L’ex-conspirateur se retira en n’oubliant pas de fermer à double tour la porte de son cabinet. Il laissa un quart d’heure de réflexion, puis il revint.

« Eh bien ! » demanda-t-il. Ne recevant point de réponse, il courut à l’Annuaire laissé sur la table. La strada y était marquée d’un trait, le feuillet 38 portait une croix et à côté il y avait deux tirets. La figure de l’agent s’illumina. Il fit tinter une sonnette, un soldat entra ; le magistrat écrivit rapidement quelques lignes qu’il lui remit en lui disant quelques paroles à l’oreille. « Maintenant, reprit M. X…, en se tournant vers les assistants, vous me ferez l’honneur de dîner tous avec moi, n’est-ce pas ? Nous avons encore à causer, mais le verre en main. » Les invités durent comprendre que leur amphitryon désirait les garder encore pendant quelque temps parce qu’il avait besoin d’eux. Le dîner fut assez gai malgré la circonstance ; au dessert, l’agent à qui M. X… avait parlé à l’oreille et à qui il avait remis le papier revint et lui parla à voix basse. Le préfet fit un signe d’intelligence, puis se levant : « Pardon, messieurs, si je ne prends pas le café avec vous, on vient de m’aviser que B… est en bas. Il faut que je parte pour l’accompagner à Plojesti, l’express du soir est à neuf heures quinze, je n’ai pas une minute à perdre ! Ah ! j’oubliais, vous me répondez de l’ordre pendant l’entrée triomphale du tzar. S’il y avait le moindre désagrément, on s’en prendrait à vous. »

Le jour convenu, le 8 juin, tout se passa correctement et magnifiquement. Dans la nuit, la municipalité, aidée par les habitants, avait métamorphosé en une oasis de verdure et de fleurs richement pavoisée et enrubannée les rues par lesquelles l’empereur devait passer. Ce décor merveilleux commençait à la gare, qui elle-même était fastueusement ornée et dont le grand salon d’attente était converti en véritable vestibule de palais. Dans la grande strada Targovisti, le centre du décor était formé par un magnifique arc de triomphe orné de trophées d’armes antiques et construit au moyen de fusils, de baïonnettes et de sabres superposés, entrelacés et mêlés aux fleurs. C’était une attention des élèves de l’école militaire dont le bâtiment est peu éloigné de la gare. Deux des apprentis guerriers montaient la garde devant les arcs-boutants et ils faisaient preuve des dispositions les plus belliqueuses en écartant du bout de leurs sabres les passants qui frôlaient de trop près le chef-d’œuvre.

Des mâts vénitiens se dressaient des deux côtés sur tout le parcours ; les petites maisons, si fraîches et si riantes, étaient toutes encadrées de verdure et de fleurs ; quant à la pogo mogosaï, il y avait eu émulation ; la question patriotique, le désir d’accueillir dignement et de flatter l’hôte de la Roumanie dont on pouvait tout craindre et tout attendre, était doublé de la question d’amour-propre, du désir de se surpasser mutuellement, et cet ordre d’idées est pour beaucoup dans les résolutions des gens qui, comme les Valaques, ne détestent pas les apparences pompeuses. Sur toutes ces maisons pavoisées jusqu’au faîte, sur ces monuments d’un jour élevés par l’esprit politique, sur la foule immense, gaie, enjouée et parée de ses plus beaux vêtements, qui circulait joyeusement dans l’espace compris entre le palais et la gare, courant au-devant de l’hôte souverain, un soleil rayonnant versait ses flots d’or. Il y avait du dimanche dans l’air, et l’observateur put remarquer combien la capitale roumaine était avantageusement créée pour les grandes fêtes publiques. Elle ressemblait sous ce rapport, cette ville peu connue et si curieuse pourtant, aux cités solennelles de l’Italie, mais avec l’avantage d’un plus grand laisser-aller et de plus de cordialité dans l’expansion. A dix heures, l’empereur arriva. Le maire, M. Rosetti, lui présenta le pain et le sel dans le salon d’attente de la gare. Je ne sais si le vieux patriote républicain était plus ému qu’il ne voulait l’être ; l’autocrate le regardait avec une attention soutenue, car au moment où le maire de Bukarest s’approchait de lui, le général Ignatieff, qui suivait son maître comme Méphistophélès couvait Faust, lui dit à l’oreille : « Sire, c’est Rosetti. » L’intonation mise dans la prononciation du nom signalait évidemment le magistrat à la curiosité du monarque comme quelqu’un dont on a déjà beaucoup parlé à l’avance. Le petit compliment du maire avait été tourné en français. Le tzar redressa la dernière parole. M. Rosetti avait dit que les Russes venaient combattre pour la délivrance des peuples de l’Orient. Des peuples chrétiens, reprit le monarque, qui définit ainsi plus exactement le but de la croisade. Le prince Carol était venu au-devant du tzar ; les voitures de la Cour, à six et à quatre chevaux, conduites à la Daumont par des jockeys en livrée magnifique, attendaient dans la cour du débarcadère. Elles étaient entourées par les gendarmes à cheval du prince, véritable cavalerie d’élite dont la taille, la tenue martiale et le costume étincelant rappelaient les cent-gardes.

Au moment de monter en voiture, il y eut une question d’étiquette très-grave à résoudre. Les deux princes pouvaient-ils se montrer de pair dans le même carrosse ? Carol coupa court à toutes les hésitations en montant dans la deuxième voiture vis-à-vis d’une dame. L’étiquette sait se plier à la galanterie, par conséquent la princesse Élisabeth monta dans la première voiture avec le tzar et deux grands-ducs. Le prince Carol eut également la société de deux membres de la famille impériale russe.

Le cortége était devancé d’une trentaine de mètres par le préfet de police, debout dans un cabriolet, les regards attachés sur l’empereur, qu’il ne perdait pas de vue. La relégation au second plan, que le prince Carol s’était imposée, fut regardée comme un signe de vassalité, et cela déplut. Pourtant, on eut assez de politique pour ne rien changer au programme ; on accabla l’empereur de cris, de fleurs et de bouquets. L’ancien ministre de la justice, qui remplit de nouveau ses fonctions avec toute la distinction voulue, M. Statesco, possède sur le pogo mogosaï une des plus élégantes, des plus coquettes maisons qui s’y trouvent, dont le premier étage est complétement entouré par un balcon, du haut duquel une douzaine de dames en ravissantes toilettes firent pleuvoir sur la voiture impériale un véritable déluge de roses, de branches de lilas et de jacinthes. L’empereur, assez gourmé, triste même pendant le trajet, leva la tête et, à la vue des hôtes de M. Statesco, sa figure s’illumina ; il sourit longuement et découvrit ainsi ses trente-deux dents, de grosse proportion et d’une blancheur frappante. Le seul incident qui signala cette course triomphale à travers la ville fut un accident de voiture qui arriva à M. Bratiano, premier ministre roumain, et à son puissant collègue le chancelier Gortschakoff. Ces messieurs étaient dans un simple cabriolet, ouvrant ainsi la marche à trois ou quatre cents voitures de place contenant de simples bourgeois, des curieux, des touristes désireux de grossir le cortége officiel. Les chevaux attelés au cabriolet des Excellences prirent le mors aux dents. Il y eut fracture d’un essieu, mais personne ne se fit de mal. Si les deux illustres hommes d’État avaient été superstitieux, ils auraient certainement vu dans cette circonstance un mauvais présage. M. Bratiano aurait pu au moins y apercevoir un avertissement de l’accident beaucoup plus sérieux qui lui est arrivé près d’une année plus tard devant le palais de Cotroceni. En sortant de la résidence d’été du prince régnant, le premier ministre fut jeté hors de son fiacre, conduit par un birjar ivre, et il resta plus de trois semaines entre la vie et la mort.

Pour en revenir à la visite du tzar à Bukarest, elle dura quelques heures seulement. On déjeuna hâtivement au palais, tandis que divers corps de musique sonnaient joyeusement sur la place ; puis à deux heures l’empereur et sa suite repartirent pour Plojesti. Les bons habitants de Bukarest, qui avaient déjà fait des préparatifs d’illuminations pour la soirée et qui croyaient contempler à leur aise le tzar à la représentation de gala annoncée pour le soir, furent surpris de cette fugue, et ils la supportèrent avec la philosophie de circonstance qu’ils savent apporter en toute chose. Dans l’intervalle qui va s’écouler entre l’arrivée de l’empereur et le passage du Danube on vécut à Bukarest dans une fièvre continuelle, attendant de jour en jour l’annonce que les hostilités avaient été sérieusement ouvertes. Je me sers à dessein de ce terme sérieusement, car si les véritables opérations se faisaient attendre, les menus détails ne manquaient pas. La petite pièce militaire se jouait avant la grande. Les bombardements par les chaloupes avaient cessé depuis le double échec de la flottille de l’amiral Hobart-Pacha ; mais messieurs les Turcs envoyaient assez volontiers des bachi-bouzouks, des arnautes et autres auxiliaires afin de s’emparer du bétail qui paissait sans songer à mal sur la rive roumaine. Presque tous les jours, on nous signalait de semblables exploits, et les bulletins officiels destinés à apaiser la soif de nouvelles du public ressemblaient fort à un recensement de bestiaux. De temps à autre, on apprenait qu’une barque ayant à bord des réguliers turcs s’était approchée du rivage et avait reçu quelques coups de canon. Ou bien on faisait très-grand bruit de quelques bombes échangées entre Widdin et Kalafat. Tels étaient les grands faits de guerre qui remplirent le mois de juin.

CHAPITRE X

Les préparatifs de Slatina. — Bukarest pendant le passage du Danube. — Le bombardement de Giurgewo. — Exagérations. — A Rustschuk. — Position militaire des Turcs. — Coup d’œil sur la ville turque. — L’incendie. — Réponse des Turcs. — Panique à Giurgewo. — Une population dans les vignes. — Départ du tzar pour le Danube.

Avec toute la discrétion voulue, on préparait le passage du Danube, l’entrepôt central des travaux était à Slatina. On y fabriquait sans une heure d’interruption tout l’attirail destiné à porter sur la rive turque les légions du César de Moscou. Aussi, à dix lieues à la ronde, Slatina ressemblait à un immense chantier, on soudait l’une à l’autre les parties soigneusement numérotées des petites chaloupes démontées et amenées de Cronstadt, on construisait des radeaux énormes qui devaient supporter le poids de toute une batterie d’artillerie, on radoubait les embarcations de toute espèce et l’on entassait le matériel nécessaire pour la construction des ponts volants.