Quelques jours plus tard, les artistes français, désireux de donner un témoignage public de leur gratitude et de leur attachement pour le pays où ils sont choyés et fêtés, avaient organisé une représentation extraordinaire au profit de la Société de la Croix-Rouge. A la fin du spectacle, toute la troupe, depuis les premiers rôles jusqu’aux choristes, se rangea sur la scène et entonna l’hymne national russe, que toute l’assistance écouta debout et fit répéter trois fois. La quatrième fois, ce fut le public qui le chanta en chœur. Dupuis, le principal acteur du théâtre Michel, M. Luguet et l’excellent comique Regnard, portaient au cou la décoration qui leur avait été accordée peu de temps auparavant par l’empereur. Trois soirs plus tard, le théâtre Michel se fermait pour quatre mois, et les artistes prenaient leur volée vers Paris et Asnières, non sans supputer de combien la dégringolade du change sur le rouble ébréchait leurs appointements. Les Allemands (car il existe aussi une troupe germaine l’hiver à Saint-Pétersbourg) se sentirent piqués d’émulation et voulurent aussi apporter leur obole à l’entreprise patriotique et humanitaire de la Croix-Rouge. Par conséquent, une représentation extraordinaire fut annoncée au théâtre allemand qui s’élève sur la place derrière la grande statue de Catherine.

Seulement, il y eut des difficultés avec la censure. MM. les comédiens allemands avaient choisi pour la soirée un drame héroïque, en vers, du poëte patriote de 1814, Kœrner. Cette pièce en cinq actes, Zryni, pouvait, à un certain point de vue, paraître d’actualité aux artistes. Elle raconte en effet les efforts héroïques d’un noble Hongrois qui défendit jusqu’au dernier moment contre les envahisseurs ottomans la forteresse de Szigeth et préféra mourir sur la brèche plutôt que de se rendre. Seulement, dans la même pièce, les Turcs sont représentés à l’apogée de leur gloire et de leur puissance. Soliman le Magnifique parle le langage d’un nouveau Charlemagne et rend grâce à la fortune, qui n’a pour lui et ses amis que des sourires terribles ou de fécondes caresses.

Était-il possible de montrer au public de Saint-Pétersbourg, au moment où l’on annonçait, où l’on espérait du moins des victoires éclatantes sur les Turcs, un sultan resplendissant de triomphes et foulant à ses pieds les peuples et les armées ? Le général chargé de la censure adressa même une assez verte mercuriale au directeur de la troupe allemande, sur le choix d’une pièce aussi inopportune.

Les acteurs soumirent alors au jugement du sévère guerrier la comédie historique : Zopf und Schwert. Le héros de la pièce est le fondateur de la monarchie prussienne, le Grand Électeur. Cette fois, il n’était pas question de Turcs ou de redoutables sultans ; la scène se passait dans un pays ami, et le souverain mis en scène par l’auteur était l’ancêtre de l’allié du tsar. Néanmoins, le général-censeur secoua de nouveau la tête. « Nous ne pouvons pas permettre que l’on fasse en ce moment l’apologie d’un souverain qui appartient à une autre maison que celle des Romanoff », écrivit-il en marge de l’affiche. Nouvelle déconvenue des artistes allemands, qui finissent par offrir à leur public une vulgaire farce en cinq actes sans aucune importance. La recette s’en ressentit et atteignit à peine la moitié de la somme encaissée au théâtre Michel.

Les arts jouent un grand rôle dans la vie élégante des Russes. Les demeures des gens à fortune sont encombrées de tableaux, de statues, sans oublier les coûteux bibelots de prix en bronze ou en métal. Pourtant ce n’est pas d’eux-mêmes que les Russes tirent la production appelée à satisfaire leurs goûts. Ou les tableaux viennent de l’étranger, ou les artistes qui les ont faits sont établis en Russie. L’art officiel lui-même a dû avoir recours à des illustrations exotiques. Le précédent peintre de l’empereur n’était autre que le célèbre maître hongrois Zichy, qui, ayant par un de ces coups de tête familiers aux grands esprits jeté sa démission à la tête des dignitaires de la cour, est allé planter sa tente au boulevard Malesherbes, gardant à la disposition des visiteurs intimes certain portefeuille mystérieux plein de croquis aussi extraordinaires par le talent du peintre que par la hardiesse des sujets traités.

Le successeur de M. Zichy est d’origine française, mais né en Russie, M. Charlemagne. Dans le logement qui lui sert en même temps d’atelier, au rez-de-chaussée de la maison qui touche à l’église catholique sur la Perspective Newski je trouvai le peintre ordinaire de Sa Majesté occupé à retoucher un tableau historique : l’Entrée de l’empereur Alexandre Ier à Paris par la porte Saint-Denis.

La conception et l’exécution de l’œuvre étaient sobres, mais justement cette sobriété avait assuré à l’artiste la précision. C’était une réelle évocation du boulevard de l’époque, que cette petite toile ; avec la haute porte Saint-Denis si peu changée depuis, les maisons enfumées, la foule des Parisiens agitant leurs mouchoirs pour faire fête « à nos amis les ennemis », et dans l’encadrement de la voûte de pierre apparaissant subitement Alexandre à la tête de son état-major de généraux, de haute taille, coiffé d’un tricorne en travers. Sur le dernier plan on démêlait la lance des cosaques. M. Charlemagne espérait consacrer sa renommée comme peintre de bataille en obtenant la permission de suivre l’armée et de retracer par le pinceau les principaux épisodes de la campagne. Mais un autre choix avait déjà été fait, et je trouvai l’aimable artiste désolé de n’avoir pas été mis à même de faire preuve de son talent et de son dévouement à l’armée.

L’émule et l’ami de M. Charlemagne à Saint-Pétersbourg est M. Kohler, un peintre d’un talent original, dont l’atelier, tout rempli de toiles de grande dimension, paysages et peintures de genre, atteste la fécondité. M. Kohler travaillait, au moment de mon passage à Saint-Pétersbourg, à une tête du Christ, plus grande que nature, destinée à l’ornementation d’une église. Mais le véritable événement artistique de Saint-Pétersbourg c’était l’exposition, dans les salons de l’Académie, d’une grande toile d’un peintre polonais, représentant « les flambeaux vivants de Néron ». L’ingénieux tyran de l’ancienne Rome, toujours à l’affût de nouveaux et excentriques genres de supplice à infliger aux néophytes chrétiens, avait imaginé de faire enduire de poix et de soufre des croyants de la nouvelle foi, qui étaient consumés lentement comme des flambeaux. La toile nous montre une des grandes voies de l’ancienne Rome impériale, bordée de palais d’une architecture grandiose et sévère, qu’égaye cependant un peu le lumineux soleil d’Italie. De tous les côtés la foule se presse, foule bariolée et se prêtant admirablement au pinceau d’un romantique ; sur les terrasses des palais apparaissent les habitants : patriciens, patriciennes au front ceint du diadème, serviteurs et esclaves nubiens du plus pur ébène. La litière de l’empereur romain, une maison en or ciselé, se fraye avec peine un passage au milieu de la foule. A demi étendu sur ce lit ambulant, superbement vêtu de lin blanc, la couronne au front, le despote regarde la foule d’un air à la fois hébété et plein de mépris. Son regard se dirige surtout vers le fond de la toile : liés à des poteaux enguirlandés de fleurs, les candélabres vivants apparaissent. Les victimes sont cousues dans des sacs ; la tête seule apparaît, ici tête distinguée et virile, là-bas tête de vieillard vénérable couverte d’une toison blanche, plus loin encore tête étonnante d’une jeune fille au pur profil qu’ondoient des cheveux d’un blond ardent. Dans quelques instants le supplice horrible va commencer ; des bourreaux-esclaves, des nègres à la physionomie farouche et bestiale attisent le feu des bûchers qui servent de piédestal à chacune des torches vivantes. Rien ne saurait inspirer davantage l’horreur du supplice que l’aspect de ces préparatifs si vigoureusement exacts, si techniques. La physionomie des spectateurs prouve chez le peintre le désir exécuté d’une façon heureuse de représenter à grands coups de pinceau les différents types de la Rome impériale. Tout se retrouve dans cette cohue, qui se précipite à un supplice horrible comme à un spectacle curieux. La férocité frivole du patricien, du « gommeux » en toge blanche et en cothurne, et la férocité bête de l’homme du peuple ivre de sang et de vin. L’attitude grave et impassible du légionnaire côtoie les langueurs maladives de la courtisane ; mais au milieu de toutes ces figures merveilleusement comprises et merveilleusement rendues, il en est une qui prime toutes les autres, et qui frappe le regard du visiteur plus vivement que toutes.

C’est une jeune fille au teint hâlé par le soleil ardent de la campagne romaine, mais admirablement belle, avec une figure réalisant la moyenne entre l’idéal du type grec et l’idéal du type italien. Assise par terre, cette créature parfaite considère de son long regard légèrement voilé, les apprêts du supplice ; l’artiste a rendu, on ne peut plus heureusement dans ce regard, l’immense pitié mêlée à une pointe de dégoût. — Est-ce pour le genre du supplice ? est-ce pour cette foule dont elle-même fait partie ? est-ce pour cet histrion omnipotent ? c’est ce qu’il est difficile de dire ; il faudrait pénétrer plus avant dans la philosophie du tableau, ce qui n’est guère possible en une visite. Le tableau de M. S… eut, dans la capitale de la Russie, un immense succès ; peu s’en fallut même qu’il n’y restât tout à fait, le tsarevitsch ayant manifesté l’intention de l’acheter à un fort bon prix[3]. Il demanda d’abord à ce que le peintre lui fût présenté, et, au cours de l’entretien, il dit qu’il fallait féliciter la Russie de posséder un homme d’un aussi grand talent. « Pardon, Altesse, fit S…, je suis Polonais », en insistant sur ce dernier mot. Depuis ce moment il ne fut plus question de l’achat du tableau et même S… devint une persona ingrata à la Cour.

[3] Le tableau de M. S… a été envoyé à Paris, où il a figuré à l’Exposition des Beaux-Arts, section russe.