Vers le soir, on arriva près de Wilna. A l’une des stations intermédiaires, mon autre compagnon, l’employé supérieur du chemin de fer, raconta une anecdote dont il prétendait avoir été témoin en 1867 lorsque l’empereur actuel se rendit à Paris à l’Exposition universelle. Le convoi de la Cour s’était arrêté à cette station pour permettre à la machine de faire de l’eau. L’empereur était descendu un instant et recevait les hommages du maire et du conseil municipal de la commune qui étaient accourus pour saluer leur souverain. Soudain, un bruit confus se fit entendre de l’autre côté de la cloison qui séparait le bâtiment de la gare de la campagne. L’empereur leva la tête et aperçut une femme portant le costume des bohémiennes, se débattant avec énergie au milieu des gendarmes et des employés de chemin de fer qui voulaient l’empêcher d’approcher du groupe formé par l’empereur et les conseillers municipaux. Le tsar donna l’ordre de lui amener la tzigane. « Que me voulais-tu ? dit-il. — Je voulais vous dire la bonne aventure. » L’empereur sourit et, se prêtant à la fantaisie de la femme, lui tendit sa main. Elle se prit à étudier les « lignes » avec le plus grand soin. « Sire, dit-elle, ne faites jamais la guerre, car vous en mourrez ! » Ces paroles firent une vive impression sur le tsar, il retira brusquement sa main et s’avança d’un pas rapide vers le wagon-salon où il s’enferma tout rêveur…

A Byalstock, autre réminiscence, celle-là se rapportant à l’insurrection de Pologne de 1863. Un télégramme venait d’annoncer à Saint-Pétersbourg l’extension que prenait le mouvement ; on forme un train spécial à Saint-Pétersbourg qui doit conduire dans la région insurgée toute une cargaison de fonctionnaires militaires et civils chargés de diriger la répression du mouvement. Le train était commandé par un ingénieur attaché à la compagnie, un belge, M. B. Au départ de Saint-Pétersbourg, tout le monde était tout feu et tout flamme ; le juge d’instruction ne parlait que de pendre en masse tous les insurgés ; le général voulait les sabrer et les commissaires extraordinaires rêvaient déjà tout haut des récompenses que leur vaudrait leur zèle. Hélas ! ce zèle se refroidissait au fur et à mesure que l’on approchait du but du voyage, car, à chaque halte du convoi, on apprenait une nouvelle extension du mouvement. Les hauts dignitaires envoyés pour comprimer l’insurrection s’éparpillèrent sur la route ; chacun se rappela une mission importante à remplir dans les villes du parcours. De cette façon, M. B. arriva tout seul à Byalstock.

Là, les insurgés régnaient en maîtres ; ils s’étaient emparés de la gare et prenaient des dispositions pour ramener le matériel roulant en arrière dans leurs lignes. M. B., sans perdre la tête, parlementa, fit valoir sa qualité d’étranger, invoqua l’intérêt des actionnaires, des droits de la Compagnie, etc., etc. Son entrain, sa bonne humeur, et surtout un prodigieux aplomb, qui, en pareille circonstance, emporte le morceau, en imposèrent aux insurgés ; ils entrèrent en pourparlers et laissèrent à l’ingénieur le temps de faire former par les hommes d’équipe qui obéissaient à lui seul un double train, d’y sauter à la dernière minute et de partir dans la direction de Wilna…

Les vingt-quatre heures qui séparent la frontière de la capitale passèrent en causeries, en sommeil et en stations autour des samovars. La journée avait été humide. Vers le crépuscule, le froid ne cessa point ; au contraire, il devint encore plus intense ; mais la brume disparut, la pluie sécha et le soleil des contrées boréales nous montra les forêts de pins baignées dans une onde dorée. Nous approchions de la ville des tsars. Après une foule de noms totalement inconnus, la voix du conducteur jeta ces vocables qui ne sont pas étrangers pour quiconque lit un peu les journaux : « Tsarkoë-Selo ! » Nous nous arrêtâmes quelques minutes dans cette résidence d’été des empereurs, la retraite de prédilection d’Alexandre II. Le château est encore assez loin de la gare ; on le remarque à peine ; une ceinture de jolies maisonnettes l’entoure ; c’est surtout au soin qu’on apporte ici, même en hiver, à l’entretien des jardins et des routes de communication que l’on s’aperçoit de la proximité d’une résidence impériale. Pour moi, l’impression laissée par Tsarkoë-Selo se résume dans un pope, robuste vieillard, bien pris et trapu, tellement emmitouflé dans une énorme pelisse qui lui recouvrait le corps entier et la figure, qu’on apercevait à peine sortant de dessous un capuchon quelques bribes de barbe blanche, un nez fortement bourgeonné, — puis rien. Cet ourson fut hissé à grand’peine dans notre wagon par un diacre complaisant ; il représentait à mes yeux in anima vili le véritable père Hiver de ces régions du Nord, l’hiver frileux de son propre froid, et grelottant le premier sous le poids de ses fourrures avec ses glaçons pendant à la barbe. Oui, c’était bien là le climat russe tel qu’il se grave dans le cerveau populaire d’après les images d’Épinal. Le compagnon du prêtre le serra dans ses bras et appliqua deux solides baisers bien retentissants, deux baisers slaves, sur les collets relevés de la pelisse qui protégeaient les joues du voyageur, en guise de souhait de bon voyage.

Quelques minutes plus tard, nous étions à Saint-Pétersbourg. Neuf heures du soir sonnaient et pourtant il ne faisait pas nuit.

La place devant la gare, un vaste carré dallé où s’agitaient des véhicules de toute espèce, traînés par des chevaux de toute sorte, était noyée dans une demi-lumière blanche indécise, crépusculaire.

Le nouveau débarqué peut croire à une erreur dans l’heure indiquée sur le livret. Il vérifie et s’aperçoit qu’il ne se trompe pas. On est au début de cette saison extraordinaire spéciale aux contrées polaires, où le jour se prolonge d’heure en heure jusqu’à la suppression complète de la nuit pendant deux ou trois semaines. La nature a mesuré d’une main avare les douceurs de l’été aux habitants de ces contrées, mais elle a rétabli l’équilibre en laissant luire pendant dix-huit, vingt et vingt-quatre heures le splendide soleil de juillet et d’août.

CHAPITRE II

Halte à Saint-Pétersbourg. — Première impression. — Églises et brocanteurs. — Saint-Isaac. — La Patti à l’hôtel Dehmouth. — Le retour de l’empereur. — Un discours incendiaire. — A la gare Nicolaï. — Souvenir de Metz. — Un discours manqué. — La bienvenue à Notre-Dame de Kazan. — Une illumination à Saint-Pétersbourg. — Dix mille voitures fantômes.

La première impression que Saint-Pétersbourg fait sur l’étranger a incontestablement quelque chose de grandiose. L’œil est de suite sollicité dans les faubourgs que l’on traverse par l’excentricité des constructions. Une grande caserne d’abord, bâtiment immense et d’aspect aussi peu aimable que les constructions de ce genre dans les autres États de l’Europe ; ensuite une église, bâtie à la grecque avec la coupole gracieuse et luisante. Les portes béantes, malgré le froid, laissent voir dans la nef, agenouillée sur la pierre devant l’autel tout inondé de lumières, la foule des fidèles. Le cocher de notre voiture (l’istvotschik) ne manque pas de se décoiffer avec piété en passant devant la maison de Dieu et de se signer trois fois. Puis viennent les vieilles maisons à arcades basses avec les boutiques les plus diverses sur les arcades desquelles dansent joyeusement les caractères de l’alphabet esclavon, avec les dvors ou cour de marchands encombrés de hardes, de livres, d’épaves de toute espèce, un temple de l’époque où ce marché n’était pas encore devenu une halle monotone. Les revendeurs portent de longues houppelandes et l’inévitable bonnet fourré.