Tout Bukarest vit à la campagne sans sortir de chez soi. Chaque maison a son jardin ou jardinet, les églises sont entourées d’un espace de verdure, et la plus petite gargote a son gradina où l’on peut consommer en plein air et à l’ombre d’un sycomore ou d’un acacia. Ce luxe de végétation est le trait distinctif de Bukarest ; c’est celui qui me charme le plus, et on le retrouve dans toute l’étendue de cette ville peuplée de 240,000 habitants, mais qui occupe un espace où l’on pourrait loger très commodément le double. Singulier assemblage où on ne se lasse pas de regarder de tous côtés, de se complaire et d’admirer ! Tantôt on suit une rue droite, à peu près tirée au cordeau et traversant la ville tout entière, bordée de belles maisons avec des magasins européens ; quelques pas à droite on est en pleine campagne : des maisonnettes minuscules émergeant au milieu de jardins forment un aspect bucolique ; par ci par là, on trouve dans un quartier des masures misérables, mais toujours relevées par quelques guirlandes fleuries qui empêchent de sentir trop vivement la misère de ces constructions.

Encore quelques pas, et l’on est au bas d’une colline qu’il faut escalader pendant plus d’un quart d’heure pour arriver à un cloître tombant à moitié en ruines. Le palais de la Chambre des députés, dont l’aspect rappelle avec beaucoup de vivacité les burgs des bords du Rhin, se trouve sur l’un de ces monticules ; ce sont des avenues où les arbres séculaires alternent avec les poteaux du télégraphe, des rues d’une longueur démesurée toutes bordées de restaurants, de cafés chantants ; enfin, pour ne rien oublier, notons, discrètement, cachée derrière des massifs, toute une Cythère formellement noyée dans les jardins.

L’architecture de Bukarest est ondoyante et diverse. Aucune réglementation ni sujétion ; chaque siècle a laissé subsister son empreinte, et chaque constructeur a agi à sa fantaisie. Jusqu’aux derniers temps, il manquait à cette bigarrure la véritable maison moderne, la caserne à loyer de cinq ou six étages. La spéculation a comblé tout récemment cette lacune, mais d’une façon assez restreinte, en édifiant trois ou quatre hôtels de cinq étages. Les particuliers, heureusement, ne se sont pas encore décidés à se percher à plusieurs pieds au-dessus du niveau de leurs pavés. Les maisons confortables, où se sont installés, avec tout le luxe d’ameublement parisien, les boyards, comptent un, tout au plus deux étages. Les habitations ordinaires n’ont pas d’étage ; on habite au rez-de-chaussée, on y dort, on y mange et on y passe sa vie. Quant aux domestiques des familles moins aisées, ils couchent tout bonnement dehors, selon l’usage répandu dans les campagnes.

En vertu de la convention conclue au mois d’avril, ratifiée par les Chambres roumaines, et qui devait régler les rapports entre les deux gouvernements, les troupes russes pouvaient camper autour de la capitale, mais elles n’avaient pas le droit d’y pénétrer. La garde de la ville était entre les mains des milices nationales et de l’armée princière. Mais celle-ci était concentrée autour de Kalafat ; elle n’avait laissé dans la capitale qu’un détachement de chasseurs, infanterie légère vêtue à la bersaglieri, dont la principale destination était de constituer la garde d’honneur du prince.

Mais si l’entrée de Bukarest était interdite aux corps de troupe russe, les officiers pouvaient s’y rendre isolément et y séjourner. Ils usaient largement de cette faculté, et le commerce de Bukarest s’en trouvait fort bien. Le militaire russe gradé pullulait partout. Dès le matin il promenait ses chevaux le long de la « chaussée » construite en 1829 par Kusseleff, et qui donne à Bukarest un admirable lieu de promenade, un bois de Boulogne et un prater. A midi, nous le retrouvions attablé dans les salles à manger des différents hôtels ; l’après-midi, prenant des glaces devant les cafés et confiseries du pogo mogosaï ; la nuit, dans l’infinité de jardins où, moyennant une rétribution modeste, on vous offre à la fois la musique, la comédie, la chansonnette et l’occasion de faire connaissance avec toutes les Vénus de la capitale roumaine.

Je remarque de prime abord un fait qui du reste me frappera pendant toute la campagne et qui explique très-clairement les événements du lendemain. C’est l’antagonisme ardent entre Russes et Valaques, qui faillit prolonger la guerre et qui, loin d’être éteint aujourd’hui, constitue un élément nouveau d’inquiétude pour le repos de l’Orient. Jamais dans tous ces endroits publics on ne vit un Roumain et un officier russe assis à la même table, jamais à la promenade je n’aperçus des officiers des deux nationalités dans la même voiture. Ces militaires, frères d’armes, dont les souverains venaient de conclure une alliance et qui se préparaient probablement à la sceller sur le champ de bataille, n’échangeaient ni un mot, ni même un salut. Chez les Russes il y avait du dédain brutal pour ces « petits Roumains » qui s’amusaient à jouer aux soldats. Les bons alliés n’avaient, il faut leur rendre cette justice, que des railleries hautaines pour leurs futurs compagnons de lutte.

Quant aux Roumains ils haïssaient le Russe, malgré eux ils le regardaient comme un envahisseur en dépit de toutes les conventions et de tous les arrangements, en dépit des incontestables avantages matériels qui résultaient du passage d’une armée qui payait tout comptant en belles pièces d’or reluisantes.

Avec la remarquable intuition politique dont ils sont doués et que chacun leur reconnaît, les Valaques flairaient dans le Russe le spoliateur qui plus tard se paierait des services reçus au lieu d’en être reconnaissant. Les rapports officiels n’étaient guère meilleurs que ceux d’officiers à officiers individuellement. On attendait avec une certaine impatience l’arrivée de l’empereur pour créer un modus vivendi plus amical.

L’arrivée du tzar était annoncée pour le 8 juin. La veille de ce jour je me trouvais dans le salon de M. C. M. Rosetti qui, outre les fonctions de président de la Chambre des députés qu’il remplissait déjà, venait d’accepter celles de maire de Bukarest. En cette qualité c’est à lui qu’était échu le devoir de souhaiter la bienvenue au tzar et de lui présenter, selon l’usage des pays slaves, le pain et le sel.

Par conséquent le lendemain devait faire époque dans la vie du vieux patriote, d’autant plus que c’était un républicain qui allait recevoir le seul souverain absolu de l’Europe. Ce n’est pas ici le moment de donner la biographie de M. Rosetti ; je dirai seulement que parmi les créations que lui doit la Roumanie se trouve le premier journal quotidien du pays, le Romanul. Fondé en 1856 après l’émancipation du pays par le Congrès de Paris, ce journal vigoureusement dirigé et écrit avec le brio méridional que l’ardente nature du directeur a su communiquer à tous les collaborateurs, s’est créé rapidement une clientèle ; il est devenu non-seulement un instrument de polémique et de propagande, mais comme tous les bons journaux une bonne entreprise. En cette qualité le Romanul est dans ses meubles. Sa maison, sans être un palais, est assez vaste pour contenir, outre l’imprimerie et les laboratoires des rédacteurs, des appartements habités par le propriétaire, directeur, et par le rédacteur en chef, — depuis longtemps M. Costinescu, député de Bukarest ; — un beau jardin planté d’arbres magnifiques s’étend derrière la maison et permet aux rédacteurs de se recueillir et de songer en tout repos au premier Bukarest du lendemain. C’est donc dans la maison du Romanul que s’ouvrait tous les jeudis soirs le salon hospitalier de Mme Rosetti. Les nombreux étrangers, mais surtout les écrivains que les événements avaient attirés en Roumanie, étaient invités de droit à ces réunions dont tous ont gardé, j’en suis sûr, le plus charmant souvenir. Les dames et les gracieuses jeunes filles, de la meilleure société de Bukarest et dont quelques-unes avaient autant par patriotisme que par coquetterie adopté le mignon costume national en étoffe légère laissant transpercer les chairs et couvert de paillettes d’argent scintillantes comme des étoiles, formaient dans ce salon un cadre avantageux dans lequel nous rencontrions les personnages politiques du pays dont la connaissance nous était précieuse. Si le nombre des invités devenait trop grand, on laissait ces dames causer entre elles, en faisant de la charpie dans les appartements particuliers de Mme Rosetti, tandis que les hommes réfugiés dans la grande salle de rédaction ornée des portraits de Mazzini et de Garibaldi avec autographes, causaient guerre et politique tout en buvant de la bière et en fumant. Le français était la langue universellement adoptée par tous les invités quelle que fût leur nationalité.