CHAPITRE III
Zig-Zags dans la capitale russe. — Visite à un journal russe. — Le Hérold. — L’explosion du Lufti-Djelil. — Quatre cents hommes tués par un seul coup de canon. — Chez le général Trépow. — Chez le général Timacheff. — Éloge du frac bleu-barbeau. — Un ogre du journalisme. — Le général Miliutine. — Charbonniers et grands ducs sont maîtres chez eux.
En arrivant à Saint-Pétersbourg, j’étais muni de plusieurs lettres de recommandation ; obéissant à mes sympathies personnelles comme à des affinités naturelles, je m’acheminai d’abord vers la rédaction d’un journal auquel m’attachent des liens de collaboration et d’amitié. Le Hérold de Saint-Pétersbourg est un organe rédigé en langue allemande, qui tend à devenir comme son modèle américain un organe international. Son fondateur, un ancien médecin de beaucoup de talent, M. le docteur Gsellius connu pour ses expériences sur la transfusion du sang, m’exposa lui-même l’idée qui avait présidé à l’installation du journal.
« La Russie, me dit-il, est un pays d’avenir, c’est une nation jeune que l’on n’a pas pu juger jusqu’à présent à sa valeur puisqu’elle n’a pu donner la mesure de son mérite et de ses capacités sous tous les rapports. Mais, laissez la question d’Orient qui pèse si lourdement sur nous, se résoudre, attendez que certaines mesures économiques imminentes à mon avis soient décrétées, que le commerce ne soit plus gêné dans son essor et vous verrez tout le développement que prendra, grâce à l’activité de ses habitants et à la richesse de son sol ce vaste empire. Il y aura besoin évidemment d’établir un trait d’union entre l’Europe et nous ; le Hérold sera ce lien le plus efficace de tous, car il n’est rien au-dessus d’un journal bien pourvu d’informations, bourré de renseignements pour créer des rapports internationaux solides et attrayants à la fois. Eh bien, notre Hérold sera infailliblement appelé à jouer ce rôle — un peu plus tôt un peu plus tard. » En attendant que le Hérold égale, selon les vœux de son actif et intelligent directeur, son homonyme de New-York, ce journal est une œuvre précieuse pour ceux qui veulent des renseignements exacts sur ce qui se passe politiquement, financièrement et socialement, non-seulement à Saint-Pétersbourg et à Moscou mais encore dans la campagne russe que personne ne connaît en dehors de ces grands centres. Le Hérold a planté sa tente sur la place où se trouve le monument équestre de Nicolas Ier ; ses rédacteurs en rédigeant leurs premiers-Pétersbourg, en classant les nouvelles du jour, ont sans cesse devant les yeux l’image du précédent empereur. Mais appartenant tous à l’école libérale, je doute fort qu’ils se sentent inspirés par le voisinage de cet impitoyable ennemi de la presse. De onze heures du matin jusqu’à deux ou trois heures de la nuit les bureaux du Hérold sont une ruche bourdonnante ; on ne se quitte pas dans ces temps de fièvre sans avoir parcouru les dernières nouvelles que le cabinet du ministre de la guerre envoie très-tard dans la soirée.
Au milieu du fatras de dépêches expédiées par les agences rivales et par les correspondants particuliers qui tiennent à être beaucoup et moins à être bien renseignés, c’était à ces communications seules qu’on pouvait se fier pour distinguer la vérité au milieu du salmis de canards qu’on vous servait quotidiennement. Il est vrai que souvent ces dépêches étaient d’un laconisme insignifiant, elles nous rappelaient plus d’un de ces bulletins vides de faits qui rendirent si légendaire pendant le siége de Paris, la signature P. O. Schmitz.
Il est vrai qu’on ne pouvait avec la meilleure volonté du monde donner des nouvelles quand il n’y en avait pas ou révéler des mouvements militaires pour ajouter plus d’attrait aux communications officielles. C’est dans les bureaux du Hérold vers deux heures du matin que j’appris ce premier fait important de la guerre en Europe : l’explosion du magnifique cuirassé turc, le Lufti-Djelil (Joie de la Vie).
L’occupation de la Roumanie par l’armée russe avait eu lieu sans encombre et sans résistance de la part des Turcs. Ceux-ci n’avaient même pas jugé à propos d’occuper les positions fort avantageuses qui tout d’un coup se trouvèrent dégarnies de troupes sur le Danube. Scrupules diplomatiques paraît-il, mais ces scrupules coûtèrent gros à la Turquie et je ne sache pas qu’ils lui aient valu en retour le plus petit égard ou la moindre indulgence au règlement final. C’est sans doute aussi par scrupule diplomatique que les cuirassés turcs négligèrent de faire sauter le pont de Barbosch sur le Zereth, ce qui eût interrompu les communications par railway entre Bukarest et la frontière russe et causé un retard considérable à l’armée d’invasion. Il est vrai que la construction défectueuse des chemins de fer roumains et les fortes pluies se chargèrent en partie du moins de la besogne de Hobart-Pacha ; un éboulement de terrain rendit la voie impraticable pendant plusieurs jours — mais longtemps après, quand le gros de l’armée russe avait déjà passé.
Pourtant l’amiral anglo-turc, qui commande encore aujourd’hui la magnifique mais bien inutile flotte des cuirassés ottomans, semblait se repentir de son inaction. Ayant manqué son coup au pont de Barbosch, il voulut se rattraper assez impolitiquement sur les villes du littoral valaque. Il commença à bombarder Swegerdek, ensuite Braïla, deux villes très-agréables et très-prospères en temps de paix, la seconde surtout, dont les maisons blanches et d’une architecture presque luxueuse, attestent la prospérité. Hobart-Pacha se vantait de convertir Braïla en un monceau de décombres fumants. En effet, depuis plusieurs jours des steamers détachés de la flottille croisaient dans le canal d’Atschin et gratifiaient la ville de bombes et d’obus. Mais ici aussi l’amiral s’y était pris trop tard : il avait laissé aux Russes le temps d’élever dans les vignes et vergers au-dessus de Braïla des batteries qui dominaient le canal et menaçaient même le cours du grand Danube. C’est d’une de ces pièces que fut tiré, dans l’après-midi du 10 mai, un maître coup de canon qui envoya un boulet se loger tout droit dans la cheminée d’un des plus beaux steamers de la flottille. Un second projectile vint frapper en plein la sainte-barbe ; — il y eut une détonation formidable, une fumée épaisse obscurcit l’air pendant quelques minutes, puis les servants de la batterie russe, quand le nuage se fut dissipé, cherchèrent en vain le moindre vestige du navire qui devait brûler Braïla. On crut d’abord qu’il s’était enfui dans la direction d’Aschin pour aller se cacher dans un repli de terrain, derrière les roseaux qui, dans cette région et dans cette saison, atteignent souvent la hauteur de véritables arbres ; mais le remous à la place où le steamer se trouvait encore il y a très-peu d’instants, et un morceau de la mâture qui émergeait obstinément au-dessus de l’eau ne laissèrent plus aucun doute sur le sort du cuirassé turc et de tous ceux qu’il portait. Bâtiment et équipage s’étaient abîmés dans les flots du Danube aussi profonds que ceux de la mer. Comme entrée de jeu, la terrible flotte turque venait de perdre un de ses plus puissants et en même temps, assurait-on, de ses plus luxueux navires. Un enthousiasme sans bornes s’empara des servants des batteries russes. Des hourrahs que le vent portait en ville firent trembler l’air et de toutes parts les officiers et les soldats s’empressèrent autour du canonnier qui avait si glorieusement ouvert la campagne. Quant aux victimes de l’explosion, on n’y songea que plus tard ; sur quatre cents hommes que le Lufti-Djelil avait à son bord, un seul avait survécu. Et dans quel état ! les mains calcinées, les jambes couvertes de mille brûlures, la peau du visage éraflée en une foule d’endroits, le crâne presque complétement scalpé, — c’est ainsi que le malheureux Turc fut recueilli par une barque envoyée du rivage dans le dessein de sauver, s’il était possible, les épaves de la catastrophe. Le soir même, grâce au télégraphe, on était informé à Saint-Pétersbourg de l’exploit de l’artillerie. On peut juger de l’accueil que les patriotes du Hérold firent aux nouvelles qui annonçaient le premier succès, la première étape symbolique d’un carnage de sept mois. Le journal fut rapidement achevé. Des droskis stationnaient devant la porte ; on s’y entassa pour aller arroser avec du Rœderer le début heureux de la campagne.
Peu de jours après j’usai d’une lettre de recommandation pour un des principaux personnages de la Russie. M. le général Trépow remplissait à Saint-Pétersbourg des fonctions dont l’équivalent n’existe, à ce que je sache, dans aucune des autres grandes capitales de l’Europe. Sous le titre de gouverneur général, il était à la fois le maire, le préfet, le commandant militaire de Saint-Pétersbourg. Véritable Argus, il fallait être partout, contrôler tout et empêcher tout ce qui sortirait de l’alignement officiel, sous quelque rapport que ce soit. Le général Trépow était indépendant de tout ministère et de toute autre autorité hiérarchique ; il ne répondait de ses actes qu’à l’empereur, autrement il était complétement le maître. On le redoutait en conséquence, et tout ce qui, dans une grande ville, se trouve plus ou moins sous la coupe de la police, cochers de place, cantonniers, balayeurs, revendeurs, concierges, etc., etc., tout cela tremblait comme la feuille au nom seul du gouverneur général. Quant aux conspirateurs politiques, aux nihilistes, aux auteurs d’écrits clandestins, M. de Trépow leur faisait la chasse sans trêve ni merci. Il sait que le lourd mécanisme de l’État russe est en somme à la merci du plus petit incident et d’un coup de poignard que l’envie de donner ne manque pas, comme il a pu en faire l’expérience sur lui-même. Un fait qui s’était passé peu de jours avant mon arrivée dans la capitale russe vient à l’appui de mon assertion et prouve en même temps que même la surveillance si soutenue et si rigoureuse du dictateur de Saint-Pétersbourg pouvait être mise en défaut.
Au sortir de l’office du dimanche, devant cette même cathédrale de Kazan, qui a un faux air de Saint-Pierre de Rome, une cinquantaine de jeunes gens commencèrent, avec une sérénité parfaite, à organiser une démonstration communiste aux cris allégoriques, si bien compris par les affiliés de « terre et liberté ».