— Oh ! dit le prince, je sais que la police a besoin de mystère… je ne vous demande rien que de livrer au grand-duc la personne qui depuis trois semaines met sur les dents tous les agents secrets. Les moyens ne font rien à l’affaire. Il est des moments, je le sais, où les gants vous gênent horriblement. Il faut les ôter, quoi qu’en puisse dire l’étiquette.

Le préfet de police rentra chez lui ; en route il avait ruminé un plan d’action consistant en ceci. Il avait à son service un ex-carbonaro repenti mêlé lui-même à une foule de conspirations, il connaissait parfaitement le personnel dont pouvaient disposer les chefs capables de préluder aux assassinats politiques dont la Russie a été le théâtre à l’issue de la campagne. La plupart des suspects étaient restés ses amis plus ou moins intimes. Aussitôt qu’il fut rentré à la préfecture, il fit prévenir M. X…, et lui donna pleins pouvoirs. L’agent envoya chez les principaux réfugiés polonais et hongrois des agents qui prièrent ces personnes de passer sans le moindre délai dans le bâtiment situé au milieu de la pogo mogosaï et de ne pas manquer de frapper à la porte de son cabinet particulier. Ces messieurs, sans être trop inquiets, vu leurs relations extérieures avec M. X…, furent très-exacts.

Lorsqu’ils se trouvèrent réunis au nombre d’une douzaine environ, l’agent, après avoir mystérieusement clos les portes de son laboratoire, leur tint à peu près le discours suivant :

« Messieurs, nous sommes amis comme nous l’étions autrefois, n’est-il pas vrai ? (Surprise agréable et signe d’assentiment chez les conspirateurs.) Eh bien ! c’est un service d’ami que je réclame de vous. — (Attention générale et soutenue.) « L’empereur de Russie est notre allié ; depuis hier il est notre hôte, notre devoir est de veiller à ce qu’il ne lui arrive aucun accident, j’insiste sur le mot. Ne vous étonnez pas et ne vous scandalisez point, messieurs et chers amis. Dans nos réunions, il est vrai, nous affichions d’autres théories et d’autres sentiments à l’égard des autocrates, — je vous le concède ; mais, malheureusement, le monde n’est pas tel que nous l’avons rêvé ; la République universelle est encore dans les nuages, et, en fait, il faut compter avec ces autocrates que nous détestons tous par principe et que nous maudissons en théorie. Or, les faits, les voici : la Roumanie n’a peut-être pas grand’chose à espérer de la bienveillance du tzar, mais elle a tout à craindre de sa colère. Plus de 200,000 hommes de troupes russes sont en ce moment chez nous, cent mille autres peuvent venir d’un moment à l’autre. Réfléchissez un peu aux conséquences d’un attentat avorté ou ayant réussi. On en rendrait responsable le pays tout entier, tout serait saccagé, pillé, assassiné, sous prétexte de vengeance et de représailles. En préservant le tzar, ce n’est pas un monarque que nous protégeons, c’est le pays que nous sauvons. Eh bien ! messieurs et très-chers amis, il faut m’aider. » (Marques d’étonnement et symptômes d’inquiétude sur tous les visages.) « Il y a, continua l’agent, ferme et résolu, un Polonais, M. L. B., que la police russe recherche ; il a fait serment de tuer le tzar, il est arrivé à Bukarest, mais il se cache si bien que les agents de la troisième section n’ont pu le découvrir ; messieurs et chers amis, il faut me le livrer. »

Une rumeur s’éleva dans la petite assemblée. Les regards d’intelligence rapides comme des éclairs, mais tout aussi brûlants, se croisèrent. Puis, ce fut un concert : « Mais nous ne le connaissons pas ! — Jamais nous n’en avons entendu parler ! — C’est une mystification de la police russe ! — Nous ne savons pas qui c’est ! » etc.

M. X… laissa libre cours à toutes les protestations. Mais, après une courte pause, il reprit d’un ton badin sous lequel perçait néanmoins une volonté sérieuse :

« Voyons, fit-il, ce serait bon à raconter à un nigaud de limier de police qui serait arrivé ici par la simple filière administrative ! à un individu innocent qui ne connaît les sociétés secrètes que par ouï-dire et les conspirations par ses mouchards. Mais moi, messieurs, un vieux de la vieille, un conspirateur comme vous, un renard dont vous avez vous-même apprécié la finesse, moi, connaissant toutes les rubriques que nous pratiquions ensemble, toutes les comédies où j’avais mon rôle, — croyez-vous que je me payerai de semblable monnaie ? A d’autres ! Voici comment les choses se sont passées. B… est arrivé ici muni de lettres de recommandation pour l’un d’entre vous ; peut-être pour plusieurs, peut-être pour tous. Il s’est recommandé de la solidarité qui relie entre elles les sociétés secrètes de Pologne, de Hongrie et de Russie. Naturellement, et conformément aux lois de cette solidarité, vous l’avez accueilli, hébergé et maintenant vous le cachez. Pas de dénégations, je ne les accepte pas, pas de protestations, je sais ce qu’elles valent. B… est ici, vous savez où il se trouve, il me le faut, je le répète, il me le faut ! »

Les réfugiés se regardèrent courroucés. L’un d’entre eux, haussant les épaules, se leva : « On nous prend pour des mouchards, s’écria-t-il avec dégoût, allons-nous-en ! »

« Si vous le pouvez ! dit l’agent en changeant de ton, les portes sont fermées, les gardes ont ordre de vous retenir, en un mot, vous êtes mes prisonniers, mes otages, si vous aimez mieux, et pas un de vous ne rentrera chez lui que je ne connaisse l’endroit où je puis dénicher B…

» Voyons, reprit-il d’un ton plus doux, raisonnez avec moi, il s’agit d’empêcher un grand malheur, dont tout un peuple aurait à souffrir. Je ne raille plus, je vous conjure sérieusement, mes amis, de vous dévouer, et de m’aider. Chacun de vous a trouvé ici une seconde patrie, un refuge contre la persécution, la liberté la plus complète ; plusieurs d’entre vous y ont même trouvé du pain qu’ils n’avaient pas, quand ils sont arrivés dénués de tout et chassés comme des bêtes fauves. Eh bien, ceci demande de la reconnaissance ! Ne soyez pas ingrats pour qui vous a fait tant de bien ! — Écoutez : Voilà comment nous allons nous y prendre. Je vais sortir et je vous laisse sur la table l’annuaire des adresses de Bukarest, vous marquerez d’un trait au crayon le nom de la rue où demeure B…, d’une croix le chiffre représentant le numéro de la maison, vous y ajouterez un, deux ou trois traits selon l’étage où perche notre oiseau. Comme cela personne d’entre vous ne sera responsable de la trahison, et vous vous entendrez bien, de votre côté, pour vous garder mutuellement le secret. D’ailleurs, vous n’avez pas le choix, si vous refusez on vous considérera comme des complices et on vous traitera comme tels ; je recommande surtout à ceux d’entre vous qui sont pères de famille de réfléchir. »