Tout avait été profond mystère dans ce voyage du tzar Alexandre à l’armée. Le jour du départ avait été soigneusement caché à la population de Saint-Pétersbourg. On pouvait lire par ordre dans les journaux que l’empereur assisterait le 5 juin à une fête donnée au bénéfice des blessés, et le 3 au soir il était parti non pas de Saint-Pétersbourg, mais de Tsarkoë-Selo.

Deux trains impériaux avaient été préparés ; l’un, composé exclusivement de wagons d’apparat ornés de l’écusson impérial à toutes les portières, se dirigea vers l’Autriche par Varsovie et continua sa route par Lemborg et Osernomtz vers la Moldavie. Ce train annoncé à grand fracas et signalé par les journaux de Vienne au fur et à mesure qu’il passait par les gares principales de la ligne du chemin de fer de Galicie, contenait seulement quelques personnages de la Cour et le personnel de haute domesticité !

Le véritable train impérial formé d’une façon moins apparente, traversa la Russie et pénétra en Roumanie par le Pruth. Mais on ferma si bien toutes les gares, on combina si bien le temps d’arrêt aux stations principales, on retint si longtemps les autres convois, que le passage de Sa Majesté et de sa suite ne laissa aucune espèce de trace. On n’avait pas encore appris d’une manière certaine le départ du tzar qu’un télégramme officiel annonçait son arrivée dans la capitale de la Moldavie. Deux incidents signalèrent le très court arrêt du souverain de toutes les Russies dans cette ville ou plutôt dans la gare qu’il ne quitta point. Le convoi impérial arriva dans la nuit à Jassy. On avait décoré l’embarcadère à la hâte avec des branches de lierre, des fleurs, des banderoles et des drapeaux. Le colonel Pawlosk, commandant la place, les officiers, les médecins de l’hôpital s’étaient mis sous les armes, on avait commandé un bataillon d’infanterie avec la musique. Des agents de police en grand nombre contiennent le public, qui cherche, mais en vain, à enfreindre la consigne, et à se répandre sur le quai.

A l’heure annoncée le train entre en gare, la musique joue l’hymne national, le drapeau s’incline et les militaires poussent des hourrahs étourdissants. La portière d’un wagon s’ouvre et l’empereur paraît, fatigué, visiblement impatienté, de fort mauvaise humeur. Il se dirige suivi du général Ignatieff, qui ne le quitte pas plus que son ombre, vers la ligne de bataille formée par les troupes.

En ce moment un officier de haute taille, d’une figure remarquablement belle et revêtu du pittoresque costume des Circassiens se détache du groupe formé derrière le colonel Pawlosk. Avant qu’on ait pu le retenir il se jette aux genoux de l’empereur.

« Faites-moi grâce, sire », s’écrie-t-il. L’empereur s’arrête visiblement déconcerté et très fâché : « Qu’as-tu fait ? » demande Alexandre d’un ton sec.

« J’ai été sans autorisation en Serbie l’année dernière, et on m’envoie en Russie pour cela. »

L’empereur fit signe au colonel Pawlosk : « Vous mettrez cet homme aux arrêts jusqu’à nouvel ordre », ordonna-t-il ; et sans se soucier davantage des supplications de l’officier il se dirigea vers la salle d’attente. Conformément aux ordres de l’empereur, le capitaine de gendarmerie s’approcha de l’officier pour lui demander son épée. Le malheureux, en proie au plus profond désespoir, ne pouvant supporter la disgrâce que son souverain venait de lui infliger, tira le yatagan qu’il portait à la ceinture et se le passa à travers le corps. Il mourut sur-le-champ. Le cadavre fut emporté et on essuya le tapis imprégné de son sang pour éviter toute émotion désagréable à l’empereur.

A peine le tzar, qui avait pris à peine le temps d’écouter les compliments des officiers et des autorités de Jassy, était-il parti, que des colonnes de feu et de fumée s’élevèrent dans le quartier habité par les juifs. On a attribué à différents motifs cet incendie qui éclaira de ses lueurs rougeâtres les wagons du train impérial. Les journaux du pays assurèrent que l’accident était dû à l’explosion de quelques pièces d’artifices, tandis qu’au contraire les gazettes hostiles racontèrent que pour terminer cette journée, des jeunes gens s’étaient amusés à allumer les habitations des israélites. Il y eut pas mal de bicoques de brûlées, c’est le plus certain.

L’empereur continuait sa route avec les plus grandes précautions ; la direction du railway avait été avisée qu’elle répondait de la sécurité de l’autocrate. On racontait même une scène pathétique dont l’authenticité n’a pu être établie. Le directeur général des chemins de fer roumains, un Français, M. Guilloux, aurait été mandé à Plojesti, auprès du grand-duc, et celui-ci aurait exigé qu’il montât sur la plate-forme de la locomotive entre le chauffeur et le mécanicien. M. Guilloux ayant refusé, le grand-duc aurait menacé de le faire emprisonner, fusiller même. Le fait est que partout où le convoi impérial allait passer, les trains ordinaires étaient arrêtés indéfiniment.