Pour entrer dans ce sanctuaire, il fallait passer au milieu de cette double haie de gardes de tous grades dont les yeux vifs et ardents vous fouillaient jusqu’au fond de l’âme. Pourtant après un long et minutieux examen l’un des cosaques me prit des mains la carte de visite que je lui tendis ainsi qu’une lettre pour M. le colonel de Hasenkampf. Il la remit à un domestique en livrée, qui, au bout de peu d’instants, revint accompagné d’un officier auquel il me désigna.
Cet officier avait une tête d’expression singulière. Toutes les finesses, toutes les ruses, tous les sous-entendus semblaient s’être donné photographiquement rendez-vous sur sa figure. Avec ses petits yeux de chat en éveil, dont il comprimait l’éclat par des lunettes, avec son nez pointu s’avançant comme le museau correctement taillé d’une fouine, avec ses lèvres minces et sa barbe soyeuse, le crâne légèrement bombé — complétement rasé, avec les deux oreilles se tenant droites de chaque côté comme des sentinelles, M. le colonel Hasenkampf avait un air tout à fait méphistophélique.
Un acteur hors ligne ayant à jouer au naturel un personnage fatal ne se fût pas fait une autre tête.
Il y avait de tout dans ces traits — sauf du militaire. M. de Hasenkampf pouvait passer, selon qu’il contractait ses lèvres, qu’il plissait son front et voilait ou découvrait ses yeux, pour un diplomate, un professeur ou un viveur un peu éteint. N’allez pas croire que M. de Hasenkampf était un invalide ; bien loin de là, à en juger par la figure, par la membrure nerveuse du corps que faisait valoir avec avantage l’uniforme collant dans lequel il était sanglé, le colonel pouvait avoir à peine quarante ans.
Ses fonctions étaient des plus délicates, des plus importantes et des plus multiples, il était à la fois le chef du bureau des renseignements, euphémisme qui signifie directeur de l’espionnage, il avait les rapports officiels avec les journalistes attachés au quartier général et enfin il servait de secrétaire au grand-duc, étant également habile à manier la plume en français, en allemand et en russe. La première entrevue fut courte. Le colonel prit connaissance de mes lettres de recommandation et me pria de venir le voir le lendemain dans son logement particulier en ville.
J’allais me retirer quand la porte de l’une des pièces donnant sur le vestibule de la villa s’ouvrit. Le grand-duc Nicolas commandant en chef de l’armée d’opération contre les Turcs, parut. « Monseigneur », comme l’appelait officiellement M. de Hasenkampf, est le second frère de l’empereur Alexandre. Il a quatre ans de moins que son souverain et, par le fait, il ne paraît pas son âge. C’est de la tête aux pieds une vigoureuse nature de soldat. L’attitude, la tenue, les mouvements, tout est « d’ordonnance ». La tête rasée selon les règlements, toute rude, sévère et même brutale qu’elle puisse paraître, ne manque pas d’élégance. Le cachet particulier lui est imprimé par la moustache fortement fournie et qui se termine des deux côtés par d’amples bouquets de poils. Quant au costume, rien de plus simple, un « complet » de toile blanche et pour complément une casquette plate et de hautes bottes à l’écuyère. Le colonel Hasenkampf se rangea sur le passage du prince et salua militairement. Le grand-duc parut l’interroger des yeux. « Quel est ce civil ? — Monseigneur, répondit le colonel, Monsieur est un correspondant qui nous est chaudement recommandé par des amis de Saint-Pétersbourg. » « Ces Messieurs seront tous les bienvenus », dit le grand-duc, résolvant ainsi toutes les questions qui paraissaient si graves et si difficultueuses à la chancellerie du ministère des affaires étrangères et au ministère de la guerre. Puis le grand-duc se retira et sortit sur la terrasse pour voir défiler un régiment qui débouchait par la route de Moldavie, musique en tête, drapeaux déployés et en poussant des hourrahs vigoureux.
Pour la première fois je vis des troupes de ligne russes sans leur affreuse capote grise, en tunique verte et pantalon blanc. La présence du quartier général avait attiré à Plojesti les attachés des nations étrangères, et parmi ceux-là l’attaché français, M. le colonel Gaillard, jouait le principal rôle. M. Gaillard, un vieux soldat d’Afrique, d’Italie et de Crimée, avait su gagner à Saint-Pétersbourg, où il était attaché à notre ambassade, la confiance la plus complète du grand-duc Nicolas. Sur sa demande expresse, M. le colonel Gaillard partit pour Kischeneff à l’époque où le frère de l’empereur prit le commandement de l’armée. Cette préférence accordée à un militaire français à l’exclusion de tous les autres attachés donna beaucoup d’ombrage à la Prusse, il y eut même des réclamations ; mais le grand-duc tenait énormément au colonel, dont la science militaire unie à une humeur enjouée, une rondeur de bon aloi et une grande élégance de manières, lui plaisaient énormément. Le colonel dînait tous les jours à la table de Monseigneur et on assure que son avis était d’un grand poids dans la balance. De cette façon, M. le colonel Gaillard était mieux qualifié que qui que ce fût pour juger les qualités et les défauts du soldat russe ; il se trouvait également aux premières loges pour suivre les événements et en rendre compte au ministère. Si M. le colonel a déployé, bien plus à propos cette fois, le zèle et l’activité pleine d’acharnement dont il fit preuve comme directeur de la justice militaire auprès des conseils de guerre en 1871, assurément on a dû être instruit mieux que partout ailleurs à l’hôtel du boulevard Saint-Germain sur les leçons utiles de la guerre d’Orient. M. le colonel Gaillard, que nous aurons du reste occasion de retrouver souvent dans le cours de ces récits, est un homme d’environ cinquante ans, de belle prestance, figure moitié militaire moitié diplomatique, portant l’empreinte de l’énergie contenue mais pouvant être poussée au dernier degré. Lors de la visite que je lui fis dans son appartement de la place du Marché, il me raconta une excursion qu’il venait de faire en compagnie du prince Charles aux batteries de Kalafat, petite ville roumaine sur le Danube, d’où l’on échangeait force coups de canon avec les retranchements élevés autour de Widdin.
Le prince Charles s’était rendu à Kalafat avec tout un état-major auquel s’étaient joints les reporters de beaucoup de journaux. Le voyage avait été interrompu par un incident. A quelque distance de Bukarest, le pont du chemin de fer sur la rivière de l’Aluta avait été emporté par les flots. Peu s’en fallut même que tout le train et ce qu’il contenait, prince, escorte, journalistes ne culbutât dans le fleuve. On dut passer la nuit très-mal à l’aise dans un village à moitié inondé et tout à fait envahi par les troupes. Le lendemain seulement des voitures furent prêtes à emporter le prince et ses « invités ». A Kalafat il y eut un véritable essai de bombardement. Le prince voulut diriger lui-même le pointage de plusieurs pièces et l’un des projectiles lancés suivant ses indications mit le feu au milieu d’un pâté de maisons dans la ville. Aussitôt l’ennemi riposta à toute volée. Carol fit courir à ses « invités » un danger très-sérieux, car des bombes éclataient l’une après l’autre sur le gazonnement de la batterie, des éclats commençaient même à joncher l’intérieur et à malmener les servants. L’excuse du prince était qu’il courait lui-même et le premier le danger.
Enfin, après deux heures d’échange actif de politesses internationales, la représentation fut achevée, la cavalcade retourna dans la capitale. M. le colonel Gaillard s’exprima en termes très-favorables, chaleureux même, sur le compte de la jeune armée roumaine, pronostiquant très-justement le rôle efficace et glorieux même qu’elle pouvait être appelée à jouer prochainement. « On ne peut jamais juger le soldat, dit le colonel, qu’au lendemain d’une bataille ; mais les cadres sont bons, les officiers sont instruits, pleins de bonne volonté, affamés de travail. » Je quittai le colonel Gaillard pour aller rejoindre quelques camarades que j’avais retrouvés entre temps, et après dîner, pour achever dignement la soirée, nous nous laissâmes allécher par le programme d’un café-concert installé dans un jardin-restaurant. Les « artistes » débitaient leurs couplets au fond du gradina, sur un petit théâtre coquettement et rustiquement orné. A la chaleur accablante du jour avait succédé une nuit tiède et étoilée. Aussi le spectacle ne manquait pas d’amateurs, qui savouraient la musique en dévorant des biftecks et en ingurgitant force boissons variées. Naturellement, les trois quarts des spectateurs étaient des officiers, et tous, même les plus âgés et les plus barbus, s’amusaient comme des enfants en écoutant le répertoire de l’Eldorado et de l’Alcazar. Les cabotins et les cabotines, tout à fait suffisants comme articles d’exportation, avaient un succès énorme, — que dis-je ! Thérésa et Judic n’ont jamais eu d’ovations aussi tapageuses.
Une petite Parisienne pouponne et rondelette, à l’air fort éveillé, dut répéter au moins quatre fois une vieille chansonnette du répertoire : la Clef. Il est vrai qu’elle était passée maître dans l’art de souligner ses effets, et que sa moue au refrain était d’un croustillant à réveiller les futurs morts de la campagne. J’ai encore dans les oreilles ces marques d’enthousiasme et d’allégresse, qui retentissaient à quelques lieues seulement du théâtre de la guerre, poussées par des auditeurs qui pourraient être appelés, d’un moment à l’autre, à risquer leur peau… C’est vers une heure seulement que les amateurs quittèrent le jardin en fredonnant :