Après avoir copieusement déjeuné dans le restaurant-serre de l’hôtel au milieu des plantes rares, à une petite table dressée sur le rebord de marbre blanc d’un vivier où nagent insouciants les poissons les plus savoureux, — en attendant le couteau du sacrificateur, — nous pénétrâmes dans le château par la « porte sainte ». Le cocher en traversant la voûte se découvre et de sa main restée libre fait maints signes de croix en marmottant des Pater.
Tout bon Russe est tenu d’en faire autant. Les étrangers se découvrent autant par politesse que pour ne pas être exposés à des coups de poings, car la bonhomie très-réelle du Slave fait place à la fureur s’il suppose qu’on a manqué d’égards à la vierge Marie. Par la haute muraille qui l’entoure, par sa position élevée, le Kremlin est une forteresse ; — des canons se dressent d’ailleurs sur la plate-forme et l’œil se heurte contre les pyramides de boulets, — par l’agglomération de constructions de luxe, le Kremlin est une ville, mais une ville de palais ! Le joyau de cette agglomération est la chapelle du couronnement. Vue du dehors encaissée au milieu de constructions de toute espèce, cette chapelle n’a pas trop grand air. Mais à l’intérieur c’est une débauche de métaux précieux, une éblouissante cascade d’or, de platine, d’argent et de pierreries. Les statues des saints, les noires madones byzantines sont couvertes du haut en bas de diamants, de turquoises, de perles, de rubis à approvisionner l’amphithéâtre de l’Opéra un vendredi.
Mais cela ne suffit pas ; outre les statues et les images, les pierreries garnissent aussi toutes espèces de reliques et les cadavres embaumés des métropolitains. Le guide, très-consciencieux, ne veut pas nous faire grâce d’une seule de ces momies, — à mon grand déplaisir, car je ne suis pas de ceux qui s’abîment dans la contemplation de la mort, même quand des diamants enchâssent les cadavres et quand ces cadavres sont des dignitaires de l’Église orthodoxe. C’est par millions qu’il faudrait chiffrer la valeur des pierres de toute espèce qui sont enchâssées dans le velours de la Coupole et dans la couronne qui la surplombe. Voici le dais où, à l’issue de la guerre de Crimée, l’empereur actuel est venu s’agenouiller pour recevoir la couronne. La cérémonie, au dire des témoins qui y ont assisté, a dépassé en éclat tout ce que l’on peut rêver. Les puissances s’étaient fait représenter avec un appareil de très-grand luxe, comme pour montrer qu’elles tenaient à saluer sincèrement l’avénement du règne nouveau. La France, ce récent adversaire, ce vainqueur qui venait de coucher l’Alma et Sébastopol sur son livre d’or, tenait à briller au premier rang, et le duc de Morny, le roi des élégants, s’en chargeait mieux que qui que ce fût au monde. Le souvenir de son faste merveilleux surnage encore aujourd’hui au milieu des réminiscences de la fête ! Mais ce qui domine dans ce Kreml, même pour celui qui n’a pas sur cet homme du destin le jugement de ses admirateurs passionnés, c’est l’ombre de Bonaparte. Involontairement on aperçoit le conquérant, pris à son propre piége, se promener sur ces remparts, la redingote grise jetée sur son uniforme vert et blanc des chasseurs à cheval, la tête coiffée du petit chapeau, les mains derrière le dos et regardant d’un air vaguement inquiet l’océan de maisons étendu à ses pieds, qui s’étage sur les collines jusqu’à ce que les constructions se perdent dans les bois. Sur la place carrée du milieu, la foule sémillante des aides-de-camp s’agite, contrastant par son attitude enjouée avec la gravité chagrine et grognonne des maréchaux, qui commencent à se demander ce qu’ils font en définitive si loin de leurs hôtels de la place Vendôme, de la rue du Mont-Blanc, de leurs commanderies et de leurs terres sénatoriales. Aux poternes des grenadiers au vaste bonnet à poil se promènent devant les guérites, et au haut du palais, où se balance maintenant le drap jaune avec l’aigle noir à deux têtes, flottent les trois couleurs. Malgré les souvenirs de six siècles d’histoire très-pittoresques et très-terribles, malgré les noms retentissants d’Ivan le Terrible et de Pierre le Grand, c’est un parfum de 1812 qui frappe le visiteur de cette étrange construction. Cette date pourrait être incrustée dans la pierre des murailles ; les yeux la cherchent et l’esprit en est obsédé.
1812 ! à cette évocation les torches s’agitent au-dessus de nos têtes, l’étincelle voltige au-dessus de nous de place en place, de rue en rue, de maison en maison. Elle se change en lueur et en flamme. Par l’effet d’une hallucination, on croit voir le feu lécher les maisons qui ont été construites à la place de celles réellement brûlées. La colonne de feu se porte partout et dévore partout. Comment se fait-il que ce spectacle se retrace d’une façon aussi vive en présence de cette ville si calme, si sereine alors, et surtout lorsque la pluie tombe ? C’est que cet incendie nous l’avons réellement vu, non pas ici en Russie aux approches de l’hiver, mais à Paris, en plein printemps, sous le soleil radieux de la Pentecôte de 1871…
Quittons le Kremlin. Nous avons deux visites à faire : l’une est pour le plus puissant personnage de la ville et de la province, M. le prince Dolgorouki, gouverneur général de la seconde capitale russe et du vaste territoire dont Moscou est le chef-lieu. M. le prince Dolgorouki est un des grands seigneurs les plus riches de la Russie ; on dit de lui qu’il serait embarrassé d’évaluer ses propres revenus. Cela ne l’empêche pas, au contraire, de nous recevoir, nous un inconnu pour lui, simplement recommandé par notre qualité de journaliste, avec beaucoup plus d’affabilité que beaucoup de merciers retirés des affaires et adjoints de leur commune ne l’eussent fait à sa place. Le commandant de Moscou est un homme d’environ cinquante ans, bien pris de la taille, l’air sagace et bienveillant. Des yeux grands ouverts et une assez abondante chevelure couleur blond pâle donnent à sa personnalité le cachet du Russe sui generis. La façon de parler, un peu pâteuse, est pleine de douceur, le ton bienveillant. Son Excellence habite l’hôtel du Gouvernement, palais d’un aspect sévère et meublé avec une somptuosité réglementaire. Il faut traverser une immense enfilade de salons qui se distinguent tous par des œuvres d’art qui y sont éparpillées, peintures, bustes, statuettes ; sur la table, de magnifiques albums à la reliure rutilante, fortement dorés sur tranche et splendidement calligraphiés à l’intérieur. La plupart de ces albums contiennent des adresses de félicitation et de dévouement dont les comités qui siégent à Moscou et chauffent si souvent l’atmosphère de cette ville sont très-prodigues. M. le prince Dolgorouki fut assez gracieux pour exprimer le regret que je ne restasse pas davantage son hôte dans « sa ville ». Pour le cas où j’y aurais séjourné quelque temps, il mettait à ma disposition un aide-de-camp pour me piloter, ni plus ni moins. Je vous le demande, la tentation n’était-elle pas un peu forte ? Le temps me fit défaut pour y succomber.
« Eh bien ! dit mon interlocuteur, ce sera pour votre retour, si le bon Dieu permet que cela finisse bientôt et bien là-bas. » M. le gouverneur m’engagea à visiter, avant de quitter Moscou, le train des ambulances qui venait d’être formé en gare sous les auspices de la municipalité de Moscou (elle venait de voter 7 millions de francs pour la Croix-Rouge), et il me donna tous les détails par écrit. Je voulus serrer précieusement le papier sur lequel il venait de coucher ces indications ; mais, avec une fermeté très-polie, mon interlocuteur me pria de prendre copie. Le diplomate reparaissait ; on peut être poli et affable pour tout le monde, mais quant à laisser traîner son écriture, c’est une autre guitare. On ne lâche cette proie qu’à bon escient.
La seconde visite, qui me coûta deux courses, puisque j’y dus retourner le lendemain, ayant trouvé d’abord visage de bois, fut pour la ravissante oasis du consul de France, M. Mariani. La colonie française, à Moscou, est très-nombreuse, très-distinguée et, en moyenne même, très-riche. Le consul est quelque peu l’inspirateur, le conseiller, — et passablement l’enfant gâté de cette colonie. La haute société et le monde officiel de Moscou affichaient, avant la guerre actuelle, des sympathies très-hautes en couleur pour la France, et naturellement la position du consul en bénéficiait. Mais toute médaille a son revers : c’est le climat. Bien peu de ces représentants de la France peuvent le supporter ; à la longue et malgré les attraits un peu absorbants et fatigants du séjour, ils s’empressent, au bout de quelque temps, de réclamer leur renvoi dans une zone plus tempérée.
M. Mariani était sur le point d’en faire autant et il avait obtenu, à sa grande satisfaction, un poste en Suisse. Il n’attendait pour partir que l’arrivée de son successeur, mais celui-ci n’était guère pressé, paraît-il, car l’attente durait déjà tout l’hiver. Depuis, j’ai appris que M. Mariani avait pu enfin prendre possession de son poste en Helvétie. Il a dû être certainement regretté à Moscou, comme j’ai pu en juger à mon profit ; sa parole faisait autorité auprès de la colonie française.
Le soir même, mon compagnon de voyage, celui qui partait pour les confins du Japon, devait continuer sa route. Il en avait encore pour trois jours en chemin de fer, près de huit jours de navigation sur le Volga, et je ne sais combien de semaines en carriole, heureux s’il trouvait une voiture convenable et échappait au supplice de la teleka, ce vestige des tortures du moyen âge. Heureux aussi si son procès était terminé, d’une façon ou d’une autre, avant l’arrivée de l’automne. Sinon il était menacé de rester prisonnier tout l’hiver dans la petite ville sibérienne, non pas prisonnier d’État, mais du climat et des avalanches de neige qui forment une impénétrable muraille et ne permettent de sortir à âme qui vive. C’est bien le moins qu’avant de s’embarquer pour de telles aventures, on jouisse un peu de la vie jusqu’aux dernières limites de la civilisation. Aussi dînâmes-nous fort bien et copieusement en arrosant le repas des premiers crus, sans oublier de vider les dernières coupes à la réussite de nos projets et à l’heureux retour de nos pérégrinations. L’orgue monumental, plus grand qu’un orgue d’église, bel instrument sculpté recélant dans ses flancs un orchestre complet, d’une valeur de plus de cent cinquante mille francs, accompagna le festin d’une foule de morceaux variés empruntés au grand répertoire d’opéras et d’opéras comiques. Un programme composé d’une vingtaine de pièces, comme pour un véritable concert donné par un véritable orchestre, était posé sur toutes les tables ; par exemple, le rédacteur ne se piquait guère d’exactitude, car des morceaux de la Muette étaient hardiment attribués à Meyerbeer, tandis que par un juste retour des choses d’ici-bas, une cavatine du Pardon de Ploërmel devenait l’œuvre d’Auber. Mais qu’importe ! les convives du dimanche se pressaient autour des tables si gaiement éclairées par les bougies, rivalisant avec les feux des lustres ; autour de ces tables couvertes de serviettes du linge le plus fin et sur lesquelles s’étalait une argenterie authentique et poinçonnée, ce luxe des établissements de premier ordre en Russie.
L’heure du départ mit fin à nos épanchements réciproques, à ces épanchements mêlés de confidences auxquels on se laisse aller si volontiers en route, alors surtout que le vin vous y aide. M. C. et moi, nous étions devenus des intimes. « A votre procès », « A votre succès en Roumanie et chez les Turcs. » Tels furent les derniers mots échangés. Puis un énergique serrement de main — et la vapeur emporta mon ami de vingt-quatre heures qui, j’aime à le croire, aura fait bon voyage, aura gagné son procès et se retrouvera maintenant riche et victorieux dans ses foyers. Je le souhaite de tout cœur à ce charmant garçon, — mais pour ce qui est de savoir si mes vœux ont été exaucés, c’est là une tout autre affaire ; car oncques je n’entendis plus parler de mon partner.