Le quartier général de Plojesti avait tout ce qui était nécessaire pour détruire les illusions. Disons d’abord ce qu’est Plojesti et comment le grand-duc Nicolas fut appelé à s’y installer. Le quartier général de l’armée qui, depuis le mois de novembre 1876, était destinée à opérer contre la Turquie se trouvait parfaitement à l’aise (sauf la boue atroce qu’il y faisait) dans la spacieuse capitale de la Bessarabie, Kischeneff. Le général en chef, l’intendance, tous les bureaux, les officiers étaient répandus dans les auberges, les hôtels et les maisons particulières de la ville. Les troupes campaient en grande partie dans les environs. La guerre était considérée par tous comme inévitable et on s’attendait à entrer en campagne dès que la température le permettrait. Aussi l’ordre de marche n’avait surpris personne, seulement on s’était demandé où l’on porterait ses pénates. Tout d’abord Bukarest paraissait l’endroit le plus rationnel pour installer le commandement et l’administration militaire. On était là près du Danube qu’il faudrait franchir et on avait sous la main toutes les ressources développées d’une véritable capitale. Le prince de Roumanie, devenu par la fameuse convention du 15 avril l’allié du tzar, avait été au devant des intentions du grand-duc en lui offrant la résidence princière de Cotroceni, magnifique maison de plaisance des environs de Bukarest où le prince et sa femme se réfugient pendant les grandes chaleurs de l’été. Tout d’abord le commandant en chef russe accepta avec beaucoup d’empressement cette offre et il se mit en devoir de s’y installer, non pas en invité, mais comme dans sa propre maison. Le cabinet de Bukarest, qui voulait éviter tout ce qui aurait pu donner à la présence des Russes en Roumanie le caractère d’une vassalité, mit certaines conditions à la résidence du grand-duc à Cotroceni. Il y eut, en particulier, un chapitre de sentinelles qui gâta tout. Les Roumains tenaient absolument, je crois, à monter la garde aux portes extérieures du palais ; le grand-duc ne voulait avoir à sa poterne que des sentinelles russes. Il rompit brusquement les négociations entamées et fit louer pour son compte une très-jolie villa appartenant à un négociant de Plojesti. Là il serait complétement chez lui, pour son argent, et pourrait se faire garder par des cosaques à l’exclusion de toute autre troupe. Plojesti (prononcez Ployeschti) est à une cinquantaine de kilomètres de Bukarest. La ville est traversée, c’est là son importance stratégique, par la grande route de Cronstadt (frontière de Transylvanie) à Bukarest et par la chaussée qui coupe en long toute la Moldo-Valachie. Avant l’établissement du chemin de fer qui passe également à Plojesti, cette voie fut la principale, sinon l’unique artère du transit.
Comme ville, Plojesti peut compter environ 5 ou 6,000 habitants. L’espace compris entre la gare et le centre a un aspect tout à fait rustique, le pâté central de maisons, au contraire, qui se groupent autour de la place du marché est des plus moderne. Les constructions sont assez élevées et d’une architecture correcte. Il y a aussi quelques bâtiments de luxe et je dois ajouter à la louange des habitants de Plojesti, que la plus belle de ces maisons neuves est une école. Derrière la place du marché il en est une seconde qui possède comme ornement le principal café de la ville et deux hôtels, l’un d’apparence élégante, un faux air de villa, avec un jardinet soigneusement entretenu, et l’autre dénotant de suite l’hôtellerie primitive, où il ne faut pas regarder de si près au confort et surtout à la propreté ! Le propriétaire, cela va sans dire pour quiconque connaît un peu l’intérieur de la Roumanie, était juif, et il avait recruté son personnel de service parmi ses coreligionnaires. Le garçon d’écurie seul était Roumain.
Après bien des embarras et une foule de discours pleins d’importance sur l’encombrement de son immeuble, le gargotier de « l’Hôtel de Moldavie » consentit à me louer, moyennant 6 francs par jour, un petit réduit de deux mètres et demi de long sur cinquante centimètres de large. Cette cellule prenait jour sur une sorte de vérandah-balcon en bois grossier qui faisait le tour du premier étage. Le peu d’air qu’il pouvait y avoir au dehors arrivait par conséquent à travers la cloison de bois brûlée par le soleil et chargée des miasmes qui se dégageaient d’un respectable tas de fumier amoncelé dans la cour. C’était donc un brasier empesté que cette pièce, dont l’ameublement se composait d’un lit de fer délabré, d’une table de toilette bancale dont le pot à eau était absent. Après des prodiges d’habileté et à force de réclamations diplomatiques, j’obtins aussi une petite table cousine germaine de celle de toilette et un vase contenant une eau assez saumâtre. C’est pourtant dans ce logis, plus que modeste, qu’il était arrivé à un confrère une aventure des plus piquantes. X…, qui nous conta lui-même l’historiette quand nous l’eûmes trouvé devant une table de café de l’hôtel Victoria, venait d’arriver très-fatigué et tout couvert de la poussière de la route. A l’imitation de nos confrères anglais, X… voyageait muni d’une de ces baignoires en gutta-percha qui se déploient et se resserrent à volonté au moyen d’un piston avec lequel on insuffle l’air. De cette façon on a les thermes chez soi. X… se fait apporter de l’eau, remplit à moitié sa baignoire et, avant de s’y plonger, il descend la jalousie mais sans fermer la fenêtre elle-même ; puis il se déshabille et entre dans « l’onde liquide ». Il a à peine goûté les premières délices du bain, qu’il entend, sur le balcon, un caillement de voix de jeunes filles ; puis, à sa grande surprise, une main délicate soulève la jalousie pour la laisser retomber immédiatement en poussant un cri effaré que deux ou trois voix répètent à l’instant. Or, dans l’hôtel, demeuraient deux familles de banquiers de Bukarest, composées, en dehors des parents, d’une quinzaine de jeunes filles de dix à vingt-deux ans, les plus petites sous la surveillance d’une gouvernante française. L’appartement occupé par les Plutus roumains et leur progéniture féminine était à l’extrémité de la vérandah, c’est sans doute une de ces demoiselles, curieuse comme Ève en personne, qui avait soulevé l’extrémité de la jalousie. On sait comment elle fut punie ou récompensée de cette fatale curiosité. Du reste, il paraîtrait que l’examen involontaire dont X… avait été l’objet n’était nullement à son désavantage, car il vit à plusieurs reprises les curieuses passer deux par deux sur la vérandah et s’arrêter devant sa fenêtre en souriant d’un petit air futé. A son tour, X… sentit sa curiosité s’éveiller, il se demandait laquelle ou lesquelles des quinze l’avaient vu ainsi dans ce costume dépouillé d’artifice. Et le hasard voulut que deux fois par jour, pendant notre séjour à Plojesti, X… se trouvât nez à nez avec la smala dans les restaurants-jardins où nous déjeunions et dînions. C’était alors, à la table des deux familles, des chuchotements, des regards moqueurs ; de son côté, en songeant à la situation, il se sentait tourmenté d’une telle envie de rire qu’il était forcé de changer de place avec l’un d’entre nous pour ne pas éclater au nez de ses voisins.
Voici maintenant une aventure moins plaisante qui arriva le surlendemain de mon arrivée à un négociant de Brême venu en Roumanie dans l’espoir d’y gagner gros avec des fournitures.
Cet opulent Hanséate avait fait, dans un café de Bukarest, la connaissance d’un autre Allemand qui s’était occupé de fournitures pendant la guerre de 1870-71. Il offrit ses services au Brêmois et le mit en rapports avec un certain baron de K…, homme de très-bel air, de grandes manières, se prétendant correspondant militaire d’une importante agence télégraphique de Berlin, et faisant état de ses relations avec les grands personnages de la Cour et de l’armée en Russie. Ce gentleman proposa au Brêmois de le présenter à son ami, le général Nepokotschisky, chef d’état-major de l’armée russe. Avec la protection d’un semblable personnage, on ne pouvait manquer d’obtenir les plus belles fournitures. On but force champagne à la réussite des beaux projets qui avaient germé dans la cervelle des deux Allemands et dont le baron de K… devait faciliter l’exécution. Rendez-vous fut pris pour le lendemain à la gare afin d’aller à Plojesti. Le trio y débarqua dans la matinée ; on s’en fut d’abord à l’hôtel où attendait un confortable déjeuner probablement commandé par télégraphe, grâce aux soins du Brêmois. A deux heures de l’après-midi, un fiacre, rudement cahoté, s’arrêtait auprès d’une maisonnette devant laquelle se promenaient, l’arme au bras, deux factionnaires. Le baron de K…, ganté de frais, vêtu avec recherche et le chef orné d’une casquette plate qui lui donnait un faux air d’officier, sauta lestement en bas de la voiture en recommandant à ses deux compagnons de l’attendre peu d’instants. « Je vais vous annoncer à Son Excellence, dit-il, et demander, pour la forme, la permission de vous présenter ; attendez-moi, je reviens de suite, on me connaît ; j’ai mes petites et grandes entrées. »
Le Brêmois alluma un des excellents cigares qui sont une des spécialités de son pays, il en tendit un autre à son compatriote, et tous deux, mollement renversés sur les coussins de la voiture, suivaient les spirales bleues de la fumée. Un quart d’heure se passe, une demi-heure, puis une heure. Les messieurs commencent à s’impatienter, la longueur de la conférence leur paraît inusitée ; mais, enfin, le chef d’état-major peut bien être occupé, et se voir forcé de faire faire antichambre à son ami. Un quart d’heure, puis une demi-heure se passent. Pour le coup, le Brêmois, qui aime avant tout ses aises, déclare qu’il veut retourner à l’hôtel, il ne saurait remettre plus longtemps sa sieste. Ordre est donné au cocher, qui rebrousse chemin. Toute l’après-midi, les deux Allemands attendent leur introducteur, mais en vain. Enfin, ils se décident à sortir pour avoir des nouvelles. Sur le pas de l’hôtel ils trouvent un officier de gendarmerie avec deux de ses hommes : « Lequel de vous, demande-t-il, est M. R…, négociant de Brême ? » Le personnage ainsi interpellé s’avance et se fait reconnaître. « Alors, au nom du grand-duc, je vous mets en état d’arrestation. » On peut s’imaginer la stupéfaction et la terreur qui se peignirent sur les traits du malheureux Hanséate. Il ne put faire usage de la parole. L’autre Allemand s’avança alors : « C’est une erreur, messieurs, c’est une méprise sans doute, veuillez attendre un instant, je cours rejoindre mon ami, M. de K…, qui doit être chez le général Nepokotschisky, et je reviens à l’instant pour faire éclaircir ce malentendu. » Il voulut sortir, mais sur un signe de l’officier, les deux gendarmes s’étaient mis en travers de la porte.
— Vous connaissez aussi M. de K…, fit-il.
— Parfaitement, puisque c’est avec lui que nous sommes venus ici.
— En ce cas, je dois vous arrêter également.
Les deux Allemands se regardèrent comme deux augures, à cette différence près qu’ils n’avaient nulle envie de rire. Ils voulurent protester. « Vous vous expliquerez devant le grand-prévôt de l’armée. Je vais vous y conduire. »