Il ferait beau voir qu’un soldat, ayant en effet quelque chose sur le cœur, prît l’interpellation au sérieux et s’amusât à porter sa plainte. Il n’y aurait pas assez de bourrades et de salles de police pour l’audacieux. Cet échange de demandes et de réponses, réglé d’avance et lancé dans les airs comme une bouffée, a quelque chose d’étrange.
Mais, pressons-nous, il s’agit de conquérir une place avantageuse d’où l’on peut voir sans être trop vu, car qui sait si la présence d’un simple reporter au milieu de tous les personnages officiels serait tolérée ? Un ami, collaborateur d’un journal pétersbourgeois, qui nous accompagnait dans notre excursion, ne tarissait pas en recommandations ; il fallait être discret, prudent, s’effacer et surtout éviter les regards du général Trépow, le préfet-maire de Saint-Pétersbourg, qui, d’un signe donné à un gendarme pouvait nous faire jeter à la porte de la gare. « Mais, répétai-je, vous avez votre autorisation ? — En effet, mais à quoi cela me servirait-il, si le général était de mauvaise humeur ? » Nous traversâmes la banale antichambre de la gare et nous nous faufilâmes sur le quai. Il était déjà encombré de messieurs et de dames de haut parage tous spécialement invités et revêtus, les premiers de magnifiques uniformes, les autres de lourdes et précieuses pelisses qui cachaient les toilettes de bal blanches ou roses ; les dames de la haute aristocratie et les épouses des fonctionnaires s’étaient mises sous les armes pour faire honneur à leur empereur. Au milieu des uniformes et des fourrures, un groupe d’hommes en habit noir dont plusieurs portent autour du cou pendue à un ruban bleu ou rouge une médaille d’or avec le portrait de l’empereur Alexandre, fait tache.
Ces messieurs sont les membres du conseil municipal de Saint-Pétersbourg, la Duma. L’habit noir va mal à ces négociants en grains et en cuirs, leur large figure fade et bouffie, et leurs cheveux plats s’accommoderaient mieux de la longue houppelande et du bonnet fourré dont ils sont accoutrés à leur magasin. Parmi la foule circulent les gendarmes de la cour, tous des gaillards de six pieds au moins, magnifiquement nourris et vêtus de même.
A l’heure précise un long coup de sifflet retentit, tous les assistants privilégiés se rangent militairement sur le quai, le train entre en gare. Ce convoi d’empereur, composé de superbes wagons, a son histoire. Il appartenait à un autre empereur mort en exil. Napoléon III avait fait construire ces voitures-salons pendant les dernières années de son règne. Elles ne servirent que deux fois, lorsque l’impératrice se rendit en Corse en 1869, et lors du départ de Napoléon III pour l’armée, en juillet 1870. Après la guerre, lors de la liquidation de la liste civile, le tsar dont les wagons de gala menaçaient ruine, fit acheter le convoi désormais inutile de son confrère découronné. On gratta sur les portières les N que l’on remplaça par l’aigle à deux têtes ; du reste, le train servait aux mêmes fins. Seulement, au lieu de conduire les augustes voyageurs sous Metz, il les conduisit à un camp sous Kischeneff.
L’empereur Alexandre occupait le troisième wagon, tout peint en bleu, et dont les stores roses étaient baissés. Il quitta le compartiment d’un pas rapide et répondit par une vague inclinaison de la tête aux saluts qui lui étaient adressées de toute part. Alexandre II a aujourd’hui soixante ans, il a franchi cette passe fatale de cinquante-neuf ans, que sauf Catherine, aucun Romanoff n’a doublée. Il ne marque point dans son extérieur cet âge voisin de la vieillesse. Toute sa personne respire la vigueur ; je n’ai point trouvé dans sa figure cette teinte de mysticisme et de douleur méditative que les apologistes de ce souverain veulent absolument découvrir dans toute son attitude. L’impression que laisse la vue de l’empereur est essentiellement militaire. Au moment de son retour à Saint-Pétersbourg, les traits du tsar contractés par la fatigue et peut-être par la contrariété de quelque mauvaise nouvelle, étaient extrêmement durs. Évidemment une préoccupation l’obsédait. Regrettait-il la détermination qu’il venait de prendre ou prévoyait-il les difficultés et les déceptions de la première période de la campagne ? Le fait est qu’on eût cherché en vain la moindre trace de bienveillance ou de bonne humeur chez l’empereur.
Le général Trépow s’inclina profondément devant son souverain. Celui-ci alors s’arrêta un instant et tendit la main au tout-puissant gouverneur de Saint-Pétersbourg. Mais sa figure se renfrogna tellement quand les membres de la municipalité s’avancèrent vers lui, que le chef du conseil municipal en oublia tout net le discours de bienvenue qu’il avait soigneusement préparé et appris par cœur. Il resta bouche béante devant le souverain en proie à une telle émotion que des larmes lui en vinrent aux yeux, au grand désappointement de ses collègues qui se regardaient d’un air à la fois consterné et piteux. L’empereur mit lui-même un terme à cette scène peu édifiante ; son visage se rasséréna un peu. « Je vous remercie, fit-il, de votre réception, Saint-Pétersbourg n’est pas resté en arrière de Moscou. Quant à votre discours, ajouta-t-il, je le lirai demain dans le Messager officiel ». Le tsar franchit alors le vestibule de la gare. Les officiers réunis sur le quai pour sa réception se précipitèrent sur ses pas en poussant des hourrahs frénétiques, ils l’entouraient d’un immense cordon humain. Quand l’empereur monta dans son petit panier (droski), presque aussi simple qu’une voiture de louage, mais attelé de deux magnifiques trotteurs Orloff, de ces chevaux qui reviennent à 10,000 francs pièce, le cercle se rétrécit autour du véhicule et ne se dispersa qu’après que le cocher eut lancé les chevaux au triple galop sur la Perspective. Le poignard affilé d’un nihiliste aurait eu bien de la peine à se faire jour à travers cette haie de gardes du corps, armés jusqu’aux dents et poussant des acclamations féroces. Rapprochement singulier, c’est également entouré d’une cohorte d’officiers qui courent en avant, en arrière et aux côtés de son cheval que le sultan sort de la mosquée le vendredi.
L’empereur Alexandre se rend dans sa mosquée à lui, à la cathédrale de Kazan. C’est sa dernière halte chaque fois qu’il quitte sa résidence, c’est sa première quand il y retourne…
Salué par les acclamations des soldats, le droski impérial fend en quelques minutes la distance située entre la gare de Nicolaï et le perron de Notre-Dame de Kazan. Quel saisissant spectacle sur les marches de cette église ! Sur la première, le métropolitain de Saint-Pétersbourg, dans ses vêtements couverts d’or et de fines broderies, attend la mitre en tête et la crosse dans la main droite, entouré de son nombreux état-major de popes, aux costumes bariolés, dont les longs cheveux soyeux flottent dans le dos ; des petits enfants de chœur habillés d’une manière fantastique agitent l’encensoir sous le nez des hauts personnages ecclésiastiques. Une foule pieuse et recueillie se pressait sur les autres degrés, et dans cette foule dominait le costume national russe. Non moins pressée était la cohue sur le parvis, se brisant à droite et à gauche contre la double haie de soldats qui maintenait libre le passage du milieu. C’est par là que le droski du tsar s’engouffra pour déposer son illustre voyageur devant le perron. Alors toute la foule sur les escaliers s’agenouilla, se découvrit et répéta trois fois le signe de la croix. De l’église toute grande ouverte et rayonnante de cierges, s’échappaient les sons du Te Deum ; le tsar, précédé du métropolitain, entra dans la basilique, s’agenouilla devant une image sainte, dit sa prière, tandis que le Te Deum continuait, puis sortit au milieu de la foule agenouillée. Peu d’instants plus tard, il rentrait au palais d’hiver. Le soir, Saint-Pétersbourg fêtait par des illuminations le retour de son souverain.
Il n’y a assurément rien d’aussi original qu’une illumination à Saint-Pétersbourg. Cela ne ressemble en rien aux fêtes de ce genre telles qu’on se les imagine en France et telles qu’on les a vues pendant l’Exposition. La lumière électrique n’est pas en usage et les ifs de gaz formant tantôt des guirlandes, tantôt des rangées lumineuses, sont exclusivement réservés aux édifices publics.
Quant aux particuliers, ils témoignent de deux manières leur allégresse. D’abord, en fichant des bougies dans les intervalles qui séparent les doubles fenêtres, puis, en plantant sur le trottoir devant leurs maisons des lumignons qui fument et qui brûlent à la fois. Aussi quel danger pour les passants, mais surtout pour les passantes, dont les robes à traîne pourraient si facilement prendre feu à ces illuminations du rez-de-chaussée ! La lumière fantastique que cet éclairage fait régner dans les rues donne aux maisons, aux palais, aux enseignes et aux promeneurs un reflet des plus étranges, les jambes sont en lumière, le buste reste dans l’obscurité. Dans les rues principales, la foule est aussi compacte, aussi serrée, aussi énorme qu’elle pourrait l’être à Paris sur les boulevards un jour de réjouissance publique et officielle. Seulement la cohue est bien plus pittoresque, car de la vieille ville et des faubourgs, des flots d’ouvriers et des petits bourgeois, restés fidèles au costume national, s’acheminent dans la direction de la Perspective. Tel est le but du pèlerinage général ; aussi comme il est difficile de se mouvoir dans les rues adjacentes qui aboutissent à la grande artère principale ! La Perspective elle-même est relativement peu éclairée ; les boutiques sont fermées et le vent a soufflé sur les ifs de gaz. Il est impossible de se rendre compte de la masse de voitures circulant sur la chaussée aussi large que celle du boulevard Montmartre. Les droskis particuliers ou de maître sont serrés les uns contre les autres, les uns derrière les autres, comme des harengs dans un tonneau. Le cocher ne peut avancer autrement qu’au pas. Pas une seule, parmi ces milliers de voitures, ne possède de lanterne, de sorte que rien ne révèle la présence de ces innombrables véhicules ; on est tout surpris de les trouver devant soi quand on veut traverser la chaussée. Alors les silhouettes des chevaux piaffant sur place, du cocher qui retient le trotteur avec toute l’énergie de ses doigts nerveux, les contours du panier et la pelisse du « bourgeois », tout cela se révèle d’abord une fois, puis deux, puis trois, puis dix, puis cent, puis mille fois, cela n’en finit pas. Quant à la foule, elle observe le plus profond silence ; pas une rumeur, pas un cri, rien de la joie, rien de l’enthousiasme. Si ces sentiments existent, ils ont été aussi soigneusement que complétement dissimulés ; on aurait pu supposer que les nombreux passants et les innombrables voitures étaient tout aussi bien là pour un enterrement que pour fêter un joyeux événement. Je fis part de ma remarque à un Saint-Pétersbourgeois. « On attend la famille impériale qui ne manque jamais de se promener par la ville quand il y a des solennités comme celle-ci. » Mais on attendit longtemps encore. Aucune voiture de la Cour ne se montra à l’horizon. La foule, désappointée, lasse d’attendre, se porta alors sur l’immense place au centre de laquelle s’élève le palais d’hiver. Sa grande masse de pierre et de marbre restait muette et silencieuse, faisant face à l’immense amphithéâtre qui renferme la chancellerie d’État et les bureaux de l’état-major. Pas une lumière aux trois cents fenêtres qui garnissent les quatre façades. On eût cru en réalité que la demeure du tsar cherchait à se dérober aux regards derrière un épais voile nocturne. De plus, le drapeau ne flottait pas sur le faîte du monument ; il n’y avait pas à en douter, la famille impériale s’était soustraite aux ovations et à l’obligation de la promenade. Le tsar, pour se reposer des fatigues du voyage et réfléchir sur les graves mesures à prendre, s’était réfugié à Tsarkoë-Selo et avait ainsi enlevé à la fête du soir la sanction officielle et la plus grosse partie de son attrait. L’illumination s’éteignit promptement et la foule s’écoula peu à peu dans les faubourgs d’où elle était venue, dans les rues adjacentes de la Newski ou dans les cafés, restaurants et brasseries qui sont tellement hospitaliers dans cette bonne ville que l’on trouve à se réfecter plantureusement jusqu’au lever de l’aurore aux doigts de roses.