Le Brêmois était littéralement atterré, et les consolations que son compagnon d’infortune s’efforçait de lui prodiguer restèrent sans résultat. Au contraire, pendant toute la route, il fut hanté par toute espèce de terreurs, il rêvait casemate et fusillade sans jugement. Enfin, on arriva tout au bout de la ville, dans le bâtiment où avait été installée la prévôté. C’était une maison avec large perron et donnant sur une grande place plantée d’arbres. Une plaque de métal couverte de caractères russes indiquait la destination du local.

Le grand-prévôt, général Stein, campait au fond de la maison dans une pièce assez vaste, encombrée de malles et de valises de toutes dimensions, et dont le meuble principal était le lit de camp sur lequel s’asseyaient les visiteurs du grand-prévôt. Celui-ci avait tout à fait le physique et le tempérament de son emploi. La figure était « mauvaise », pour nous servir d’une expression populaire, et le tempérament cassant, tracassier, désagréable au possible. Comme au début de toutes les campagnes, les cervelles étaient hantées par des histoires d’espions. On se croyait surveillé et épié de toutes parts, bien à tort, comme l’a prouvé l’événement, puisque les Russes ont pu franchir le Danube presque sans être inquiétés. Mais enfin, au commencement de juin 1877, on voyait des espions un peu partout, et le grand-prévôt ne demandait qu’à en faire fusiller le plus possible. Je m’empresse d’ajouter que son envie était quelque peu contrariée par le grand-duc Nicolas, peu partisan des exécutions sommaires. En résumé, malgré les airs de fier à bras du général Stein, on n’avait exécuté personne à Plojesti. Quand on lui amena les deux Allemands, le général était de l’humeur la plus maussade qu’il fût possible de voir, — il s’était aperçu, en faisant couler le thé de son samovar, que la qualité en était gâtée… L’officier des gendarmes lui dit quelques mots en langue russe ; le général fouilla dans des papiers et en tira une carte de visite portant le nom du Brêmois. Puis, pour faire durer chez les prisonniers le plaisir de la première incarcération, il mordilla sa moustache, huma quelques gorgées de thé brûlant, et fit une scène horrible à un vivandier ou marketender, dont la patente n’était pas tout à fait en règle.

Les Allemands purent juger ainsi de l’extrême irascibilité du grand-prévôt, et ils ne pouvaient pas augurer grand’chose de bon de leur entrevue avec ce terrible homme. Après avoir infligé une très-forte amende aux vivandiers défaillants, qui s’en furent tout penauds, le général adressa très-brusquement la parole aux prisonniers. « Vous connaissez M. de K… », demanda-t-il. Le Brêmois ne bougeait pas ; son ami dit d’une voix assez assurée : « Oui, Excellence. Mais quel crime y a-t-il dans le fait d’avoir des relations avec un personnage qui connaît les généraux, qui est au mieux avec S. Exc. le général Nepokotschisky ? »

Le grand-prévôt se fâcha sérieusement. « Silence, vous, là-bas ! Me prenez-vous pour un enfant que vous me contiez de telles sornettes ? Tout est découvert, on a les preuves que votre compagnon est un espion. On sait qu’il se faisait passer à tort pour un correspondant de journal. — Mais, général, ce n’est pas possible. — Nous avons les preuves, vous dis-je. — Mais, général, protestait l’Allemand, nous ne connaissons M. de K… que d’avant-hier ; même, s’il y a des charges contre lui, nous sommes innocents… — Certes, certes, innocents, grommelait le Brêmois. — Allons donc ! les amis des espions sont quelque peu espions eux-mêmes ; d’ailleurs on a trouvé de vos cartes sur lui ! Et puis qui vous a autorisé à venir au quartier général ? Où avez-vous eu votre permission ? » Le Hanséate était toujours de moins en moins à son aise ; son compagnon répondit pour les deux qu’ils croyaient n’avoir pas besoin d’autorisation, puisqu’ils étaient venus avec une connaissance du chef d’état-major.

Le général Stein ne s’apaisait point. « Comment, s’écria-t-il avec colère, vous êtes Allemand, monsieur, vous devez, par conséquent, avoir servi et vous ne savez pas qu’il est défendu de pénétrer dans une ville où se trouve, en temps de guerre, l’état-major général ? Mais votre présence ici suffit pour vous faire fusiller ! » — Sur un signe du général, les deux Allemands furent conduits dans la prison militaire provisoirement installée dans les combles d’une auberge. Les prisonniers s’empressèrent d’écrire au consul allemand à Bukarest, envoyèrent des lettres à des connaissances qu’ils avaient dans cette ville et qui pouvaient répondre d’eux, mais tout cela en vain. On les oublia pour ainsi dire pendant huit jours, puis on leur offrit de les relâcher s’ils voulaient signer une demande en grâce qui couvrirait l’état-major russe contre toute réclamation diplomatique. Le Brêmois, qui gémissait sur l’absence de toute espèce de confort dans sa cellule, s’empressa de signer de deux mains ce qu’on lui demandait et rentra à Brême.

Son compagnon voulut faire le fier et l’indigné et se refusa d’abord à toute transaction. Mais enfin, voyant qu’il n’y avait pas moyen de sortir autrement des griffes de la prévôté, il se résigna et signa. Quant à K…, il ne fut pas fusillé, comme le bruit en courut quelques jours plus tard à Bukarest, mais les charges relevées contre lui (il avait dessiné les plans des batteries construites à Giurgewo), parurent assez graves pour motiver son internement dans une forteresse de l’intérieur de la Russie. Il a dû y séjourner jusqu’à la fin de la guerre.

Avant de continuer notre promenade dans Plojesti, je veux raconter une autre historiette d’espions qui me fut communiquée plus tard à Bukarest.

La police avait remarqué que, parmi les dépêches adressées à deux fournisseurs, il en était qui contenaient des indications par demi-mots accompagnés de chiffres. On surveille les deux munitionnaires, et, comme les dépêches mystérieuses ne cessaient pas d’arriver, un beau soir on les arrête tous deux. De plus on découvre chez eux des cartes à jouer sur lesquelles se trouvaient reproduits les chiffres et les mots des dépêches. Plus de doute : il s’agit d’une communication secrète ! Les dépêches partant d’Odessa donnent des renseignements sur les mouvements de troupes en Russie ; ces renseignements sont transmis à Vienne et de là en Turquie. Les prévenus cependant fournissent une explication assez plausible de leur mystérieuse correspondance : les dépêches ont pour but unique de faire connaître aux intéressés les variations de la bourse des céréales, et, pour faire des économies, de même que pour ne pas donner l’éveil aux autres spéculateurs, ces messieurs avaient imaginé de se servir d’un langage particulier.

Bien entendu on ne voulut pas ajouter foi à cette version, mais une enquête minutieuse faite sur les lieux mêmes démontra que les négociants avaient parfaitement raison. Ils furent relâchés au bout de huit jours. Je n’ai pas entendu dire qu’on ait trouvé et fusillé un véritable espion.

La villa habitée par le grand-duc Nicolas était située au centre de la ville. Le bâtiment un peu petit avait un aspect fort gentil et propret. Deux tourelles toutes blanches dans lesquelles sont percées des fenêtres en ogive lui donnent un faux air de château. Devant l’aile du milieu, l’aile principale, règne une balustrade en stuc agrémentée de vases ornés de belles fleurs. La porte d’entrée est grillée ; devant la grille se promène majestueux à défier Artaban en personne un heiduque de taille gigantesque, avec des moustaches de cinquante centimètres de long de chaque côté, un costume doré sur toutes les coutures et bariolé sur tous les tons. Ce magnifique chien de garde à face humaine lance de tous les côtés des regards excessivement féroces ; il semblerait qu’il veuille dévorer tous ceux qui approchent de trop près de la demeure de son auguste maître. Tandis qu’un bouledogue n’a que ses crocs, ce gardien a, dans la ceinture de son opulente tunique, tout un arsenal entier composé de pistolets damasquinés, de poignards à longue lame et de coutelas dont l’un est plein de pierreries. A côté de lui des cosaques en petite tenue, des Tcherkesses engoncés dans leurs longues houppelandes et suant à grosses gouttes faisaient également sentinelle devant le quartier général dont l’attribution spéciale était marquée par un grand drapeau russe — l’aigle à deux têtes se déployant sur fond jaune — hissé au haut d’un mât colossal.