Quels costumes disparates ! quelles coiffures pittoresques ! quel assemblage de samovars, de lames de sabres hors de service, de pistolets à pierre, de boîtes à lunettes et surtout que de vieux bouquins !

La rue se rétrécit, bientôt elle prend les dimensions d’une des ruelles de l’ancien Paris — mais c’est une surprise que l’architecture saint-pétersbourgeoise nous ménage. Tout à coup l’horizon s’élargit, la rue étroite aboutit sur une large place carrée entourée de hautes maisons et de palais. A l’extrémité Sud se dresse au milieu d’un jardin complétement dépouillé par la saison, un immense édifice avec une grande coupole tout aussi dorée que celle des Invalides. Cette orgie de marbre et d’or représente la nouvelle cathédrale de Saint-Pétersbourg placée sous l’invocation de Saint-Nicolas. Mais ce n’est pas au canonisé seul de ce nom qu’appartient la place. En face de la grande porte d’entrée se dresse la statue équestre du père et prédécesseur de l’empereur actuel.

Il est de mode à Saint-Pétersbourg de dire que cette statue ne représentait rien, ne signifiait rien, que c’était un bloc de fer sur un bloc de pierre ; image fidèle d’ailleurs de ce règne si long et en somme peu glorieux. Pourtant, vue dans la pénombre, cette figure allègre et brutale interrogeant le ciel comme pour savoir s’il fera beau temps pour la parade, nous frappe étrangement. Nous y voyons incrustée l’image banale mais saisissante toutefois du despotisme militaire, et cette banalité qui vient paralyser l’élan de l’artiste en s’imposant à lui de par la censure, symbolise encore le mieux le règne de ce monarque.

La nuit s’est enfin décidée à venir, quand le léger véhicule tournant sous l’arc-boutant en face du palais d’hiver, s’engage au milieu des hautes maisons de la « grande rue maritime », tourne sur la Perspective, le boulevard de Pétersbourg et après avoir passé devant la cathédrale de Notre-Dame de Kazan — pâle imitation de Saint-Pierre de Rome, — court à bride abattue vers l’hôtel Dehmouth que signalent de loin les drapeaux arborés aux fenêtres du premier étage.

Dehmouth est le caravansérail à peu près obligé de tout étranger de distinction qui tient à descendre dans un hôtel de bel air où il aura toutes ses aises. Le premier étage se compose d’appartements meublés avec un luxe princier. C’est ici que logent souvent les nombreux parents de la famille impériale qui viennent en visite sur les bords de la Neva. La reine du chant, l’adorable Adelina, tenait pendant trois mois cour plénière dans ce premier étage, et peu de temps avant notre arrivée son appartement fut le théâtre de scènes conjugales mélodramatiques qui ont eu un fâcheux retentissement. Pour le moment l’hôtel Dehmouth était hanté par une demi-douzaine de généraux, qui ne cessaient de recevoir les visites d’autres hauts dignitaires de l’armée. Un mouvement inaccoutumé régnait d’ailleurs le soir même de mon arrivée ; chacun se préparait à la grande cérémonie prochaine : le retour à Saint-Pétersbourg de l’empereur Alexandre qui venait de voir défiler devant lui l’armée de Kischeneff avant de lui donner l’ordre de passer la frontière turque.

La ville était aussi agitée que peut le comporter le tempérament calme, passif et d’allure bureaucratique de la capitale officielle de l’empire russe. La grande affaire, c’était de ne pas rester en arrière de Moscou, ce volcan slave toujours en ébullition, où le tsar venait d’être l’objet de démonstrations enthousiastes et d’ovations pleines d’exubérance. Le télégraphe avait apporté, à trois heures du matin, dans les rédactions de journaux, où le personnel l’attendait avec impatience, le texte même des discours au picrate échangés dans l’enceinte du Kreml entre le tout-puissant empereur et les représentants de la noblesse et de la bourgeoisie moscovite.

Ces discours retentissaient dans tous les cœurs comme les fanfares guerrières de cette nouvelle croisade contre le Turc, croisade dont un empereur du XIXe siècle se faisait le Pierre l’Ermite. Alexandre II venait de déployer à Moscou l’étendard de la chrétienté ; c’est aux passions religieuses qu’il venait de faire appel pour pousser son peuple, — qui n’avait pas besoin de ces encouragements, certes non ! — dans la voie qui mène à « Tsarigrad ». O illusion ! L’Europe libérale croyait avoir enseveli sous le fracas du canon de Castelfidardo la puissance de la papauté, l’empire d’un pontife sur les passions les plus dangereuses des foules. Voici, au Nord, un autre pape-César qui déclare tirer l’épée au nom de la religion, et tout un peuple l’acclame. Il dit à Moscou que c’est bien la guerre telle que Moscou la veut et l’entend qu’il fera, non pas la guerre née d’un incident et pouvant aboutir à un compromis, mais la guerre de principe, la guerre jusqu’au bout, la lutte de la croix contre le croissant, qui ne peut finir que par la destruction d’un des deux principes noyé dans un flot de sang.

A ce discours impérial, qu’aurait pu prononcer tout aussi bien l’agitateur Aksakoff, et que le bouillant Katkoff aurait pu placer en tête de sa « Gazette », Moscou, ivre de joie, avait répondu par de bruyantes ovations. Il ne fallait pas que Saint-Pétersbourg fût accusé de tiédeur et qu’il méritât d’avoir « presque » égalé Moscou.

Le grand jour, le 7 mai, il faisait un froid de loup. Un vent aigu et tranchant nous jetait au visage les grains de sable de la steppe, et le ciel gris et lourd était plein de menaces de neige. Aussi quelle orgie de fourrures sur la perspective Newski ! Une procession interminable de droskis lancés à fond de train faisaient rage sur le boulevard de la capitale russe. La route que poursuivaient ces lestes et pimpants équipages était celle de la gare du chemin de fer Nicolaï, qui se trouve à l’extrémité de la Newski. L’embarcadère porte, ainsi que le chemin de fer, le nom du précédent souverain qui fit construire à son idée le railway de Saint-Pétersbourg à Moscou. Il prescrivit l’itinéraire entre les deux villes en traçant une raie avec l’ongle du pouce, au grand désespoir des ingénieurs. L’arrivée du train impérial était fixée pour dix heures ; à huit heures, les corps de troupes commencèrent à prendre position sur la Newski. Il y avait des députations de tous les régiments en garnison dans la capitale appartenant tous à la garde. Un soldat de la ligne est un être complétement inconnu dans la capitale ; il déparerait d’ailleurs, pauvre hère chétif et malingre enfoui dans sa disgracieuse capote, ce magnifique et luxuriant spectacle militaire qu’offre une réunion de corps d’élite.

Les détachements avaient pris position au milieu de la large chaussée sur quatre hommes de front. Il y avait là des grenadiers habillés d’un pantalon et d’une tunique verte, des voltigeurs des régiments de Paul et Preobrajenski, le chef coiffé de l’immense bonnet de cuivre de forme conique, poli, éclatant et luisant comme de l’or, puis des artilleurs, des cosaques tout de bleu vêtus avec leur lance ornée de banderoles aux cent couleurs diverses, des dragons aux casaques jaunes, etc., etc. Toutes ces troupes y compris la cavalerie étaient à pied et sans armes, c’est l’usage en Russie. Le soldat ne paraît avec son fusil qu’à la parade ; dans les occasions solennelles comme celle-ci, il n’est en quelque sorte qu’un simple spectateur, mais un particulier parfaitement endimanché. Tout était flambant neuf et luisant sur les corps de géant de ces prétoriens. Pas une tache sur les tuniques, pas un défaut dans la buffleterie et les gants d’un blanc immaculé. Mais ce qui manquait complétement à ces soldats c’était l’élégance militaire. Il n’y avait chez eux ni cette raideur martiale, corsetée, serrée de près et archi-bouclée du grenadier prussien, ni le laisser-aller étudié du deutschmeister autrichien qui porte son uniforme avec le chic d’un gandin habillé par Dussautoy, ni l’aisance d’allures, le dégagé du zouave ou du chasseur de Vincennes ; des automates grossièrement travaillés et bien vêtus mais gauchement machinés, voilà l’effet le plus exact que produisent les soldats de la garde russe, surtout quand ils ne savent que faire de leurs bras ballants habitués à tenir le fusil. Faut-il tout dire, l’aspect de ces grands corps lourds et gauches ficelés dans leurs loques a quelque chose qui frise le comique. Heureusement que les officiers, pomponnés, pommadés et coiffés sont là pour donner à l’enfilade de guerriers un aspect plus aimable et on ne peut plus raffiné ! De temps à autre un colonel enveloppé d’un immense manteau à triple collet, passe dans un simple droski devant le front de bandière. Alors un court colloque s’engage entre cet officier et le chœur des troupiers. Ainsi le veut le réglement. « Mes enfants, dit le colonel, vous portez-vous tous bien ? » Le chœur répond d’une voix : « Très-bien, merci, et vous ? » Le colonel reprend : « Avez-vous quelques plaintes à formuler ? — Aucune. »