être, si je ne me trompe, la devise de M. Timacheff.

Mais si la figure était à peu près aimable, les paroles ne tardèrent point à révéler dans toute sa splendeur l’homme qui tient à tout prix à passer pour un être désagréable ; Saint-Pétersbourg ne m’avait point menti, et l’honorable général mérite bien sa réputation. Il n’aime guère les journalistes et il parut très-heureux d’en avoir un à se mettre sous la dent.

J’appris plus tard la raison particulière de cette animosité. On se rappelle qu’au mois de juillet ou d’août 1876, M. de Girardin publia dans son journal la France, un extrait du traité secret entre la Russie et la Prusse ayant pour objet l’expulsion des Turcs de l’Europe. Or, la veille du jour où cette publication eut lieu, M. Timacheff, de passage à Paris, où il compte de nombreuses connaissances, avait dîné chez l’éminent écrivain. Aussitôt les ennemis du ministre lui attribuèrent l’indiscrétion qui venait d’être commise, et M. Timacheff eut toutes les peines du monde à se disculper.

Notre entretien se ressentit d’abord de cette aigreur à l’égard de la corporation ; le général trouva de bon goût de se livrer à une sortie en règle contre les journalistes en général et les correspondants militaires en particulier.