On trouvait là réunis autour du bureau de chêne des collaborateurs du Romanul, dans l’embrasure des fenêtres ou accoudés sur la balustrade qui donne sur le jardin, éclairé par la lune : le président du Conseil, M. Bratiano, belle tête romanesque de penseur et de poëte, parlant toujours avec une éloquence naturelle et trouvant des images chaudes et frappantes pour rendre toutes ses idées. Son collègue le ministre de la justice, M. Eugène Statesco, écoutait les déductions hardies de quelque orateur de salon qui se croyait un grand politique, en penchant sa tête blonde empreinte d’une douce mélancolie ; le colonel Pilat, gendre de M. Rosetti, tout heureux de carrer son buste crotonien dans l’uniforme qu’il venait de revêtir, après l’avoir quitté au lendemain des désastres de l’armée de Bourbaki (il gagna le grade de lieutenant-colonel et la croix de la Légion d’honneur), raconte en riant du bon gros rire des honnêtes gens, quelque anecdote datant de l’école d’application de Metz dont il fut un des plus brillants élèves.
Cet autre officier, à la figure énergique, vive et très-mobile, est le préfet de police de Bukarest, M. Radu Mihaï, un conspirateur de la veille qui n’en connaît que mieux son métier et l’exerce avec toute l’ardeur d’un néophyte. Il ne fait qu’une courte apparition dans le salon, le temps de communiquer à M. Rosetti les dernières dispositions prises en vue de la journée du lendemain. Aussitôt après il disparaît.
La charge du préfet n’est pas une sinécure : des bruits funestes ont été répandus, on sait que la ville est pleine de réfugiés polonais et hongrois qui ne portent pas précisément le tzar dans leur cœur. M. Radu Mihaï a cependant répondu des hôtes de la Roumanie. Puis voici des juges au tribunal, des députés, des sénateurs, appartenant au parti libéral. Tous des jeunes gens très-distingués, de tenue élégante, connaissant leur Paris sur le bout du doigt.
Les étrangers sont confondus au milieu des hôtes indigènes de M. Rosetti : voici des correspondants anglais, ils ont dépouillé le vêtement de coutil et la casquette plate pour se mettre en habit noir et cravate blanche. Ils causent peu mais écoutent beaucoup et tâchent de profiter autant que possible.
De temps en temps ils s’échappent et reviennent au bout de dix minutes. Le télégraphe, ouvert toute la nuit, est en face du Romanul, il ne faut donc guère plus de temps pour mettre au guichet la dernière induction tirée d’une phrase qu’aura laissé tomber un homme politique. Avec la disette de nouvelles qui régnait alors, la plus petite bribe d’information n’était pas à dédaigner par des correspondants désireux de gagner les appointements royaux qu’ils touchaient. Ces reporters offraient du reste des types bien variés. Voici M. Forbes du Daily-News, déjà célèbre dans les fastes du reportage par différents tours de force exécutés lors de la guerre franco-allemande. La campagne qu’il se propose de suivre va consacrer sa réputation et la rendre universelle.
Il y a sur sa figure unie, osseuse et légèrement hâlée par le soleil des Indes (M. Forbes a suivi le prince de Galles pendant son voyage) le je ne sais quoi goguenard qui sur le type anglais brode l’écossais. Chose singulière, le roi des reporters est le seul parmi ses confrères qui ne sache pas le français. Aussi cause-t-il de préférence avec ses compatriotes, avec cet élégant jeune homme dont le nom, la figure, qui semble empruntée à une toile de Van Dyk, les façons gentilhommesques, rappellent les raffinements de la cour de Charles Ier. C’est M. Villiers, dessinateur du Graphic, et on se représente volontiers de la sorte le sémillant duc de Buckingham, tandis que plus loin un bon gros vivant nous montre Falstaff un peu aminci et spirituellement bien au-dessus de son modèle dans la personne de M. Boyle, correspondant du Standard. Cet autre en habit bleu barbeau à boutons d’or, constellé de décorations, qui parle sans cesse et gesticule des bras comme un télégraphe en regardant chacun avec des regards dédaigneux de Jupiter olympien, n’est ni un arracheur de dents, ni un marchand de vulnéraire ; mais bien le tonitruant correspondant d’un journal anglais qui se vante, dans les affiches, d’avoir « the largest circulation of the croeed ». On l’a exclu du quartier général à cause de ses opinions turques bien connues ; — ne pouvant rendre compte de visu des opérations, il s’en vengera en télégraphiant au jour le jour à sa gazette des combats purement fantastiques, des batailles imaginaires, des opérations conduites par lui seul et toutes au désavantage des Russes dont il massacre impitoyablement des centaines et des milliers. Cet autre enfin, qui émet des aphorismes d’un ton sentencieux et lance des prédictions comme s’il était un devin infaillible, est un ex-général de l’Union. La France est représentée par des écrivains de toute nuance. Mais tandis que les Anglais sont tout entiers aux Russes et aux Turcs, nos compatriotes se préoccupent bien davantage des prouesses exécutées à demeure par les housards du Seize Mai, bien plus intéressantes que toutes les probabilités relatives au passage du Danube. Aussi, dès que la discussion s’engageait sur ce thème, rendu inépuisable par la multiplicité des actes arbitraires des exécuteurs des basses œuvres de la raison sociale Fourtou et Cie, elle prenait sans que l’on s’en doutât une tournure ardente, et comme nous commencions déjà à ressentir l’influence de notre genre de vie sur le système nerveux, les limites des convenances parlementaires étaient assez promptement atteintes.
M. Rosetti, le maître de la maison, intervenait alors avec quelques paroles habilement conciliantes et les polémiques s’arrêtaient où elles doivent s’arrêter, dans un salon, entre gens comme il faut. Il est vrai qu’on s’en dédommageait parfaitement ailleurs, où on n’était pas astreint à autant de retenue. Loin d’être affaiblies par la distance, les infamies qui se commettaient alors en France faisaient bouillonner le sang de tout Français patriote et libéral. Ce n’est plus de l’indignation seulement qu’on ressentait, c’était de l’humiliation aux yeux des étrangers qui nous entouraient, l’humiliation de donner un asile forcé à toutes les fantaisies réactionnaires, d’autant mieux que dans le pays où nous étions la guerre même n’avait pas forcé le gouvernement à voiler la statue de la Liberté. Il y avait aussi pour tout dire la rage d’être contraint de parler des Turcs et des Russes quand on aurait voulu enfoncer sa plume, comme un stylet, dans les chairs de la réaction, quand on eût donné dix mille combattants des deux armées pour tenir seulement au fond de son encrier un sous-préfet du Seize Mai. Comme nous portions envie à ces brillants polémistes des journaux républicains qui avaient au moins la consolation de houspiller chaque matin et chaque soir les tyranneaux d’alors, et quand parfois, le soir au campement, dans quelque hutte bulgare ou sous la tente ruisselante de pluie on nous demandait d’un air fin et entendu : « Vous regrettez Paris, n’est-ce pas ? » Nous aurions pu répondre « oui » en toute conscience. Mais ce n’était pas, pour dire vrai, le home, les boulevards ruisselants de lumières, les restaurants, les théâtres que nous regrettions, c’était la salle de rédaction où nous aurions pu jouer notre modeste partie dans le concert de légitime colère et de malédictions mille fois méritées qui s’élevait de toute part contre l’entreprise sacrilége. O polémistes de la République française, des Débats, de la Presse, du Siècle, de la France ! vous ne vous douterez jamais quel baume vos articles, et justement les plus violents, les plus impitoyables, ont étendu sur les plaies de notre fureur ! C’était un soulagement que de retrouver dans les colonnes de ces journaux, si bien exprimé et avec tant de virulence, ce que nous avions sur le cœur.
Mais fermons cette parenthèse qui nous éloignerait trop du salon Rosetti. Quand les hommes étaient fatigués d’avoir fait de la polémique et d’avoir fumé, on allait dans l’appartement du maire de Bukarest rejoindre les dames. La conversation prenait alors une autre tournure ; on parlait théâtres, artistes — et peut-être philosophait-on aussi sur l’amour. La discussion d’une semblable thèse ne cause aucun effroi aux Roumaines. Puis une des jeunes personnes quittait sa charpie, se mettait au piano et recueillait de légitimes applaudissements. Vers minuit, on se retirait après avoir salué la maîtresse de la maison, la femme désormais historique que Michelet a immortalisée dans ses « Légendes du Nord ». Quand Mme Rosetti quitta Bukarest pour se rendre sur les champs de bataille afin d’y diriger les ambulances créées par elle, son salon se ferma forcément. Mais au commencement de juin, on en était aux préludes de la guerre, le sang russe avait coulé très-peu et l’on pouvait espérer encore d’épargner le sang roumain.
CHAPITRE IX
Un voyage mystérieux. — Suicide d’un officier. — Le directeur des chemins de fer et le grand-duc. — A la recherche d’un régicide. — Les dénonciateurs malgré eux. — Un ex-conspirateur agent de police. — Le 8 juin 1877 à Bukarest. — Question d’étiquette. — Une illumination manquée. — La petite pièce militaire avant la grande.