[4] Aussitôt l’entrée en campagne, des symptômes peu rassurants se manifestèrent parmi les soldats musulmans de l’armée russe. On prit le parti de leur enlever leurs armes et de les renvoyer en Russie.

CHAPITRE VI

Jassy. — Un hôtel peu engageant. — La pâque en Moldavie. — Tohu bohu à la gare. — Un voyage avec obstacles. — Halte à Foksani. — Un déserteur. — Dans une diligence roumaine. — En wagon.

La ligne d’Ungheni à Jassy avait été ouverte seulement quelques mois auparavant, reliant les chemins roumains et par conséquent autrichiens, avec les grandes voies ferrées de l’empire russe. La nécessité de ce petit embranchement s’était fait sentir depuis très-longtemps, et pourtant il avait fallu la guerre pour réaliser un vœu que formulaient tous les voyageurs forcés d’échanger pour une demi-journée le confortable coupé contre les véhicules les plus excentriques. Différents indices trahissent la récente construction de la voie, le train tremblote un peu en s’engageant sur les rails, et la prudence commande la lenteur en passant sur le pont à peine achevé sur le Pruth. Ce fleuve est coupé de marécages, submergés dans cette saison, dont l’existence est révélée par l’extrémité des roseaux qui se balancent gracieusement. Des flamants aux ailes blanches et noires avec un duvet rosé s’envolent gracieusement et tout effarés par l’arrivée du train. Bientôt les herbages dont la croissance est déjà énorme s’entr’ouvrent et des fenêtres nous apercevons coquettement étalées sur leur lit de fleurs et de verdure les habitations de Jassy. Il nous tarde d’aborder sur cette rive promise ; la fatigue du voyage, la poussière dont nous sommes couverts, mais par-dessus tout un cruel malaise dû à l’étrange cuisine si variée des différents buffets du parcours nous le font vivement désirer. A six heures et demie nous sommes en gare et quelques minutes plus tard une voiture nous dépose dans un hôtel, dont l’aspect nous eût fait fuir dans toute autre circonstance. De la cour dans la salle commune et de celle-ci dans les chambres réservées aux voyageurs, la saleté montait par degrés, et le réduit qui nous fut destiné pour la nuit ressemblait à un chenil meublé, tapissé d’impénétrables toiles d’araignées.

Le personnel de service masculin était à l’avenant, et le maître d’hôtel, le sommelier et le garçon de salle paraissaient avoir la même répulsion pour le savon que pour les balais et les plumeaux. La politesse n’était pas non plus le fait de ces officieux Moldaves qui avaient tous un faux air de Fra Diavolo en tablier et en frac graisseux, pour qui le voyageur échoué sur leur plage était une proie facile à saisir, taillable, corvéable et découpable à merci. Aussi est-ce avec un véritable enthousiasme que j’acceptai l’offre d’un jeune médecin militaire attaché à l’ambulance russe de Jassy, qui me proposa l’hospitalité dans une sorte de pavillon dépendant du « cercle de l’aristocratie ». Ce pavillon se composait de deux toutes petites pièces assez gentiment meublées, et outre cela, d’une espèce de cahute de feuillage dans laquelle couchait le brosseur du médecin, une sorte de baskir à la tête toute ronde, pelée, rasée, au nez camus et plat, des grands yeux très-étonnés et par-dessus sa figure un air dolent, pleurnicheur, la mine allongée d’un barbet que l’on vient d’étriller et qui geint, bon garçon et excellent serviteur, tout à son affaire d’ailleurs, brossant à tour de bras bottes, tuniques, pantalons et poussant des hurlements à fendre l’âme parce qu’il avait cassé un verre en le remplissant au samovar fumant et en constante ébullition qui se trouvait dans la cour. Le matin, quand je quittai fort allègrement l’hôtellerie poussiéreuse et nauséabonde où je m’étais fourvoyé, le printemps sous ses aspects les plus riants se montrait dans les rues de l’ancienne capitale moldave. Ce ne sont partout qu’arcs de triomphe de verdure, branches de lilas et de rosiers, rameaux de pins et de hêtres s’enlaçant au-dessus de l’encadrement des portes et des fenêtres. Le pavé était littéralement jonché d’herbes, de feuilles et de fleurs des champs, les toits de beaucoup de maisons aussi étaient enguirlandés, et le ciel d’un bleu inaltérable souriait à cette fête du renouveau. Nous étions au dimanche de la Pentecôte russe, et de temps immémorial on célèbre cette fête en parfumant les maisons et les rues de la flore qui est arrivée à son plus grand degré d’épanouissement. La plus humble demeure veut sa part de cet infiorata. Klasko, le baskir de mon ami le médecin, avait rapporté de je ne sais où deux énormes brassées de sainfoin, d’herbe et de verdure. Il en avait tapissé les deux petites pièces et avait triomphalement suspendu au-dessus du lit de son maître plusieurs arbustes entrelacés. Et il riait de joie et d’orgueil en montrant cette rustique décoration, il en faisait admirer l’ordonnance en poussant des petits cris et en tapant dans ses mains comme un grand gamin demi-sauvage qu’il était.

Toute la ville chrétienne (cela ne veut pas dire toute la ville entière, car les juifs forment au moins la moitié de la population de Jassy), était sur le chemin des églises. Jassy n’est point après tout une ville désagréable. La partie haute, celle qui domine assez fièrement les maisons de campagne et les habitations superposées sur le coteau est régulièrement bâtie, les rues y sont larges et le pavé n’inflige pas aux piétons cette torture qui est un supplice habituel dans les petites villes de la Roumanie. Aussi on cite avec orgueil les trottoirs dallés et les chaussées macadamisées de la capitale moldave. Tout cela disparaissait sous les foins coupés, les herbes et les fleurs. Dans les églises, les cierges blancs brûlaient au milieu des corbeilles de fleurs cravatées de nœuds de satin.

La foule des fidèles n’avait nullement les allures bigotes des dévots de la Russie. En priant, en psalmodiant les chants, tous avaient l’air heureux de vivre, on se sentait près du Midi, il y avait un rayon de soleil printanier sur les visages des femmes, et leurs toilettes fraîches et élégantes respiraient le gracieux mois de mai dans chaque pli de la robe et dans chaque nœud de ruban. Les soldats russes semblaient dépaysés ; mais ils n’en priaient pas moins avec ferveur.

Quel contraste entre la ville faisant ainsi la Pentecôte et le mouvement incessant plein de bruit et de variété de la gare ! Ce bâtiment, situé en contre-bas de la ville et séparé de celle-ci par un large fossé de boue, ne désemplissait pas.

Le propriétaire du buffet faisait des affaires d’or ; ce digne dispensateur de victuailles ne devait pas au point de vue de ses intérêts désapprouver la politique belliqueuse de M. Ignatieff. Son établissement ne chômait pas, les garçons de salle avaient la plus grande peine à répondre aux appels des clients, pour la plupart militaires, qui arrivaient avec un appétit doublé par les longues étapes. Une nuée de négociants, véritables sauterelles dont les plus jeunes avaient à peine quinze ans, se faufilaient entre les jambes au milieu des tables, ne tarissant pas en offres les unes plus avantageuses que les autres, présentant tour à tour ou ensemble des selles de chevaux, des manteaux cirés, des bretelles hygiéniques, des plastrons à l’épreuve de toute espèce de balles et une foule d’autres choses.

Tous ces industriels avaient mis leurs prix sur pied de guerre et ils établissaient entre l’acheteur civil et l’acheteur militaire une différence qui n’était pas à l’avantage du dernier. C’est ainsi que l’on m’offrit un manteau de toile cirée pour 20 francs, tandis qu’on réclamait 20 roubles, c’est-à-dire plus du double, du même objet proposé à un officier, le rouble valant alors 2 fr. 60 c. Plusieurs de ces industriels offraient à côté de leurs marchandises des articles d’une autre espèce ; mais de ceux-là pouvaient seuls profiter les officiers dont le séjour à Jassy se prolongeait au moins pendant une nuit. Dédaigneux de toute entremise, plusieurs de ces « articles » venaient exposer leur museau fardé et leurs falabalas sur les banquettes peu rembourrées de la gare.