A deux heures précises le lendemain, j’étais à la gare de Kursk, toujours avec mon modeste mais très-commode bagage, que le matin même j’avais augmenté de quelques brimborions et d’un parapluie achetés de bric et de brac dans le grand bazar de la ville. Le train pour Kiew et la frontière roumaine allait partir dans une demi-heure. Le temps d’écrire quelques lettres, de les jeter à la boîte et d’acheter quelques volumes à la bibliothèque ambulante, volumes payés volontairement en kopeks et involontairement du fameux parapluie oublié dans un coin. Enfin la cloche sonne et on se précipite sur le quai. Obéissant à une pensée d’économie, j’avais modestement pris un billet de seconde classe croyant y trouver une société analogue à celle qui en France et surtout en Allemagne circule dans ces wagons intermédiaires. Funeste erreur. La Pologne juive avait envahi le compartiment avec ses longues houppelandes sales, son odeur particulière et l’absence complète de sans-gêne. Je me souciais très-peu en vérité de circuler pendant quatre fois vingt-quatre heures au milieu de ces patriarches graisseux, très-pittoresques à contempler sans doute, mais avec qui le compagnonnage offrait plus d’un inconvénient. Le tableau fut encore complété par l’invasion d’une famille de paysans dont le chef était engoncé dans une houppelande bariolée encore plus graisseuse et plus dégoûtante que celle des juifs polonais. Madame non plus n’était pas des plus appétissantes, et deux mioches fort mal mouchés geignaient et pleuraient à fendre l’âme. Rester en pareille société pour épargner une centaine de francs, ce n’eût pas été de l’économie, mais de l’avarice. Laissant les Polonais et moujiks, j’empoignai ma valise et, moyennant supplément augmenté d’un pourboire, je pénétrai en première.
Quel contraste avec le compartiment que je venais de quitter. Ici on est dans un véritable salon. L’ameublement consiste en sophas et en fauteuils capitonnés, des bergères d’un moelleux incomparable vous tendent leurs bras. On marche sur des tapis épais et la lampe accrochée au plafond répand une lumière amplement suffisante pour permettre, pendant les longues nuits du trajet, le jeu et la lecture. Chacun peut s’étaler à son aise, et comme le nombre réglementaire des places n’est pas occupé, on est comme chez soi. Puis au lieu du jargon mêlé de jurons qui m’assourdissait les oreilles de l’autre côté, on entend le français le plus pur. Tous mes compagnons de voyage s’entretiennent dans cette langue. Faisons connaissance avec ces messieurs. Voici un délégué de la Société de secours, il va à Kiew surveiller l’établissement d’un hôpital ; un médecin-chirurgien revêtu du costume militaire, le bras orné de la Croix de Genève, suit la même destination. Un jeune homme de moyenne taille, au teint un peu olivâtre, à la moustache naissante, à la physionomie moitié enfant, moitié viveur, vêtu d’un très-collant costume de hussard, est enfoncé dans le « coin » gauche du compartiment. Il met ordre à ses menus bagages, qui se composent d’une foule de pièces, sacs, coffrets, sacoches, valise, sans oublier le petit oreiller finement brodé dont un officier russe bien né ne saurait se passer en voyage. En face de lui, un homme d’une cinquantaine d’années, blond, mince, fluet, d’une physionomie fine, intelligente et un peu dédaigneuse, dont l’allure piquante était rehaussée par un monocle artistement fiché dans l’orbite de l’œil gauche, fumait sa cigarette nonchalamment renversé dans un fauteuil et causant avec le jeune homme, qu’il appelait « prince ». Le voyageur au lorgnon portait lui aussi un uniforme, moins élégant que celui du « prince », puisque c’était simplement celui de l’infanterie de ligne, mais la tunique était du drap le plus fin et ne sortait certes pas des ateliers du tailleur du régiment. Le jeune homme était le prince Dadian des anciens rois de Mingrélie, descendant d’une dynastie qui régnait encore au commencement de ce siècle sur les vallons poétiques et embaumés de la Géorgie. La Russie vint avec sa force d’expansion. Elle engloba avec son vigoureux appétit aussi bien les pays chrétiens que les contrées musulmanes qui se trouvaient à sa portée. Quelques-uns des souverains se firent tailler en pièces ou cherchèrent un refuge dans les montagnes. D’autres, au contraire firent leur soumission à l’aigle à deux têtes et vécurent à la cour de Russie de pensions et de dignités, en échange de leur souveraineté. Le grand-père du jeune Dadian, prince de mœurs douces et d’humeur pacifique, se soumit, il envoya ses enfants à la cour. Sa petite-fille épousait il y a quelques années le comte Adlerberg, le ministre intime, l’ami du tzar, et son petit-fils, le lieutenant de hussards assis en face de moi, se rendait, sur l’ordre de l’empereur, à Tiflis se mettre à la disposition du grand-duc Michel, commandant du Caucase.
L’autre officier portait un des premiers noms de la Russie et il peut se vanter d’avoir eu une carrière excessivement romanesque. Retiré du service militaire depuis environ dix-huit ans, M. de K…, sauf une apparition nécessaire dans ses terres pour se rendre compte de leur bonne administration, était devenu tout à fait Parisien. Il habitait la rue Taitbout, dînait au café Anglais, ne manquait jamais une première et se plaisait dans la société des gens de lettres et des artistes. Il est d’ailleurs par alliance parent d’un des plus célèbres auteurs dramatiques de notre époque. Voici que la guerre éclate, l’écho des tambours parvient jusqu’au perron de Tortoni. Les instincts patriotiques du Russe et de l’ancien capitaine d’infanterie se réveillent avec une force irrésistible. D’ailleurs, cette vie d’oisiveté élégante lui pèse, les multiples aventures galantes fatiguent à la longue les plus intrépides. M. de K…, sans égard à ses cinquante ans et à une blessure reçue dans des circonstances très-dramatiques, s’arrache à ses amis, à ses habitudes, à l’existence de sybarite du boulevardier ; il court à Saint-Pétersbourg où il fait agir toutes ses influences de famille pour obtenir de pouvoir reprendre du service avec son ancien grade. C’est là une faveur très-enviée, très-courue et M. de K…, tout apparenté qu’il est, ne considère pas comme un mince triomphe le fait d’avoir obtenu gain de cause. Le voici donc en route pour le quartier général à la recherche de son régiment. Eh bien, faut-il l’avouer, M. de K… n’est pas sans regretter un peu la décision qu’il a prise, il se demande s’il a bien fait de quitter son entre-sol pour l’échanger contre la tente humide tapissée de paille fraîche pendant les bons jours encore qui l’attendent là-bas, et si on n’aurait pu vaincre le Turc sans son aide. Mais d’autre part la perspective de revenir à Paris colonel n’était pas dépourvue d’attrait, et la croix de Saint-Georges est bien tentante.
Aucun incident ne signala le voyage, jusqu’à Kiew. A Kursk, le matin après notre départ de Moscou, le prince Mingrélien, qui lui aussi se souvenait de Paris, — selon sa propre expression « il y avait fait une rude noce » — transborda ses valises et son oreiller, qui pendant la nuit lui avait rendu d’excellents services, dans un autre train et prit congé de nous. Dans trois jours il comptait être à Tiflis. Le chirurgien et le chef des ambulances s’étaient égarés en route, de sorte que je restai seul dans l’aimable et instructive société de M. de K… En revanche j’avais oublié tous mes livres sauf un seul, l’Histoire de l’Autriche, que venait de faire paraître mon regretté ami M. Louis Asseline, si subitement enlevé depuis. Mon carnet de voyage était également resté sur quelque banquette ; fort heureusement que M. de K… tint à le remplacer immédiatement par le sien, que j’ai là sous les yeux tout barbouillé de notes et que je garde comme précieux souvenir d’un intéressant voyage.
« Nous sommes dans ce que les Polonais appellent la Pologne » me dit M. de K… En effet, si je l’avais oublié, la population et la langue me l’eussent rappelé. A toutes les stations des groupes de négociants, de revendeurs et de brocanteurs juifs polonais stationnaient devant les gares assez proprettes construites dans le style des chalets suisses et entourées de jardins. Ces constructions d’ailleurs se ressemblaient toutes. Ce n’était pas seulement la curiosité des petites villes qui avait attiré cette société aux gares, mais bien un intérêt quelconque, car ces messieurs en longue houppelande avec les tire-bouchons retombant devant l’oreille jusque sur le collet graisseux, se précipitaient avec beaucoup de hâte au devant du train dès qu’il venait de s’arrêter, les uns pour y monter et les autres pour échanger quelques mots avec un de leurs compatriotes qui descendait régulièrement à chaque arrêt. Il semblait être porteur de quelque mot d’ordre, ou plutôt de quelque cote de bourse ou de marchandises, qu’il avait hâte de communiquer à ses congénères.
Quant au paysage, n’en parlons pas ; il est d’une désespérante monotonie ; mais en revanche il commence à accuser cette richesse qui constitue le plus clair des ressources de la Russie. C’est une terre noire, boueuse, que la pluie des jours précédents a fortement détrempée. Vers le soir le panorama change, voici des montagnes qui couronnent l’horizon, les champs sont coupés de bois très-verts, puis viennent des jardins, des vergers, des enclos, la glace est rompue, nous ne sommes plus dans les âpres régions du Nord.
La nuit vient, le convoi ralentit sa marche, on pourrait le suivre à pied ; nous passons les affluents du Dnieper produits par les inondations printanières, puis le fleuve lui-même, sur un pont gigantesque mais qui, pour l’instant, se trouve en réparation, de là la lenteur du convoi. Ne nous plaignons pas. Peu de villes ont d’aussi jolis environs que Kiew. La ville tout entière, avec ses couvents historiques juchés au haut des collines et dominant paternellement les maisons, sort d’un véritable massif de verdure ; une ceinture de cottages tout à fait anglais entoure les antiques murailles, et le convoi roule au milieu des jardins avant de pénétrer dans la gare. On nous accorde une heure de répit pour souper. Dès ce moment notre voyage prend une tournure militaire des plus accentuées. Notre personnel va d’abord s’augmenter d’une vingtaine d’ambulancières qui babillent et rient entre elles comme de véritables pensionnaires, tout en mangeant de bon appétit. Ces dames et demoiselles sont toutes très-jeunes ; sur vingt, quatre sont très-jolies et pas une n’est laide, toutes sont intéressantes. Elles déploient des trésors de coquetterie pour se rendre avenantes sous leur cornette blanche et dans leur robe de bure grise qui serre le corps de la façon la plus rigoureuse. Presque toutes sont blondes, de ce blond slave plus pâle d’une nuance que la tresse de Marguerite et qui donne à la physionomie une expression à la fois sentimentale et dégagée. La tablée est présidée par une dame très-âgée dont l’aspect vénérable est consacré par une magnifique chevelure blanche. Sur sa robe de bure s’étale le ruban bleu d’un ordre pour dames et plusieurs médailles d’or brillent sur sa poitrine. Cette dame, la supérieure du service des ambulances, est la princesse Schafkoskoï. C’est une vétérane du service humanitaire. Elle a déjà fonctionné à l’époque de la guerre de Crimée et certes plus d’un officier ou soldat blessé sous Sébastopol lui doit la vie. Aussitôt qu’il fut question d’une nouvelle guerre, la princesse se remit à l’ouvrage, elle organisa les hôpitaux ambulants, fit suivre des cours de médecine pratique aux jeunes filles qui désiraient l’aider dans son entreprise et qu’elle avait recrutées dans les rangs les plus élevés de la société. Elle avait voulu se mettre à la tête de la première expédition d’ambulancières qui partaient pour Jassy. Un médecin accompagnait ces dames, un jeune homme encore, très-affable et très-savant, qui raconte de l’air le plus simple qu’il a traversé à cheval toute la Chine à la recherche de différentes plantes propres à la médecine. Il a gardé la meilleure opinion des Chinois, n’ayant eu qu’à se louer de son séjour dans l’empire du Milieu. Les bons Chinois n’ennuient personne pourvu qu’on ne les ennuie pas.
Au départ de Kiew le train est presque doublé ; nous emmenons non-seulement les ambulancières, mais encore deux ou trois wagons pleins de troupes.
Mais c’est le lendemain seulement, en approchant de Charkow, que nous nous trouvons en pleins transports militaires. Les gares commencent peu à peu à être encombrées et dans les stations principales, notre convoi passe devant de longues files de wagons de 3e et de 4e classes ou simplement à bestiaux. Ils sont remplis, les uns de soldats qui boivent ou qui chantent, les autres de chevaux ou de munitions. Allons, nous sommes dans l’antichambre de la guerre. Nul incident pendant le reste de la route. Peu à peu le juif polonais se fait plus rare aux stations, et le contingent militaire augmente. Le pays redevient monotone ; après quelques collines et quelques forêts entrevues çà et là, voici l’uniformité des champs noirs et limoneux. Partout des indices d’une excellente moisson. M. de K…, mon aimable compagnon, rayonne de joie. « Allons, dit-il, nous autres propriétaires, nous n’aurons pas à nous plaindre de la Providence, si toutefois elle nous permet de jouir de ses dons. » Ainsi soit-il.
Le matin du 24 mai nous arrivions à Kischeneff, capitale de la Bessarabie. A la gare, nous fûmes informés que l’état-major avait déjà quitté cette ville dont on parlait tant depuis six mois et qu’il s’était transporté en Roumanie, à Plojesti, petite ville à une distance peu considérable de Bukarest. Il ne restait pour barboter dans la crotte épique de l’ex-quartier général, que le service des vivres, du train, des bagages, etc., etc. C’était assez pour emplir encore la ville d’uniformes, mais non pour justifier une curiosité quelconque de notre part. Aussi nous partons sans répit pour la frontière de Moldavie, songeant aussi à effectuer notre passage du Pruth. Selon le programme de l’horaire nous aurions dû franchir le célèbre fleuve à deux heures de l’après-midi ; mais grâce à un arrêt très-prolongé dans la station frontière d’Ungheni, station encombrée de soldats tartares, pillards farouches et barbus qu’on dirigeait sur leurs foyers après les avoir désarmés[4], c’est seulement vers cinq heures du soir que nous fûmes sur le territoire des Principautés.