Ma clef ! ma clef !

On m’a chipé ma clef !

Le lendemain, de bonne heure, je ne manquai pas de me rendre à la villa, où le colonel Hasenkampf avait installé le bureau volant de la presse. L’institutrice de la famille à laquelle la villa appartenait, faisant office d’introducteur, me conduisit au fond d’un jardin, devant une tourelle.

Autour d’une table en bois et assis sur des escabeaux, je retrouvai une dizaine de mes confrères ; le colonel en petite tenue, tout vêtu de coutil blanc, présidait ce cénacle et expliquait méthodiquement, comme il avait du reste l’habitude de le faire tous les matins, qu’en fait de nouvelles on ne savait rien, absolument rien. Libre à nous de broder des variations sur ce thème peu nourrissant. Pourtant, si les nouvelles étaient aussi rares que la marée le jour du suicide de Vatel, M. Hasenkampf daigna nous dédommager en nous faisant part des conditions définitives concernant l’admission des reporters au quartier général.

En premier lieu, il fallait justifier d’un répondant diplomatique, c’est-à-dire ministre, ambassadeur ou attaché militaire ; en second lieu, l’admission ayant été prononcée, il fallait déposer trois portraits carte-visite, dont l’un revêtu de la griffe du prévôt, le général Stein, devait servir de passeport, le second serait incorporé dans l’album du commandant en chef, et le troisième déposé dans les archives du ministère de la guerre.

En outre, le reporter s’engageait purement et simplement, sur l’honneur, à ne révéler aucun mouvement de troupes, ce qui était bien naturel, puisque nous étions journalistes et non pas espions ; enfin, comme on avait reconnu que la plaque de cuivre, marquée aux armes impériales, et qui devait tout d’abord nous servir de signe de ralliement, manquait totalement de prestige, un dessinateur français avait été chargé de confectionner un brassard d’un modèle plus élégant, mais que les intéressés devraient acquérir de leurs deniers. Ce brassard nous fut servi plus tard moyennant 35 francs, à Bukarest, chez un marchand d’équipements militaires. Finalement, M. de Hasenkampf nous dit qu’on statuerait dans la huitaine sur nos demandes d’admission. Cette dernière partie de sa communication ne parut être nullement du goût d’un nouvel arrivant. C’était le correspondant d’un journal anglais, d’origine grecque ou levantine. Il pouvait avoir soixante ans à peu près, et il devait être content de cet âge comme, du reste, de sa barbe grise, de ses cheveux de même couleur, de son costume, qui le faisait ressembler à un capitaine de steamboat par un gros temps, satisfait de la large rosette tricolore de l’ordre de Tacova, qui s’épanouissait sur sa poitrine, aussi large que le sourire de béatitude sur ses lèvres. Bref, ce personnage était plein de complaisance pour lui-même, et on devait s’apercevoir aisément que lorsqu’il avait ouvert la bouche, les paroles qui en sortaient étaient des perles précieuses qu’il fallait soigneusement recueillir, de même que ses prières étaient des ordres. M. M… exprima d’abord à M. le colonel son mécontentement de ce que l’on n’avait pas jugé à propos de statuer le pied levé sur l’admission d’un aussi important personnage. Et comme le colonel invoquait la règle :

« Mais est-ce qu’il peut y avoir une règle pour moi ! Est-ce que je ne dois pas être admis d’emblée ? Est-ce qu’il y a besoin de formalités pour un homme qui a rendu des services à la cause slave, des services signalés ? Vous me parlez de recommandations, mais est-ce que celle-ci n’est pas la meilleure de toutes ! » Et d’un geste fiévreux il montrait l’immense ruban de Tacova, qui ornait sa boutonnière.

— Vous croyez que cette décoration vous recommande ? fit le colonel en souriant finement.

— Mais certainement, et si cela ne vous suffit pas, continua l’impétueux réclamant, n’ai-je pas des lettres de M. Ristisch ? n’ai-je pas les meilleures attestations ? ne suis-je pas l’ami du général Fajedeff ? Est-ce que par hasard la recommandation de M. Fajedeff ne vaudrait rien non plus ? mais voilà, on n’a des égards que pour les adversaires de la Russie. Je rencontre ici des gens qu’on devrait mettre à la porte, tandis que moi, un défenseur de la cause slave, je suis forcé de me poser en quémandeur ! » Et il allait, allait toujours sans s’arrêter… C’est le colonel, dont la mine, depuis quelque temps, montrait une certaine inquiétude, qui arrêta ce débordement de paroles.

— Pardon, monsieur, dit-il à son interlocuteur… je crois que vous êtes assis sur mon uniforme.