L’Anglo-Grec se leva instinctivement. Et en effet, il s’était assis sans crier aucunement gare sur la tunique de gala du colonel, et depuis un quart d’heure il se trémoussait à l’aise dessus, car pour donner à son éloquence une plus grande force, il l’accompagnait d’une gesticulation effrénée. La tunique était dans un pitoyable état, et en homme soigneux de ses effets, le colonel ne songea pas à dissimuler sa mauvaise humeur. Je ne fus pas étonné, plus tard, d’apprendre que lorsque nous eûmes obtenu notre autorisation, l’Anglo-Grec, malgré sa faconde et ses services rendus à la cause slave, courait toujours après la sienne.

On avait établi à Plojesti un camp de réfugiés bulgares, composé de 6,000 hommes, tous commandés par des officiers russes et destinés à former le noyau, ainsi le disait-on alors, de l’armée de la principauté de Bulgarie. Ces apprentis guerriers campaient sur une colline en dehors de la ville. Ils portaient un uniforme de fantaisie de couleur sombre, et une petite croix rouge sur leur bonnet fourré. L’armement était de premier choix et il ne restait qu’à les exercer dans le maniement des Vetterli qu’ils avaient entre les mains. De plus, pour les stimuler, on leur avait remis de très-jolis drapeaux, brodés, disait-on, de la main des dames et bénits par les popes. L’emplacement du camp était très-pittoresque, et à travers les monticules et les arbres, messieurs les légionnaires pouvaient aisément voir ce fleuve aimé, le Danube, qu’ils avaient passé pour la plupart en proscrits fugitifs, et qu’ils allaient repasser les armes à la main et en conquérants. Ce moment ne devait pas trop tarder à venir, car le camp était levé et les légionnaires partis en vertu d’ordres secrets pour une destination inconnue.

CHAPITRE VIII

La gare de Plojesti. — Les deux princes et l’ambulancière. — Arrivée à Bukarest. — Premières impressions. — La camaraderie négative des Russes et des Roumains. — Les jeudis de Mme Rosetti. — Profils d’hommes politiques, de journalistes et d’invités.

Un épisode que je rangerai volontiers dans le genre charmant, signala notre départ de la gare de Plojesti. Les abords du petit édifice étaient occupés des troupes à pied et à cheval ; des sergents de ville en tunique noire et shakos, gantés avec des gants blancs de filoselle, se promenaient le long de la route, et une trentaine de cosaques, dont les chevaux étaient attachés au piquet, se vautraient sur les dalles du débarcadère. Sur le quai même de la gare, un monsieur très-noir, très-nerveux, se démenait comme un beau diable afin de placer à droite et à gauche d’autres sergents de ville également gantés de filoselle, chargés de faire reculer quelques curieux trop empressés.

Ce personnage était commissaire ou plutôt, pour parler le langage officiel un peu pompeux, le préfet de police de Plojesti. Sa présence, comme celle des gardes urbaines et des cosaques, était motivée par l’arrivée du prince Charles de Roumanie qui était attendu par le train de Bukarest. Le grand-duc Nicolas était venu à sa rencontre et les deux altesses partirent pour le quartier général russe dans la troïka attelée de trois trotteurs couleur d’ébène, appartenant au grand-duc. L’entretien, destiné à régler plusieurs détails relatifs à la convention d’avril (car, comme toute convention qui se respecte, elle laissait prise aux contestations), ne dura qu’une heure ; aussi vîmes-nous revenir la troïka à point pour permettre au prince Charles de prendre le train suivant se dirigeant sur la capitale.

Mais si l’exactitude est la politesse des rois, elle n’est pas toujours, surtout en temps de guerre, où les prétextes ne manquent pas, celle des Compagnies de chemins de fer. Ainsi, non-seulement le train attendu arriva d’une bonne demi-heure en retard, mais encore il fallut attendre une autre demi-heure avant que l’état de la voie lui permît de démarrer et de continuer sa route.

Pendant tout ce temps, les deux altesses se promenèrent le long du quai, et j’eus tout le loisir pour regarder de fort près le souverain de la Roumanie. Carol Ier, élu prince en 1866 à l’âge de vingt-trois ans, en avait par conséquent trente-quatre en 1877. C’est un beau garçon d’une taille bien prise et comme faite exprès pour l’uniforme de coupe française, qu’il porte avec chic. On ne reconnaît pas du tout en lui l’ancien lieutenant de cavalerie prussien, il n’a rien de raide et de guindé dans son allure ; au contraire, ses manières dégagées, son laisser-aller de bon goût et surtout une excessive mobilité dans les mouvements, font ressembler Son Altesse à un pétillant capitaine de chasseurs de Vincennes. Le teint mat du visage qui contraste très-vivement avec la couleur très-foncée de la barbe donne à l’ensemble de la figure du prince un parfum d’étrangeté qu’ambitionnerait certainement un « homme à femmes. »

Carol Ier causait non sans vivacité avec le grand-duc Nicolas quand celui-ci, qui écoutait son interlocuteur avec une indifférence plus ou moins étudiée, le quitta brusquement pour aller au-devant d’un groupe composé d’officiers, de dames et de voyageurs qui causaient au bas de l’escalier d’un des wagons. Une dame déjà âgée, avec des cheveux blancs s’échappant par flots d’argent d’un bonnet de linge fin orné de dentelles et portant sur sa robe d’étoffe noire très-simple, un ruban bleu auquel pendaient une décoration et plusieurs médailles étalées sur la poitrine, formait le centre du groupe. C’est à elle que le grand-duc, fendant les flots de la foule, s’adressa après l’avoir embrassée cordialement sur les deux joues. Les assistants se découvrirent avec respect et le prince, donnant le bras à la dame, la conduisit auprès du souverain de la Roumanie : « J’ai l’honneur de vous présenter une héroïne de dévouement, dit-il, la providence de nos blessés, que j’aime comme une mère depuis ma plus tendre enfance : madame la princesse Schafkoskoï. » Le prince Charles s’inclina avec autant de cordialité que de respect devant la dame aux cheveux blancs, notre ancienne connaissance de Kiew, et la conversation continua sur un ton familier presque intime. Comme le soleil était très-ardent, le prince Ghika, aide-de-camp de S. A. de Roumanie, prit une ombrelle et la tint toute grande ouverte au-dessus des têtes des trois interlocuteurs jusqu’à ce qu’il plût au train de se mettre en mouvement. Comme tout arrive, ce moment vint également, et deux bonnes heures plus tard, nous entrions en gare à Bukarest.

Les Roumains ont su faire de leur capitale une des villes les plus agréables de l’Europe, une véritable oasis au milieu d’une civilisation relativement peu avancée. Mais la nature les a beaucoup aidés ; la capitale entière est semée de buissons odorants, de parterres de fleurs et de grands arbres prodigues d’ombre, qui remplacent plus ou moins efficacement les grands cours d’eau, car, sous ce rapport seulement, Bukarest est déshérité ; on n’y possède, en fait de rivière, que l’étroite Dombovitza, une sorte de ruisseau qui, l’hiver se conduit mal envers les riverains, mais qui, en été, pourrait accepter, avec reconnaissance, le verre d’eau offert par l’auteur des Impressions de Voyage au Mançanarès et à l’Arno.