Peu à peu, Giurgewo s’est habituée au régime du bombardement diurne, on a pu établir, à quelques minutes près, les heures de la canonnade, et on a pu délimiter les quartiers où les bombes tombaient et se garer autant que possible de leurs atteintes. Alors, la majeure partie des habitants peu aisés est revenue, les boutiques se sont rouvertes, d’abord entrebâillées, puis tout à fait. Les hôtels, sauf celui de Bellevue, si impitoyablement saccagé dès le premier jour, ont recommencé leur saison, et ils n’avaient pas à se plaindre des recettes, car Giurgewo devint une étape pour les fournisseurs, les convoyeurs et les marchands de toute espèce, qui allaient de Bukarest aux positions russes sur le Danube et au delà du fleuve. Bientôt il régna dans cette ville, qui semblait vouée au fer et au feu, une gaieté soldatesque et brutale. On ne chômait pas de musiciens tsiganes ni de femmes de composition ultra-facile. Cela allait même très-loin. A l’entrée de la ville, une manière d’hôtel, dont la vaste cour encombrée de voitures et de chevaux de toute espèce, et de toute construction, avait pris franchement des allures de mauvais lieu. L’encombrement était tel qu’il fallait coucher deux à deux dans les chambres, et souvent c’étaient les voyageurs qui s’étaient découplés. Le sabbat régnait toute la nuit, et c’était une chimère de vouloir dormir. Avant l’aube (on était au fort de l’été), à trois heures du matin, les chevaux étaient attelés aux véhicules, les cochers juraient, sacraient et échangeaient des coups de fouet. Les marchands, les fournisseurs et autres hôtes s’arrachaient aux punaises des lits, réglaient le compte entre les mains du digne maître, un Grec barbu et majestueux qui, debout sur l’appui de la balustrade de bois vermoulu qui faisait le tour de son établissement, regardait partir son monde, comme le capitaine d’une embarcation surveille l’appareillement de son navire.
Pendant toute la campagne, Giurgewo garda cet aspect bizarre et pittoresque d’une bourgade de plaisirs au milieu de la bourrasque guerrière.
CHAPITRE XII
Alexandrie. — Équipage de correspondant. — Rencontre avec l’empereur. — Te Deum en plein air. — Le passage du Danube. — Simnitza. — Famine sur la rive droite. — Abondance sur la rive gauche. — Le cantinier Moujik. — Le colonel Wellesley. — Hussard et Bey. — Sistowa vue par la fenêtre.
Le 29 juin, à dix heures du matin, je tombai à Alexandrie où, m’avait-on assuré, l’empereur de Russie avait établi son quartier général. Alexandrie est une bourgade d’un millier de feux à peu près et située à mi-chemin presque égal entre Giurgewo et Turnu-Maguerelé, les deux ports principaux du bas Danube roumain. La situation de cette localité, dont les vieilles maisons sont entourées d’un cercle d’opulente verdure, semble créée exprès pour y établir le centre des opérations dont le fleuve devait être l’objet. Des troupes nombreuses, nous le savions du reste, avaient été dirigées de ce côté depuis quelques jours, mais nous ne trouvâmes plus que des traces de leur campement : des monceaux de bois calciné, quelques piquets de tente et des débris de l’ordinaire du régiment. Mais des troupes, nulle part ! La ville était tranquille et placide ; les artisans travaillaient, selon l’usage, sur le pas des portes ; des boutiquiers se croisaient les bras. Le tzar avait traversé Alexandrie sans y faire de station. Il s’agissait de retrouver la bonne piste. Si nous atteignions le jour même le campement impérial, nous serions peut-être à même d’assister au passage du Danube ! Le temps de chercher une voiture, et nous repartons. Mais où trouver un véhicule, puisque tout doit avoir été réquisitionné pour la suite du prince ?
L’embarras serait bien grand sans le secours inespéré d’un confrère américain qui, grâce à ses moyens, voyage en grand seigneur dans sa propre voiture ou plutôt son chariot, qui mérite une petite description. Qu’on se représente comme forme un de ces haquets couverts dont les maraîchers se servent pour le transport des fruits et légumes à la halle. Mais la ressemblance s’arrête à la forme, fort heureusement. La capote ovale est en excellent cuir à l’épreuve des pluies. La caisse est suspendue de façon à défier les cahots les plus cabriolants. L’intérieur de la voiture se fractionne en trois parties. La banquette pour le cocher et le domestique, le siége du maître et d’un invité calculé de façon que les deux voyageurs peuvent faire la route couchés sur des tapis et des coussins ; le troisième compartiment est réservé aux menus paquets et provisions de bouche. Les gros bagages, ainsi que les piquets de la tente que tout correspondant aisé traîne avec lui, sont solidement attachés à l’arrière du fourgon ; enfin, sous le plancher, couvert de bonnes moquettes, se dissimule une cave-garde-manger contenant des vins, des liqueurs et des conserves. Cet abîme béant est la ressource des jours maigres, quand on est condamné à passer par des villages affamés et épuisés. J’ai connu un correspondant anglais qui avait accumulé dans la précieuse soute des boîtes de foie gras, des pots de confitures et des bouteilles de champagne en assez grande quantité pour suffire à la consommation d’une famille bourgeoise pendant six semaines. Ce véhicule, élégamment construit et mollement capitonné du haut en bas, mesure environ trois mètres de long sur deux de large. Il est traîné par quatre chevaux maigres, secs, nerveux et qui, stimulés par le fouet, filent comme s’ils possédaient des ailes. Un cheval de selle, tout harnaché, est en outre attaché par une corde à l’arrière du fourgon. Cette monture risque d’être enlevée par quelque tzigane assez agile pour couper rapidement la corde. Aussi le maître de l’équipage regarde souvent d’un air inquiet par la petite glace percée dans le dos de la capote.
Ah ! le bon sommeil que l’on goûte sur le moelleux lit improvisé dans l’intérieur du fourgon après les souffrances de la nuit précédente, nuit des plus blanches passée dans cet horrible instrument de torture qui s’appelle pompeusement la diligence, sans doute pour avoir le droit d’exiger un ducat par patient ! Tout à coup la voiture s’arrête. Sommes-nous arrivés dans ce désiré village heureux et encore inconnu où nous devons trouver du nouveau ! le nouveau que nous cherchons, le nouveau que réclame de nous le public, qui commence à accuser la guerre d’Orient du plus grand des crimes, — au point de vue du journalisme, — du crime d’ennui et de monotonie. La piste était-elle bonne ? avons-nous trouvé l’empereur et sa suite ? Pas encore ; les chevaux se sont arrêtés pour souffler un peu et pour boire. La voiture a stoppé au bord d’une citerne dont le grand bras de bois forme un immense arc-boutant auquel pend une corde de 10 à 12 mètres de long. On attache à cette corde un seau de bois, qu’à la force du poignet on fait descendre jusqu’au fond du puits. Le seau une fois plein, remonte par le même procédé primitif. L’eau est jaune, saumâtre, souvent boueuse, mais cela n’empêche pas les conducteurs, une fois que les bêtes sont repues, de se jeter à leur tour sur le liquide et d’en lamper largement. Comment s’en trouvent-ils ? On prétend qu’ils ont bon estomac ; il le faut bien.
Quand tout le monde se fut rafraîchi, nous repartîmes. Je jetai un coup-d’œil sur le paysage ; c’était une plaine d’une platitude fatigante. On ne perdait rien en dormant. Une nouvelle commotion imprimée au fourgon par l’arrêt subit des quatre chevaux lancés à fond de train me réveilla bientôt. Cette fois, nous étions près d’un village. A une centaine de mètres, des maisons reluisaient au soleil : un bourdonnement vague et joyeux nous remplit les oreilles, assez bruyant pour permettre de croire que le village renfermait en ce moment les habitants d’une ville entière. Pour mieux reposer, nous avions fermé les portières de cuir qui pendaient, retenues par une embrasse de chaque côté du siége du cocher. Celui-ci nous parut faire sa partie dans un colloque très-vif. Après avoir écarté les draperies de cuir, nous nous aperçûmes que la voiture était entourée par des tcherkesses de la garde particulière du tzar (le convoi). L’un de ces soldats, à l’air très-farouche, et malgré la chaleur accablante enfoui jusqu’aux talons dans sa longue redingote de drap d’une lourde étoffe, avait pris les chevaux par la bride, tandis qu’un autre, la tête couverte d’un immense bonnet à poil, se disposait à cravacher de son fouet à manche très-court et à nœuds très-épais le cocher qui poussait des cris perçants et agitait ses bras comme des ailes de moulin. Nous étions à l’entrée du campement de la garde particulière. Alexandre II et sa suite n’étaient certes pas loin. L’ardeur avec laquelle les tcherkesses voulaient défendre à notre cocher de pénétrer plus avant confirmait cette supposition.
Mon confrère qui parlait un peu le russe se mêla au débat et, en guise de talisman, il exhiba la fameuse carte-photographie. Mais le charme n’opéra pas, car le tcherkesse ne cessait de brandir son fouet d’un air de plus en plus menaçant. Un correspondant anglais n’est pas homme à échouer près du port. Z. insistait et Dieu sait quelle tournure peu récréative aurait pris l’incident si un officier parlant le français n’était intervenu. Il nous apprit la grande nouvelle — qui nous remplit de dépit : le matin même dès l’aube une division russe avait traversé le Danube, non pas à Turnu-Maguerelé, mais à une dizaine de kilomètres de là, à Simnitza. Tout avait admirablement marché. Sistow, une des principales villes du littoral danubien était entre les mains des Russes. L’ennemi s’était enfui après une résistance insignifiante. L’empereur, en apprenant ces heureuses nouvelles, avait donné l’ordre de célébrer un Te Deum à l’endroit même où il se trouvait au moment où le bienheureux courrier du grand-duc Nicolas venait de l’atteindre.
Avec une promptitude bien agréable au Dieu des batailles, on avait dressé un autel improvisé — une planche couverte d’un surplis posée, je crois, sur deux tonneaux, et un pope à longue barbe soyeuse, la chevelure aussi blonde et aussi opulente que celle de ses confrères de Saint-Isaac, officiait très-dignement au centre d’un bataillon carré composé d’officiers de la garde impériale, tous en très-grande tenue. Un régiment était massé sur deux lignes se faisant face et derrière la haie des fourgons et des voitures de la cour quelques paysans avec leurs enfants, pieds nus, accourus du village le plus voisin, regardaient avec curiosité. L’empereur n’avait plus rien de cette mauvaise humeur qui obscurcissait son front chargé de soucis, quand je le vis à Saint-Pétersbourg ; il n’avait rien non plus de forcé et de contraint comme à Bukarest quand il défilait triomphalement mais défiant à travers les rues de la capitale roumaine… Ici il rayonnait, il était rajeuni de vingt ans ! Je le vis priant avec ferveur, puis la messe finie, se tourner vers un des grands-ducs qui était là et l’embrasser affectueusement. Puis il se mit à parcourir les rangs, l’air se remplit des notes de la musique militaire soufflant avec rage le chant national russe mêlé à des hourrahs dignes d’une armée de stentors. Le Tzar, en proie à une agitation joyeuse, serrait toutes les mains tendues vers lui et parlait à tous. Il aperçut aussi le groupe formé par des journalistes et loin de se formaliser de leur présence, il leur demanda pour quels journaux ils écrivaient. — N’est-ce pas, fit-il, que c’est beau ! Quelle brave armée, il faut le dire à toute l’Europe.