Munster aujourd’hui c’est Sistowa !

Le lendemain je m’éveille aux premiers rayons du soleil. O prodige ! ma solitude s’est peuplée. Deux voyageurs dorment roulés dans des couvertures. La pièce est encombrée de ballots, de caisses, de sacs de toute espèce. Il règne dans l’air un parfum pénétrant d’éther et de collodium. Un troisième quidam vêtu du costume populaire russe déballe plusieurs caisses, le samovar chante dans une embrasure. Cet emménagement a eu lieu pendant que je dormais. Comme dans les féeries je puis m’écrier : Où suis-je ? Tout bonnement chez un photographe, dont les innombrables caisses contiennent les appareils de différente grandeur. C’est le praticien lui-même, un particulier à museau de fouine orné de larges moustaches et agrémenté de lunettes qui a la bonté de m’édifier sur ce point ainsi que sur son arrivée au beau milieu de la nuit, sur les recherches vaines d’abord, puis la découverte de ma retraite par le domestique et l’installation en vertu du droit du dernier occupant. « Vous dormiez si bien, ajouta-t-il, que si ce n’avait été la nuit, je vous aurais photographié séance tenante. » Je laissai là le photographe ambulant et son associé et je rejoignis la petite caravane qui s’organisait pour aller à Sistowa.

CHAPITRE XIII

A Sistowa et abordage sur la rive turque. — Monographie de la bataille. — Une ville à sac. — Croix blanche, protégez-nous. — L’agent du Danube. — Une voiture et un attelage, remplacés par des diamants. — L’amabilité du tsar. — Retour par le pont. — Scène musico-militaire. — Campement des journalistes.

Il était à peu près trois heures de relevée quand la petite troupe, composée des rédacteurs du Standard, du Daily-News, d’un ancien officier russe attaché à un journal de Moscou, de votre serviteur et d’un guide, prit pied sur la rive turque. Le pont construit par le génie russe, aidé des matelots de Cronstadt, n’était terminé que dans sa première section ; pour traverser le second bras du Danube, il avait fallu recourir à une forte barque, manœuvrée par une douzaine de rameurs militaires, mise à notre disposition par le général Schmidt, qui commandait la construction des ponts. Un simple lieutenant voulut d’abord nous forcer assez brutalement à rebrousser chemin, mais nous en appelâmes du saint au bon Dieu, comme dit le proverbe russe, et nous nous en trouvâmes bien.

Vingt-quatre heures auparavant, les soldats du général Dragomirow avaient suivi la même route. Ils voguaient sur d’immenses sleeps, sorte de radeaux composés de grandes barques liées les unes aux autres et couvertes de planches. D’autres embarcations plus petites, mais en très-grand nombre, nageaient autour de ces sleeps, dont plusieurs portaient une demi-batterie tout attelée, avec les caissons chargés de munitions. Grâce à un secret très-bien gardé, mais grâce surtout à l’indolence presque inconcevable des Turcs, — on a parlé de trahison, — le matériel de débarquement avait pu être acheminé de Turnu-Maguerelé jusqu’à Semnitza en une seule nuit, sous la protection d’un bombardement qui aurait dû bien plus attirer l’attention de l’ennemi que la détourner. Le matin du 29, quand l’aube commençait à blanchir la chaîne de petites collines qui encaissent le Danube, l’avant-garde russe touchait presque la terre turque. Pourtant un détachement de 1,500 hommes environ, avec une dizaine de pièces de canon, campait sur la hauteur, au-dessus de Sistowa ; cette force n’avait pas pour mission de garder les positions avantageuses, elle se trouvait de passage purement et simplement.

Quelques sentinelles avaient été égrenées sur le versant de la colline et se tenaient coites dans les broussailles. La plupart dormaient comme savent dormir les sentinelles turques, tout debout, appuyées sur leur fusil.

L’un de ces hommes se réveilla en sentant sur sa gorge le couteau-baïonnette d’un Russe. Il eut le temps de pousser un cri d’alarme et de faire partir son fusil avant d’expirer. L’alerte fut donnée. Le gros de la colonne, qui campait sur la hauteur, prit les armes, des canons furent mis en batterie dans une redoute, construite de façon à dominer le cours du Danube. Quelques minutes plus tard, un obus lancé du haut de cet ouvrage crevait en plein un caisson de munitions. Hommes, chevaux, canons, tout ce que portait le radeau se trouva déchiqueté en mille morceaux. Des flammes rouges, léchant atrocement les débris calcinés du radeau, luttaient contre les premières teintes pourprées du soleil levant. Pareil accident se reproduisit encore une ou deux fois ; quelques petites embarcations pleines de soldats furent également coulées bas, mais les hommes se sauvèrent à la nage. Les pièces turques étaient trop peu nombreuses et leur tir pas assez certain, pour gêner sérieusement la descente. Il y eut quelques pertes, on y était préparé. Nous grimpâmes, non sans peine, en cueillant des fleurs sauvages aux broussailles et en nous retournant de temps à autre pour admirer ce panorama, par la même route que durent escalader pas à pas les troupes du général Dragomirow, ces grenadiers à qui le chef avait demandé avant l’embarquement : « Avez-vous bien mangé, enfants ? » et les enfants ayant répondu que oui : « Eh bien, vous digérerez (il dit un autre mot bien plus militaire) en Turquie ! »

Il fallut du temps et des efforts pour escalader ce rocher. Les Turcs s’étaient portés dans le contre-bas et, commodément abrités derrière les ronces et les buissons, ils dirigeaient sur les assaillants un feu roulant des plus nourris. Heureusement pour les Russes, la position des tirailleurs turcs, tout en les abritant eux-mêmes, nuisait considérablement à la justesse de leur tir, les officiers étaient résolus, les troupes obéissaient et les commencements favorables du débarquement avaient donné bon courage à tous. On avançait donc pas à pas, mais on avançait. Le mouvement de va et vient des radeaux n’avait pas discontinué, des renforts arrivaient, de cette manière la redoute, qui renfermait les huit canons, put être prise après un engagement sanglant, mais assez bref. Des arbres abattus çà et là, un buisson complétement calciné, deux ou trois cadavres oubliés, marquaient à nos yeux les étapes de la lutte. Une baraque de bois adossée à la redoute, bâtie en demi-lune, avait été complétement éventrée ; dans le fortin les ouvrages avaient encore un peu souffert, mais ils existaient encore ; deux grosses pièces de canon, précipitées violemment de leurs affûts, gisaient par terre. Une masse de munitions qu’un de nos compagnons reconnut pour s’adapter à d’excellents Sniders, était répandue sur le terrain de la lutte.

Depuis la redoute située au sommet de cette colline d’où l’œil plonge assez avant dans la vallée valaque jusqu’à l’entrée de Sistowa la route est bordée de petites maisons de campagne turques la plupart de construction très-modeste mais toutes entourées de jardins convenablement entretenus dans lesquels dominent les longues plantes grimpantes, les lierres, les lianes, les vignes sauvages, les plants de melon et de citrouille qui forment devant les portes d’entrée composées de barreaux mal joints une véritable barricade de verdure. Rien de plus frais et de plus riant que l’aspect extérieur de ces masures enfouies dans le sein de la terre d’Orient, rien de plus triste et de plus désolant que le spectacle intérieur de ces habitations. Toutes sans exception ont été pillées de fond en comble, toutes sont désertes. On comprend de suite pourquoi les habitants s’étaient enfuis : dans la première de ces maisons en cherchant quelque épave curieuse au milieu des débris de tout genre qui jonchent le sol recouvert par-dessus tout d’une couche très-épaisse de flocons de laine et de paquets de crin, un des nôtres touche du pied le cadavre d’une femme, d’une vieille Turque âgée de soixante-quinze ans au moins, à la figure lugubre, étrange, véritable Hécate ottomane. Sans doute la malheureuse avait voulu défendre ses nippes et ses hardes ; on l’a fait taire pour toujours avec un grand coup de sabre qui lui a balafré la figure en entamant quelque peu le crâne. Partout l’aspect qui s’offre à nos yeux est le même. Les palissades en bois figurant les murs de clôture ont été arrachées en plusieurs endroits, les auvents ou jasliks qui servent de chambre à coucher aux hommes, ces poétiques dortoirs qui vous permettent de rêver aux belles étoiles quand le ciel des nuits est vraiment bleu d’azur constellé d’argent, sont remplis de débris disparates. Les bahuts oblongs couverts de peintures baroques dont les Turcs se servent pour renfermer leurs objets précieux sont enfoncés à grands coups de poings et lacérés à coups de sabre, les nattes qui remplacent les lits sont sens dessus dessous avec les lambeaux d’étoffes, de vêtements et de tapis coupés avec la dague, enfin le signe incontestable auquel on reconnaît que des perquisitions hâtives et avides ont été pratiquées par des artistes experts dans cette matière, ce sont les coussins et les matelas de divans éventrés qui se retrouvent partout. Les praticiens en question savaient fort bien que ces accessoires, remplaçant en Turquie le classique bas tire-lire de nos campagnes, servaient de cachette au pécule et à l’argenterie. Je ne sais si sous ce rapport le butin avait été satisfaisant ; en revanche les cosaques ont manqué une fort belle occasion de se perfectionner dans l’étude des langues orientales. Les faubourgs de Sistowa devaient être peuplés de lettrés s’il fallait en croire les innombrables feuillets de livres turcs, arabes ou chaldéens qui jonchaient le parquet. Ce butin scientifique avait été dédaigné, les pillards s’étaient bornés à entailler les couvertures de peau de chagrin pour s’assurer si des ducatons n’avaient pas été insérés dans les parois, et à fouiller d’une main fiévreuse les feuilles pour vérifier s’ils ne recélaient pas des billets de banque. Des Corans parfaitement, même richement reliés traînaient négligemment par terre. Nous en emportâmes quelques-uns comme part de butin plus ou moins légitime. Un peu plus loin les amateurs pouvaient compléter leur collection de petits souvenirs de Sistowa en achetant — pas trop cher aux marchands, d’aimables cosaques du Don — des tapis, des ustensiles, des fusils damasquinés, des tchibouks et tout ce qui manquait en général dans les maisons que nous venions de parcourir.