Ah ! si les événements ne s’étaient pas précipités là-bas sur le Danube, quelle tâche agréable de s’initier davantage à cette existence de Saint-Pétersbourg, de se lier plus intimement avec les connaissances que nous avons seulement pu ébaucher ! — Mais le moment où les opérations vont entrer dans la phase active approche, il est temps de prendre possession de notre stalle, qui va devenir bientôt une selle de cheval, pour assister de visu à ce qu’il faut raconter. Déjà les aigles russes ont remporté leur premier succès à Ardahan. Cette ville est tombée après une courte lutte entre les mains du général Loris-Mélikoff, aide-de-camp du prince Michel, commandant en chef des forces impériales en Asie. Des succès ne tarderont pas certainement à suivre en Europe.

CHAPITRE V

Départ pour Moscou. — Des voyageurs qui vont loin. — Vive le printemps ! — Un coup-d’œil au Kreml. — Une évocation du passé. — Visite au prince Dolgorouki. — Au consulat de France. — Confusion musicale. — Un ami de vingt-quatre heures. — Une économie inopportune. — Un compartiment de première entre Kirsk et Kiew. — Un boulevardier en capitaine russe. — « Ce que les Polonais appellent la Pologne. » — Kiew. — Les ambulancières. — De Kiew à la frontière roumaine.

Le canon de la forteresse Pierre-Paul qui avait éveillé la ville dès le matin, recommence à tonner à cinq heures du soir quand nous entrons dans la salle d’attente du chemin de fer Nicolas. Le train express de Moscou est sous vapeur ; dans la salle d’attente, sur le quai de la gare où chacun pénètre librement, on s’embrasse et on se serre la main. Les yeux sont mouillés, beaucoup de ces voyageurs vont en Sibérie, pas comme déportés, bien entendu, dans l’Oural, en Perse, jusqu’à la frontière du Japon. Ce sont des voyages de cinq, six semaines, auxquels les trois à quatre journées de chemin de fer servent seulement de préface. Je pus me convaincre moi-même combien, sous ce rapport, le tempérament du Russe ressemble à celui de l’Américain. On me présenta à la gare à un jeune homme très-blond et très-correct de tenue et d’allures, admirablement soigné, imprégné d’eau de senteurs et vêtu à la toute dernière mode. Ce gentleman, d’origine allemande, mais établi en Russie depuis son enfance, s’en allait tout bonnement au delà de Tobolsk dans une ville sibérienne dont je ne retrouve pas le nom sur mes notes, arranger une affaire d’héritage excessivement embrouillée. Il s’agissait de mines d’une valeur de plusieurs millions laissées par une dame très-âgée qui devait une somme fort ronde avec des intérêts à une banque de Saint-Pétersbourg, dont mon compagnon était administrateur.

Les héritiers, qui avaient très-bien su s’emparer des mines sans plus de retard, refusaient absolument de purger les hypothèques. Il fallait donc, à trois mille lieues des tribunaux de Saint-Pétersbourg, faire admettre légalement les prétentions résultant de documents que mon élégant partner portait à nu sur la peau, cousus dans un gilet de flanelle, ainsi que la somme très-respectable destinée aux besoins du voyage et à l’achat des juges, des autorités politiques et administratives qui, dans ces régions éloignées, ne se font pas le moindre scrupule de trafiquer de leurs offices. J’appelle les choses par leur nom, parce que ces messieurs ne se donnent pas même la peine de dissimuler, sous des apparences hypocrites, la corruption parfaitement organisée, et on se moquerait joliment du naïf qui s’embarquerait sans biscuits pour soutenir là-bas un procès ou une revendication quelconque. Mon intention n’est pas de faire des révélations, c’est par des Russes mêmes que j’en ai appris long sur l’intégrité et l’honnêteté tarifées des gens de bureau et des magistrats sibériens.

Ne me demandez pas ce que l’on voit entre Saint-Pétersbourg et Moscou. — Je dormis pendant le trajet avec toute la conviction résultant d’un noctambulisme effréné de trois semaines. C’est seulement une dizaine de verstes avant d’arriver dans la seconde capitale de la Russie (qui se vante volontiers d’être la première politiquement), que je revins à la vie active. Le trajet avait duré dix-sept bonnes heures, de cinq heures du soir à dix heures du matin. Regardons par la vitre du coupé. Enchantement ! surprise pleine de délices ! voici de la verdure, des arbres touffus, des coteaux couverts d’une végétation luxuriante. Quel contraste avec les arbres tristes, décharnés, maigres et sans une seule feuille, que j’avais eus sous les yeux à Saint-Pétersbourg où l’hiver régnait encore à la fin de mai. Non, jamais, malgré un goût prononcé pour la villégiature, je ne me serais supposé aussi enthousiaste de la nature qu’en retrouvant ce feuillage. Cela fait l’effet d’un baume ; les poumons se dilatent, le pouls bat plus fort, on respire avec volupté l’air chargé des senteurs encore toutes fraîches et pénétrantes du printemps.

Mais, pareille à une coquette parée de tous ses atours, qui se fait un jeu d’exciter l’admiration, puis qui se dérobe au moment où elle vient d’allumer les désirs, le printemps éblouissant s’était changé en trombe d’eau avant même que nous eussions atteint la porte cochère de l’hôtel Slowensky-Bazar qui est à Moscou ce que Dehmouth est à Saint-Pétersbourg. Quelle averse ! En un instant, le pavé moscovite fut changé en une vaste mare boueuse, le pavage mollit visiblement et les roues de la voiture (nous avions retrouvé le fiacre classique après les éternels droskis) s’enfonçaient à demi dans la fange.

Quel dommage ! Comme nous eussions préféré pénétrer à pied dans la « ville sainte » par la poterne percée dans la vieille muraille mogole, comme nous eussions voulu nous mêler à la foule des Russes de vieille souche, dévoués au Dieu orthodoxe et au Tzar, qui sortaient de la messe !

Comme nous aurions voulu détailler une à une les bizarreries de cette architecture où, par un caprice qu’on retrouve d’ailleurs dans d’autres villes aussi, la petite cabane s’accoude familièrement au palais et où toutes les écoles, tous les siècles sont représentés par des échantillons des plus biscornus, depuis le style ultra-moderne de nos architectes constructeurs de boulevards et partisans déclarés de « la ligne », jusqu’au style chinois transplanté ici par des enfants de l’empire du Milieu qui ont fait souche de marchands rusés et chançards et dont le teint jaune de citron, les yeux caves et les cheveux de jais trahissent l’origine !

Mais le style dominant, grâce aux chapelles, aux églises, aux couvents, c’est le style byzantin. Hélas ! le temps nous est mesuré et la pluie nous gâte le peu de temps donné à l’admiration. Soyez tranquille, lecteur, nous ne découvrirons pas Moscou. Tout au plus, vous prierions-nous de rester en admiration comme nous le fûmes nous-même, comme nous le sommes au moment où la plume évoque ce souvenir, devant les splendeurs du Kreml.