» Après l’avoir vu une seule fois, on peut juger l’homme : c’est le gendarme personnifié ; non pas le Pandore de la chanson, rigoureux et naïf à la fois, aimable avec le prisonnier à qui il vient de serrer les pouces, mais le gendarme quelque peu bourreau bien plus au service de l’arbitraire politique que du Code. Les cheveux coupés en brosse achèvent le caractère de cette physionomie.

» Il ne connaît d’autre costume que son uniforme : un pantalon bleu à large bande d’or et une tunique verte chamarrée de décorations qui emprisonne étroitement son buste court et trapu. Sur cette tunique, le général jette, quand il sort, l’hiver, dans sa troïka, dont le triple attelage peut valoir 1,500 louis, l’immense manteau militaire à triple collet qui pourrait abriter une famille de saltimbanques ; dans son cabinet, quand l’ouvrage le presse et que les calorifères entretiennent une température d’étuve, Trépow lâche un à un les boutons de sa tunique qui s’ouvre alors sur un gilet blanc. Il court ainsi de son cabinet de travail à la galerie d’audience où se tiennent les solliciteurs.

» Quiconque désire parler au gouverneur, soit pour présenter une pétition soit pour un visa, soit pour une demande quelconque, soit comme la célèbre acquittée, pour décharger un revolver à bout portant, peut se présenter de une heure à trois. On fait attendre les solliciteurs de peu de mine dans une sorte de vestibule ; quant aux militaires, aux dames et aux visiteurs biens vêtus, on les introduit dans cette galerie ornée de statues et de tableaux d’une assez mince valeur artistique. Cette pièce reçoit le jour par de nombreuses fenêtres qui donnent sur un des nombreux canaux qui coupent en tous sens la ville de Pierre le Grand et de Catherine.

» Personne, à moins de grandes exceptions, n’est admis dans le cabinet du général, ce cabinet qui recèle assez de mystères pour approvisionner une douzaine de romanciers.

» Le général arrive dans la galerie. Il va d’un des solliciteurs à l’autre, toujours rogue, bref et dur même quand il accorde ce qu’on lui demande.

» On sent, dans chacune de ses paroles, dans chacun de ses gestes, la conviction qu’il possède d’être, lui, représentant de l’autorité, à mille coudées au-dessus du vulgaire. Le général Trépow, armé d’un pouvoir immense, ne dépendant que de l’empereur, professe pour son autorité un véritable culte ; il se considère comme une sorte de divinité vers laquelle il n’est permis d’élever que des regards suppliants et humbles.

» Avec les étrangers, il est vrai, il change d’allures, il craint de laisser percer le Tartare, au besoin il saura, pendant une audience d’un quart d’heure, faire preuve d’une politesse raffinée ou affecter une sorte de camaraderie brusque et enjouée. Alors le visiteur se retire enchanté en disant en lui-même : « Quel brave homme que ce Trépow, quelle bonhomie ! quelle franchise, etc. » Et six mois plus tard le même visiteur tombe de son haut en apprenant que ce bonhomme si rond, si jovial, est un geôlier de mélodrame et qu’il fait fouetter les femmes. Il faut, d’ailleurs, se méfier un peu des effusions humanitaires et libérales de MM. les généraux russes. J’en sais quelque chose.

» Pendant la dernière campagne, je fus présenté, dans une des villes prises par les Russes après le passage du Danube, au général commandant la place. L’Excellence me combla littéralement d’attentions et de politesses, en proclamant la joie qu’elle éprouvait de recevoir le correspondant d’un journal libéral. Elle me raconta sa biographie et insista surtout sur ce point que ses idées avancées lui avaient valu une disgrâce prolongée, — peu s’en fallut qu’on ne l’envoyât en Sibérie. Peu de jours plus tard, j’appris que mon pseudo-martyr de la liberté avait fonctionné en Lithuanie comme aide de camp du fameux Mourawief, et tout en partageant, peut-être, au fond du cœur, les théories de ses victimes avait fait expédier ad patres force insurgés. C’est en Pologne aussi, que Trépow commença sa fortune.

» Est-ce une légende ou est-ce la vérité ? J’ai entendu raconter souvent que le gouverneur de Saint-Pétersbourg était un enfant trouvé, non sur la voie publique, mais sur les marches d’un escalier. De là son nom. La condition d’enfant trouvé en Russie est toute particulière ; elle n’a rien d’inavouable. Le plus grand bâtiment de la ville, à Saint-Pétersbourg, celui qu’on aperçoit le premier en arrivant de la gare pour se diriger vers l’intérieur de la ville, est l’édifice destiné aux petits êtres abandonnés, qui y reçoivent, paraît-il, une bonne éducation et entrent dans l’administration et dans l’armée.

» Trépow servit d’abord au Caucase, comme tant de milliers d’autres Russes, et y acquit rapidement grades sur grades jusqu’à celui de capitaine. C’est en cette qualité qu’il fut envoyé à Varsovie au moment où l’insurrection de Pologne éclatait. Des colonnes de gendarmerie mobile furent organisées pour rechercher les chefs de l’insurrection et surtout pour servir de contrepoids aux « gendarmes pendeurs » du gouvernement national, agents d’une sorte de Vehme, qui frappait les traîtres et les fonctionnaires les plus détestés. Trépow se signala en faisant la chasse à l’homme, et dans ces jours de justice sommaire et d’exécution immédiate sur simple constatation d’identité, il fut un des plus actifs pourvoyeurs des pelotons d’exécution et de la potence. C’est là aussi qu’il fit cet apprentissage de policier, qui devait lui rendre de si grands services plus tard dans la capitale, au poste qu’il occupe aujourd’hui. Pourtant, en admettant que le gouvernement russe ait tenu tout particulièrement à récompenser les aides-bourreaux de la Pologne, la fortune de Trépow prit des proportions fantastiques. On eût dit qu’une protection puissante, mystérieuse et romanesque s’était attachée au nom de celui dont l’origine était restée dans l’ombre, peut-être en raison de cette origine.