Les Turcs sont des curieux, et beaucoup de ces babioles eussent fait le bonheur d’un antiquaire. La mosquée à l’entrée du quartier turc de Sistowa offrait un spectacle fait pour mettre la mort dans l’âme de tout vrai croyant. Les dalles ordinairement luisantes de propreté sur lesquelles les fidèles s’agenouillent les pieds nus, avaient subi les dernières dégradations, la trace des souillures était trop récente et probante. Les bizarres petites lampes de couleur, assez semblables aux verres qui figurent avec abondance dans les fêtes de la banlieue parisienne, avaient été brisées, les murs venaient d’être couverts de croix de toute dimension et de dessins grossiers ; enfin la chaire, du haut de laquelle l’ulema adressait aux disciples de Mahomet des paroles enflammées contre les Moscows était occupée au moment où nous y entrâmes par deux dragons russes attelés après un fort flacon d’eau-de-vie qui se dressait sur le rebord de ce comptoir sacré.

Le spectacle était absolument identique dans les deux autres mosquées de la ville turque. Celle-ci était complétement déserte, les échoppes rangées sur une seule ligne (toute la partie musulmane de Sistowa se compose d’une rue très-longue) étaient fermées ou converties en campement et en écurie. De marchandises il ne restait pas de traces, pas plus que d’êtres humains. Quand les troupes turques furent débusquées de la redoute qui couronne la colline, elles se replièrent — en désordre — sur la ville et cherchèrent à y organiser une défense suprême. Elles comptaient sur le concours des habitants musulmans que la loi oblige de prendre les armes en pareil cas. Mais la population turque avait pris le parti du sauve-qui-peut, suivant l’exemple donné par le gouverneur. Ce digne personnage, réveillé par le bruit de l’artillerie, se souvint avec à-propos qu’un giaour, le chef de station de la Compagnie de la navigation du Danube, M. Stancu, possédait les meilleurs chevaux à la ronde.

Le Caïmakan envoya par conséquent le commandant des zaptiés (gendarmes) chez M. Stancu le prier très-poliment de lui prêter son attelage et la petite calèche de voyage dont l’agent se servait dans ses tournées. Pour aider la bonne volonté de M. Stancu, le commandant des zaptiés se fit accompagner au port par quatre gendarmes, solides gaillards armés jusqu’aux dents. M. Stancu vit bien que toute protestation serait inutile, il s’exécuta le cœur gros, car il tenait beaucoup à ses jolis chevaux et à la calèche fabriquée chez un des meilleurs faiseurs de Vienne. Mais s’il souffrait comme propriétaire, il était heureux comme patriote bulgare de savoir que le pays allait être délivré du satrape détesté de l’endroit. Il se doutait parfaitement de la destination vraie de son équipage. Au moment de partir, le commandant des zaptiés s’aperçut que les chevaux n’étant pas complétement dressés, il fallait un cocher expert pour les conduire. Le domestique de l’agent du Danube fut mis en réquisition, il dut monter sur le siége et faire son office — le révolver sous le nez. C’est ainsi que le Caïmakan de Sistowa quitta son poste, fuyant vers Tirnova et suivi de la totalité des habitants musulmans. Un vieux Cadi (juge) en caftan solennel, coiffé d’un turban majestueux et aimant à passer ses doigts effilés dans les longs plis de sa barbe soyeuse, était resté après la bataille comme seul spécimen des 15,000 musulmans de Sistowa ; le bonhomme demeurait tranquillement dans sa maisonnette et comme il n’avait fait de mal à personne on ne l’inquiéta point.

La grande place où se trouve le Konak du gouverneur, bâtisse sans caractère, entourée d’un jardin, sépare la ville turque de la ville bulgare. De l’autre côté de cette place c’est la vie après la mort. Les boutiques sont ouvertes ; je remarque parmi celles-ci deux pharmacies très-confortablement installées et dont l’une possède même de grands globes de verre de couleur à l’instar des officines parisiennes. Ce n’est pas seulement dans les romans de l’école réaliste que les pharmacies de province sont des nids à cancans politiques. Les fortes têtes de Sistowa se réunissent aussi chez le Homais du cru pour s’y entretenir des événements de la veille et discuter les dernières décisions du gouvernement russe. Les fortes têtes étaient coiffées du fez, un couvre-chef adopté même par les chrétiens à cause de sa légèreté et de sa commodité. Seulement pour se distinguer des disciples du Prophète, les Bulgares avaient recouvert leur fez d’un petit capuchon blanc sur lequel ils avaient appliqué une croix, la même croix qui avait été tracée à la craie sur les boutiques bulgares afin de les préserver des griffes crochues et avides du cosaque.

Parmi les notables venus dans le petit magasin du pharmacien, on me désigna M. B….ff qui venait d’être désigné pour remplir les fonctions de gouverneur de ce sandjak. M. B….ff avait fait, l’année précédente, un voyage de propagande à travers l’Europe pour intéresser les cabinets, mais surtout les journaux, à la cause bulgare et aux souffrances de ce peuple réellement victime alors de la rage sanguinaire des Bachi-bouzouks. M. B….ff avait fait preuve de la plus grande énergie et d’une ténacité à défier tous les obstacles et toutes les fins de non-recevoir qu’on lui opposait. Il se multipliait dans les bureaux de rédaction, dans les endroits où il courait la chance de rencontrer les personnages influents pour glisser sans en avoir l’air et au bon moment quelques nouvelles historiettes sur la barbarie turque et les atrocités des Circassiens, qui faisaient ensuite le tour de la presse. Aujourd’hui l’agent occulte est dans les honneurs, et il médite d’organiser rapidement à la slave les districts confiés à son administration. Un autre commensal de l’apothicaire est ce même agent du Danube dont le Kaïmakan turc avait emprunté avec si peu de cérémonie chevaux, voiture et cocher. Pourtant l’agent, un petit homme aux traits intelligents, décidés, et aux allures pleines de bonhomie, rayonnait de joie. Le matin même de ce jour, mémorable pour Sistowa, le tzar de toutes les Russies, accompagné de deux grands-ducs, du général Ignatieff et de sa cour militaire avait franchi le fleuve dans un grand canot-amiral richement tapissé et déployant fièrement au gouvernail un immense drapeau de soie. Sa Majesté avait abordé juste en face de la maison appartenant à la Compagnie de navigation, le canot touchant barre au ponton qui dans les temps calmes sert d’embarcadère aux touristes des steamboats. Tous les officiers formaient la haie en grand costume sacré, offrant au César blanc, au César libérateur, le pain et le sel de la bienvenue. Derrière le port, une députation des chrétiens de Sistowa attendait dans une attitude contrite. M. Stancu était à leur tête et il avait à côté de lui sa fille aînée, une très-agréable brunette de dix-huit ans qui remit avec une révérence digne du meilleur pensionnat un magnifique bouquet au souverain. Escorté par les officiers et les Bulgares, Alexandre II avait monté la côte très-abrupte et horriblement pavée qui relie le port de Sistowa à la ville. M. Stancu, qui possédait une jolie maison dans le haut de la ville, supplia le tzar de s’y reposer quelques instants. Alexandre accepta cette offre et le bienheureux agent racontait à qui voulait l’entendre les détails de la visite impériale. Elle eut, du reste, pour cet excellent homme dont l’obligeante hospitalité ne s’arrêtait pas aux empereurs, puisque les journalistes en détresse de logement trouvèrent chez lui un gîte agréable pour eux et une écurie pour leurs chevaux, des résultats solides.

Deux jours plus tard, un aide de camp de Sa Majesté arrivait à Sistowa chargé de remettre à M. Stancu un riche cadeau pour sa fille aînée, une parure de brillants dont la valeur dépassait celle de la calèche et des deux chevaux. Outre l’écrin, l’officier laissa comme trace de son passage dans l’agence du Danube une médaille en or de grande dimension frappée à l’effigie du tzar. C’était un souvenir personnel pour M. Stancu.

La ville chrétienne offrait le plus frappant contraste avec le quartier turc si cruellement ravagé. Les échoppes, les boutiques étaient ouvertes ; et parmi ces dernières, il y en avait de grandes, car Sistowa ne compte pas moins de 40,000 habitants. Des marketenders russes avaient installé des débits dans des maisons abandonnées ; les cafés (il en existe quatre ou cinq dans la grande rue) regorgeaient de consommateurs civils et militaires, et dans le bas de la ville nous trouvâmes un dîner très-confortable, plantureusement arrosé de vin de Rustschuk, à l’hôtel de l’agence du Danube, sur lequel flottait avec fierté un immense drapeau autrichien déployant ses plis au vent. Par exemple, nous ne trouvâmes plus d’eau de seltz ; les officiers russes venus avant nous avaient tout absorbé, soit loyalement en siphon, soit sous les espèces de champagne non authentique. Comme il y avait deux bonnes heures de route à faire, — si on ne voulait pas se presser, — pour regagner notre campement à Simnitza, et que nous tenions à rentrer avant la nuit, nous ne tardâmes pas à nous mettre en route. Nous jetâmes encore un coup-d’œil sur cette ville si carrément bâtie à pic ; nous comptâmes les grandes barques à grains immobilisées dans le port par la déclaration de blocus, et enfin nous allâmes aux nouvelles. Elles concordaient toutes ; on ne voyait plus de Turcs nulle part. Les suppositions les plus autorisées refoulaient les détachements qui avaient défendu Sistowa jusqu’à quarante lieues, à Tirnova, convertie en place d’armes. En tout cas, on ne redoutait aucun retour offensif, et on considérait la conquête comme bien définitivement acquise. Cette opinion était partagée par les officiers de marine et du génie qui venaient d’achever la construction des deux ponts. A première vue, l’ouvrage paraissait remarquable ; on considérait comme un effort surhumain d’avoir relié ainsi deux rives du Danube en dix-huit heures ; seulement, si l’admiration de confiance est une belle chose, la critique, et surtout la critique comparative, jette toujours des ombres sur les meilleurs tableaux. Pris en lui-même, ce pont improvisé devait frapper l’imagination, mais il était bien insuffisant, bien débile, bien vacillant, si on le comparait aux travaux de cette espèce par lesquels s’illustrèrent les ingénieurs américains pendant la guerre de sécession et les Prussiens dans leur dernière campagne. Les inconvénients nombreux, les défauts de la construction de ce pont ne devaient pas tarder à éclater, plus tard, quand les convois commencèrent à passer composés de 2 à 300 voitures, dont les premières étaient arrivées non sans peine dans le haut de Sistowa, tandis que les dernières roulaient encore tranquillement le long de la route qui conduit de Simnitza au Danube. Ceci, dira-t-on, est chose naturelle ; on ne peut pas, d’un premier jet, fabriquer un pont sur lequel passent des équipages deux ou trois de front. Soit ; mais au moins un pont doit-il être construit assez solidement pour ne pas exiger toutes les deux heures en moyenne une réparation au tablier qui arrête pour une heure, sinon davantage, tous les transports. Cela arriva très-souvent et fit écrire dans un moment de dépit par un correspondant anglais à son journal que l’armée russe n’avait pas un ingénieur capable de boucher le trou d’un pont. L’appréciation était sévère, mais injuste. Les ingénieurs y répondirent, du reste, en établissant encore deux autres ponts parallèles beaucoup plus larges et beaucoup plus solides qui furent les grandes voies de l’invasion.

Les journalistes en résidence provisoire à Simnitza occupaient une agréable petite maison de campagne meublée à l’européenne et pourvue d’un certain confort. MM. les Anglo-Américains avaient installé dans la cour leurs chariots, les chevaux étaient pittoresquement groupés sous la surveillance des valets, véritables malandrins très-fieffés, bulgares ou croates qui cherchaient à grappiller autant que possible sur la nourriture des bêtes et sur celle des hommes. Ces officieux étaient de pires aventuriers, et il fallait évidemment accepter les petites capitulations de conscience que l’état de guerre vous impose pour que leurs maîtres provisoires répondissent moralement de ces serviteurs de hasard à l’état-major. Parfois l’accord entre la partie ordonnante et la partie obéissante était violemment troublé ; c’est ainsi qu’une nuit un correspondant américain, M. K., qui avait déjà passé bien des petits méfaits et des carottes considérables à son Bulgare, le surprit en flagrant délit de vol. L’aimable filou domestique se voyant découvert avait tiré un couteau et se disposait à en jouer. Fort heureusement K. a des muscles solides : se jeter sur le Bulgare, lui enlever le couteau et le gratifier d’une correction manuelle comme un boxeur émérite de race anglo-saxonne est seul capable de l’appliquer, fut l’affaire de quelques minutes. Un coup de pied dans le bas des reins mit le sceau final à cette bonne leçon dont le domestique put faire son profit ailleurs, car au lieu de le livrer à la police locale ou à la police russe, K. l’envoya se faire pendre où il voudrait. Le joyeux Boyle, du Standard, s’en remettait à son fidèle intendant du soin de rosser d’importance le palefrenier ou le cocher, et ma foi, cet intendant s’en acquittait tout aussi ponctuellement et avec autant de conscience que de ses autres devoirs.

Le correspondant de la Gazette de Moscou, M. T., un ancien officier de la garde, avait engagé un des nombreux skopcis (mutilés) qui fonctionnent comme cochers, à Bukarest. Impossible de trouver un être plus bavard, plus déplaisant, plus vantard que cet Abeilard volontaire. Quand son maître était pressé il mettait ses chevaux au petit pas, et s’il rencontrait un paysan ou des soldats en marche, c’étaient des conversations sans fin, malgré toutes les supplications de T., qui ne se fâchait jamais, ayant pour son skopci l’indulgence systématique que les Russes professent pour ces sectaires.

Depuis trois jours, T. ne savait ce qu’étaient devenus, ni l’automédon, ni la voiture, ni les chevaux. Il les demandait à tous les échos d’alentour ; ce fut seulement après trois fois vingt-quatre heures que le brave skopci montra sa figure blême et jaune, ses yeux glauques et son air très-rogue. Il avait flâné à l’aventure — il ne put jamais dire où, jacassant à tous les coins de la route et sans se soucier le moins du monde de son maître qui l’attendait. Au surplus il avait perdu un cheval, et répondit par une bordée d’injures aux observations presque amicales de T.