Pendant trente-six heures nous ne reçûmes aucun courrier à Bukarest. Des détachements de soldats étaient éparpillés le long de la voie et la gardaient. Un train militaire rempli de troupes d’élite, précédait d’un quart d’heure le convoi impérial. Et cependant ni l’empereur ni son entourage n’étaient rassurés. Leurs craintes ont pu paraître puériles alors, mais on a changé d’avis depuis les derniers attentats politiques commis à Saint-Pétersbourg. Nous n’étions pas forcés de savoir alors que les limiers de la troisième section étaient sur les traces d’un nihiliste signalé comme très-dangereux et que la police secrète filait depuis une ville de l’intérieur de la Russie où l’on avait perdu ses traces. Les agents fouillaient la Roumanie, et après une foule de recherches ils eurent vent de la présence de leur homme à Bukarest, mais sans pouvoir découvrir son domicile.
Le grand-duc Nicolas conta l’affaire au prince Charles et il insista sur le mauvais effet et sur les conséquences malheureuses pour le pays d’une tentative contre l’empereur au cours de son voyage. Le prince très-ému fit appeler aussitôt le préfet de police de Bukarest.
— Il faut que vous trouviez cet individu à tout prix, lui dit-il, notre hospitalité l’exige et l’intérêt de l’État aussi.
Le préfet réfléchit quelques instants. — Puis-je avoir le signalement exact de celui qu’on recherche ?
— Les agents russes vous le donneront.
— Eh bien, dans vingt-quatre heures j’aurai envoyé l’individu en question à Plojesti sous bonne escorte.
— Ah ! vous savez où il est.
— Pas du tout, Altesse.
— Mais comment ferez-vous ?
Le préfet prit l’air embarrassé d’un homme qui ne voudrait pas parler.