Rendons aux Russes cette justice que la journée était héroïque et très-honorable pour eux. Elle fut honteuse pour les Turcs et enleva au vieux Serdar Abdul Kerim tout le prestige dont ce général ventru qu’on avait pris pour un grand capitaine, avait su bénéficier pendant la campagne de Serbie. Grâce à son manque de vigilance et à l’incroyable apathie qui déroutait même les Russes, Abdul-Kerim laissa le passage du Danube s’effectuer sans qu’il en coûtât plus de six cents hommes aux Russes, tandis qu’eux-mêmes s’attendaient à sacrifier dix, quinze et peut-être même vingt mille hommes pour gagner l’autre rive. En somme, peut-être Abdul raisonnait-il en philanthrope croyant que les moscows passeraient « la grande eau » quand même parce que c’était écrit ; en vertu du Kismet, voulait-il verser le moins de sang possible. Le fait est qu’il était bien tranquille à Schumla, occupé à digérer un bon repas, la gourmandise était un des péchés mignons du serdar, pendant que l’avant-garde du général Dragomirow pénétrait en Bulgarie.
C’est en face de Simnitza que ce passage venait de s’effectuer. Cette petite ville roumaine dont personne ne soupçonnait l’existence il y a deux ans et qui venait d’acquérir une célébrité historique est à proximité du Danube. Un canal de la largeur d’une petite rivière baigne le bas des maisons, mais pour arriver au fleuve, il faut traverser des terrains vagues, sablonneux, de quatre à cinq kilomètres. Pendant les grandes inondations ce terrain est à peu près totalement submergé et Simnitza peut se vanter d’être réellement aux bords du grand fleuve.
La ville elle-même n’a aucun caractère particulier, elle occupe une assez grande étendue par suite de l’espace qui sépare chacune de ses maisons assez proprement bâties, dont quelques-unes sont des constructions de luxe ; il y a encore un semblant de château entouré d’un parc véritable, planté d’ormes magnifiques appartenant à la famille du richissime banquier gréco-viennois, M. le baron de Sina. La vue est magnifique, on aperçoit mollement couchée sur le versant d’une verdoyante colline la première étape de la conquête, Sistowa la ville prise, toute chaude encore de la lutte. Les blanches maisons aux toits rougis commencent à grimper pour ainsi dire au sortir du fleuve, elles montent ensuite en surplombant les unes au-dessus des autres à travers des fentes des escarpements tantôt clouées aux flancs des rochers faisant saillie sur de véritables précipices ou groupées par dizaine çà et là comme des grosses taches de pierre couvertes de mousse, tout cela entouré de jardins, de massifs d’arbres et de verdure. Nous aurons le temps d’examiner tout cela en détail, puisque l’état-major nous promet une autorisation spéciale pour le lendemain, et cette perspective nous réjouit d’autant plus que ce n’est pas la curiosité seule qui sera satisfaite. On nous a ouvert l’horizon sur des jouissances invraisemblables pour l’estomac. Il paraît, des officiers russes revenus de l’autre côté le racontent du moins, qu’une ou deux auberges turques sont parfaitement garnies, tandis qu’à Simnitza on manque totalement de tout. Dans le café du Cercle dont le balcon serait un admirable belvédère, si l’on voulait suivre les péripéties d’une lutte dans ces parages, on s’arrache les dernières canettes d’une bière de provenance archi-douteuse et des confitures d’arrière-réserve, couvertes d’une épaisse couche de poussière, sont délayées dans une eau saumâtre. De victuailles, pas la moindre trace. Il existe bien en face de ce café une gargote à l’usage des rouliers du pays, mais comme il faut passer par la cuisine pour gagner la salle commune, l’écœurant spectacle qui s’offre à nous : les rogatons de viande, les têtes de moutons, les détritus de toute espèce nageant au milieu d’une sauce crasseuse et la vue du cuisinier, une sorte d’ogre à demi vêtu, à la crinière touffue, plongeant ses pattes sales jusqu’aux aisselles dans la marmite, impose silence à la faim la plus canine. Et pourtant il y a des Russes qui consomment de cette cuisine en forte quantité, car l’ogre-cuisinier ne cesse pas de tailler les portions. On me signale une ressource suprême… un cantinier qui vient de déballer avec toute espèce de denrées et de liquides. O joie ! la nouvelle n’est pas fausse ! Voici l’homme ! carrure et face de vrai moujik, assis sur une tonne vide et entouré de ballots. Mais hélas, trois fois hélas ! il a la consigne de ne vendre qu’aux officiers, consigne sévère et qu’il n’a nullement envie de transgresser d’autant plus que les officiers paient bien.
Après bien des supplications — la faim rend lâche — le moujik donna la solution suivante que nous traduisit un confrère russe. — « Il m’est interdit de vous vendre, dit ce drôle, mais je ne puis pas vous empêcher de voler une bouteille et un jambon, tandis que j’aurai le dos tourné, seulement si vous êtes d’honnêtes garçons, vous me mettrez la somme équivalente là (il désigna une banquette de bois), je croirai que les roubles me sont tombés du ciel et ne me plaindrai pas. » C’est ainsi que nous fîmes. Je pêchai avec la dextérité d’un véritable pickpocket une fiole de porto qui sommeillait au fond d’une caisse éventrée, mon compagnon russe subtilisa tout aussi délicatement une tranche très-respectable de charcuterie. La somme jugée équivalente fut déposée sur la tablette de bois. Le moujik qui pendant l’opération semblait très-occupé de la surveillance de son samovar se retourna et comptant d’un seul coup d’œil les pièces de monnaie : « Heu, heu, fit-il, le ciel aurait bien pu y ajouter un pourboire. »
C’est de la sorte que nous soupâmes dans la mémorable soirée du passage du Danube. Pour le coucher ce fut autre chose. J’avais retenu à l’hôtel (?) du Cercle, une sorte de soupente située au premier et unique étage. Certes il y avait lieu d’être aussi fier de la conquête de ce campement que de la prise de Sistowa. Il avait fallu enlever le gîte de haute lutte contre une nuée de prétendants des plus différentes espèces. Mais enfin la clef était dans notre poche et nous nous acheminions vers le logis avec la satisfaction d’un homme ayant grand besoin de repos, assuré de le trouver sous une forme plus ou moins confortable. En traversant l’immense cour de l’hôtellerie, je marchais dans l’obscurité sur une foule de dormeurs étendus sur la paille entre les voitures, chariots et fiacres. Les chevaux attachés quatre par quatre au timon du véhicule qu’ils devaient traîner broutaient en silence. Une symphonie de ronflements se dégageait de la double rangée de petites chambres qui couraient le long d’une galerie de bois. Tout le monde était fatigué, une seule pièce avait de la lumière. Comme la porte était entrebâillée, je reconnus, penché sur une table et écrivant, le correspondant d’un journal anglais. Assis sur le lit, en bras de chemise, vêtu d’un pantalon d’uniforme anglais, collant, à bande rouge, sur la tête la petite rondelle de drap que les officiers de Sa gracieuse Majesté britannique campent si crânement sur leur oreille, le compagnon de mon confrère M. F. réalisait au maximum le type distingué, gracieux, un peu efféminé de l’aristocrate anglais. Les traits fins et dégagés, les contours du cou dessinés comme chez une femme, les yeux langoureux, la bouche ombragée d’une petite moustache soyeuse et blonde comme la fine chevelure, gardant comme malgré elle un pli dédaigneux, les mains et les pieds tout à fait de race : tel était l’attaché militaire anglais, le propre petit-neveu du grand Wellington, M. le colonel Wellesley.
M. le colonel délégué par l’état-major anglais, pour suivre les opérations, avait mal débuté à la cour militaire du Grand-Duc. Les officiers de l’entourage de Son Altesse ne dissimulaient pas le moins du monde leur aversion pour les Anglais, qu’ils considéraient comme les alliés moraux et financiers de la Turquie. Le grand-duc, lui-même, ne se gênait pas pour cacher ses sentiments, et la froideur de son attitude en présence du colonel Wellesley tranchait très-vivement avec l’accueil aimable que trouvaient auprès de lui les délégués des autres puissances et en particulier M. le colonel Gaillard. Un jour il y eut même une algarade un peu vive. On accusa formellement le colonel Wellesley de fournir des renseignements aux Turcs. Le général en chef lui refusa l’autorisation de se rendre au Danube. Il y eut une interpellation au parlement anglais à propos de cet affront. Mais cette fois l’indignation fut modérée. L’empereur Alexandre instruit de l’incident arrangea les choses et cela lui fut d’autant plus facile que le colonel Wellesley supportait avec la plus grande patience les inintelligentes provocations dont il était l’objet ; à la longue, je m’empresse de l’ajouter, l’amabilité personnelle du jeune officier finit par lasser la méchante humeur des Russes. Ceux-là qui l’avaient attaqué le plus passionnément devinrent ses amis. Mais pour le moment le colonel était quelque peu en contrebande à Simnitza et en acceptant l’hospitalité de son compatriote le journaliste, il se cachait presque.
Je souhaitai le bonsoir à ces messieurs et me dirigeai vers mon grenier. Sur l’escalier je tirai la précieuse clef de mon réduit de ma poche… peine inutile, la porte avait été défoncée, et sur le lit qui m’était réservé s’étalait, triomphalement couché, un magnifique officier de hussards. Dans un coin, par terre, dormait dans le plus simple appareil, reconnaissable seulement à son fez qu’il avait gardé, un bey fait prisonnier le matin et qui devait, ainsi que je l’appris plus tard, repartir le lendemain pour Bukarest avec son collègue russe. Ce dernier avait réquisitionné et occupé militairement mon refuge.
Cependant, en homme sachant vivre, le hussard ne voulut pas tout à fait me mettre à la porte. Il me désigna d’un geste éloquent un lit de sangle dressé dans un coin… Trois dormeurs dans un cabinet où un seul habitant serait à peine à son aise ! Et par une chaude nuit de juin !
De très-mauvaise humeur je sortis de la chambre tâtonnant à l’aventure, décidé au reste à attendre le lever de l’aurore à la belle étoile, quand je me heurtai contre une marche, puis contre une seconde, puis une troisième. Au-dessus de la petite élévation je découvre une porte qui, dans mes premières investigations, m’avait complétement échappé. Il suffit d’une poussée, — et me voici dans une salle octogone, de grande dimension, éclairée par six fenêtres, — dont les vitres à demi cassées donnent toutes sur le rayonnant panorama de Sistow. Et pour comble de joie personne dans cet Éden ! En un bond je regagne la petite pièce où ronflent sur nouveaux frais le Russe et son prisonnier, d’une main nerveuse j’empoigne le lit de sangle et je le traîne avec un bruit de ferraille, capable de réveiller toute la maison, jusqu’à l’entrée de la pièce. Me voici installé largement, royalement en face de cette colline verdoyante et je m’endors avec le bourdonnement du finale du 3me acte du Prophète dans les oreilles. Seulement au lieu des figurants de M. Halanzier déguisés en anabaptistes, ce sont des soldats russes qui entonnent le célèbre chœur
A Munster, à Munster,