Les jeunes gens, — qui étaient, comme le procès l’a prouvé depuis, — des conspirateurs régulièrement embrigadés, cherchaient à persuader à la foule que c’était d’une manifestation en faveur des frères slaves qu’il s’agissait. On commençait à les suivre parfaitement, et Dieu sait quelles proportions la chose allait prendre, — sur la Perspective Newski, à deux pas du Palais d’Hiver, et à un moment où les événements d’Orient avaient chauffé les esprits.

Fort heureusement pour le tsar que maître Trépow avait eu vent de l’affaire ; des estafiers de police, qui avaient des instructions spéciales, se ruèrent sur les chefs de la manifestation, arrachèrent à ceux-ci les drapeaux et crièrent à la foule : « Ils veulent tuer l’empereur, ils veulent tuer l’empereur. » Cet appel au sentiment dynastique de la masse ne manqua point son effet ; la foule, qui croyait manifester en faveur des « frères du Sud », recula avec horreur devant des prétendus régicides et, remise de son trouble, se joignit aux agents de police. Les chefs de la démonstration échappèrent avec peine à une application monarchique de la loi de Lynch ; ils furent conduits en prison autant pour être protégés que pour être punis. L’habileté du préfet-maire avait déjoué un complot et provoqué une explosion du sentiment dynastique. Son autorité avait été augmentée d’autant depuis cet incident. L’empereur, qui lui avait déjà fait cadeau d’une magnifique maison, méditait une nouvelle récompense, et l’impératrice Marie déclarait une fois de plus qu’elle ne dormirait pas tranquille si elle ne savait que « son fidèle Trépow » veille sur sa sécurité ! Le général occupe dans la grande « rue maritime » une maison d’apparence ordinaire dont une façade donne sur un canal. Un agent de police se promène devant la porte et vous indique le chemin à parcourir pour arriver aux appartements particuliers du général. Il faut monter un étage. Sur l’escalier on croise des sous-officiers étroitement boutonnés dans leur habit vert, ayant presque tous une décoration, quelquefois deux sur leur poitrine et de grosses liasses de papier sous le bras.

Un de ces sous-officiers m’adressa à un aide-de-camp, lequel me conduisit dans une sorte de galerie-salon donnant sur l’eau et éclairée par une multitude de fenêtres. Cette pièce, très-vaste, était meublée assez richement, mais en style rococo ; des peintures sans grande valeur étaient pendues au mur, et une rangée presque interminable de chaises indiquait qu’il y avait là souvent affluence de visiteurs. En effet, la foule était grande dans l’antichambre de Son Excellence. L’uniforme, comme partout, à Saint-Pétersbourg, dans le monde officiel domine ; je remarque entre autres figures caractéristiques un officier suffisamment vieux, très-blanc de cheveux et la barbe grise, qui joue très-complaisamment avec un petit bambin d’une douzaine d’années habillé en matelot, coiffé d’une toque bleue ornée d’un gland.

Est-ce un effet des mœurs administratives patriarcales ou le gamin voudrait-il déjà solliciter pour son compte ou pour celui de son grand-père ? A côté un pope à figure fine et intelligente vêtu d’une ample toge d’étoffe brune médite, appuyé sur sa canne à pomme d’or ; cinq ou six dames en toilette élégante égayent le paysage, deux d’entre elles babillent avec beaucoup de vivacité, on les prendrait volontiers pour des actrices. Pourquoi pas ! l’autorité de l’Excellence qui est maître de céans s’étend sur les théâtres tout comme sur la voirie.

Mon attente ne fut pas longue, à peine le temps d’examiner les différents types qui attendaient le gouverneur. Celui-ci parut, et traversant la galerie d’un pas rapide il s’arrêta devant moi. C’est un homme de soixante ans environ, d’une taille moyenne bien prise, vigoureuse ; la tête est celle d’un vieux troupier ; des moustaches courtes et drues lui donnent un aspect farouche où dominent surtout l’énergie et la dureté. En un mot on reconnaît l’homme qui, habitué autrefois à bien obéir commande sans réplique. On retrouverait parmi les majors de l’armée d’Afrique, ceux qui se sont hâlés aux rayons du soleil de la colonie et ont toujours vécu au contact des zéphirs, des types semblables à celui du gouverneur de Saint-Pétersbourg.

La figure gagne au relief donné par le costume. Une tunique de couleur verte déboutonnée qui s’ouvre sur un gilet blanc à boutons de métal, un pantalon bleu à large bande dorée et sur la tunique plusieurs décorations, tel était cet uniforme. Je prévoyais bien que l’entrevue ne serait pas longue et je ne prétendais point abuser trop du temps de l’Excellence. — Je remis ma lettre et y ajoutai le compliment d’usage. « Resterez-vous longtemps à Saint-Pétersbourg ? me dit M. Trépow ; tâchez de voir le plus possible notre capitale ; elle est très-curieuse et les étrangers ne la connaissent guère ; avez-vous besoin d’un aide de camp pour vous conduire ? » Je remerciai en objectant que mes relations personnelles me permettaient de me passer du bienveillant concours offert par Son Excellence et j’ajoutai que du reste mon séjour à Saint-Pétersbourg ne serait pas de longue durée puisque j’avais hâte de me rendre sur le théâtre de la guerre.

Le général Trépow me regarda à peu près comme on examine un conscrit à la parade. « Heu, me fit-il, ça n’ira pas tout seul. On ne veut pas d’indiscrétions, on n’en veut pas, et le Grand-Duc a consigné jusqu’à nouvel ordre tous vos collègues. — Mais que faire alors ? — Restez à Saint-Pétersbourg, c’est une ville charmante, vous verrez ! vous verrez ! — Pardon, Excellence, mais je ne suis pas venu exclusivement pour mon amusement, je dois aller sur le théâtre de la guerre ou retourner en France. — Attendez quelques jours, peut-être la consigne sera-t-elle levée ; si vous avez besoin de quelque chose venez me voir. » Et le général, après avoir légèrement incliné la tête en signe de salut, se dirigea vers l’une des dames en longue robe à queue. L’enfant qui jouait avec le vieux militaire, s’arrêta tout interdit en voyant la figure renfrognée du gouverneur. Mais celui-ci sourit au petit qui, abandonnant son grand-père, vint se serrer tout contre les jambes du général. Tout en causant avec la dame, celui-ci s’amusait à pincer les joues roses et bouffies du gamin[2].

[2] Ces lignes ont été écrites immédiatement après mon audience à la préfecture de police. Je ne connaissais rien alors des procédés barbares du général à l’égard des prisonniers politiques. Il fallut l’action criminelle peut-être au point de vue du droit strict, mais courageuse en tous cas, de Vera Sassoulitsch, pour révéler que cet homme, qui passait à Saint-Pétersbourg pour un bourru assez bienfaisant, était un odieux tortionnaire. Voici, à côté de l’esquisse que le lecteur vient de lire, un portrait que je traçais de l’ex-gouverneur, peu de temps après l’acquittement de Vera, dans le journal la Presse :

LE GÉNÉRAL TRÉPOW

« Il peut avoir de soixante à soixante-cinq ans. Il est laid de figure, sa moustache grisonnante coupée ras au-dessus de la lèvre supérieure lui donne, avec ses pointes hérissées, un faux air de chat-tigre guettant une proie. Le front est étroit, déprimé, le profil quelque peu anguleux ; l’âge s’annonce surtout par les plis des joues, insuffisamment dissimulés par des favoris qui s’arrêtent à moitié du visage.